CONCLUSION

 

 

Le parti que nous avons pris s'est voulu résolument positiviste, le plus proche possible du terrain et, en même temps, lorsque c'était possible, nous avons essayé de tirer, au fur et à mesure, des conclusions un peu plus générales. Cette façon de procéder nous a paru nécessaire dans l'étape actuelle de l'historiographie de la Résistance en Provence (et pas seulement en Provence, d'ailleurs). On sait bien, d'autre part, que, sur un sujet aussi sensible, la tentation est grande de sauter par-dessus les faits et les cheminements chronologiques. Or le principal intérêt d'une étude monographique est de tenter de montrer ce qu'est la Résistance dans toute sa diversité, sa complexité et sa fluidité. Il nous a semblé que l'approche à ras de terre était le meilleur moyen d'en rendre compte dans toutes ses dimensions, même s'il n'était pas toujours aisé de prendre une distance critique suffisante avec le phénomène étudié, derrière lequel on ne peut oublier les hommes qui en ont été les acteurs. Une autre difficulté vient de ce que cette histoire qui doit avoir le souci de l'exactitude, est forcément bâtie sur des fondements fragiles. Histoire d'un mouvement clandestin, elle souffre de la disparition de nombreux éléments et s'édifie au-dessus d'autant de “ trous ”. Certaines hypothèses, certaines interprétations peuvent êtres remis en cause. Il suffit parfois d'un seul témoignage. Or, il reste des témoignages à recueillir et d'autres sources à mettre à jour.

Ce travail s'est articulé autour d'une question générale - qu'est-ce que la Résistance ? - à partir d'un terrain particulier, un coin de la France méridionale aux fortes caractéristiques culturelles et politiques, un pays “ rouge ”. On peut donc en tirer quelques remarques d'histoire régionale et d'histoire de la Résistance.

Même si ses racines politiques plongent dans l'immédiate avant-guerre, même si, pas plus que tel autre aspect de la période de guerre, la Résistance n'est pas un phénomène coupé de l'aval et de l'amont, elle n'en reste pas moins quelque chose d'exceptionnel. Ce caractère est irréductible. La faire commencer avant l'armistice serait lui faire perdre ce qu'elle a de spécifique, ce ciment que constitue l'hostilité à l'envahisseur, mais aussi la rupture individuelle, puis collective, qu'elle est fondamentalement.

De là, la diversité de ses sources et la marginalité relative de ses initiateurs, la lenteur de son organisation et les conflits internes qui vont la parcourir, le caractère massif et précoce de certaines formes de résistance élémentaire et la difficulté à franchir des étapes comme l'action immédiate.

Avant-gardes autoproclamées en 1940-41, les composantes de la Résistance sont devenues les premières lignes d'une troupe plus nombreuse par la suite. Les premières lignes ne forment jamais la masse des armées. La Résistance organisée est par nature un phénomène minoritaire, aspirant à guider la population 1 . Si on compare ses effectifs à ceux des militants politiques pendant des temps plus sereins et moins risqués, on n’est pas tant frappé par leur maigreur que par leur nombre. Elle est devenue un phénomène de masse (ce qui ne veut pas dire majoritaire) après l'Occupation au point que jamais autant de Français, peut-être, se sont sentis concernés par les affaires publiques et se sont engagés, même si c'est de façon modeste (voir les effectifs syndicaux). L'âpreté des luttes d'après-guerre est un héritage de cet exceptionnel moment de mobilisation.
 Il est vrai qu'une fois arrivée au pouvoir, la Résistance a paru illustrer ce lieu commun de la dérive de l'éthique vers la “ politique ”, sans cesse repris depuis par les déçus de 1944-452. Pourtant, elle n'est pas devenue “ politique ” aux approches de la Libération, ou avec elle. Elle s'est bâtie dans des milieux fortement marqués par le souci politique. Mêmes ceux qui se fixent, au début de son existence, avant l'Occupation, des objectifs prioritairement militaires n'y échappent pas. Au fur et à mesure de sa construction et de son développement, la Résistance est de plus en plus politique et ceci bien que les questions militaires ne cessent, elles aussi, de prendre de l'importance. Cette politisation n'épargne pas cette partie de la Résistance qui ne “ fait ” pas de “ la politique ” et qui prétend même la rejeter. Comment en serait-il autrement à partir du moment où la Résistance conteste le régime en place et veut prendre en charge la destinée du pays ?

La Résistance est un phénomène d'une très grande plasticité. Si elle est majoritairement à gauche, elle est, plus encore, le “ parti du mouvement ” dans toute sa diversité sociale, politique, individuelle. La complexité de “ la ” Résistance dans un territoire aussi limité que le Var témoigne de sa richesse, une richesse que ses acteurs eux-mêmes ne soupçonnent pas souvent. Chaque milieu socioculturel, chacune des sensibilités hostiles à l'Axe ou à Vichy a suscité “ sa ” réaction résistante. On est loin de l'image réductrice qui est trop souvent donnée du phénomène. Toutes les Résistances extérieures, françaises ou alliées, y ont trouvé leurs correspondants et possèdent leurs propres troupes. “ La ” Résistance n'est pas une, mais multiple. Dès le début, elle se construit sur des bases socialement diverses et politiquement antagonistes. La question de savoir quand tel ou tel groupe est entré en résistance (et l'on pense aux communistes) n'a pas grand sens ou n'en a pas plus que celui qui refuserait de considérer comme résistants tous ceux qui, à un moment ou à un autre, ont été “ attentistes ” ou ont apporté leur soutien, tacitement ou activement, au régime de Vichy. Les tard venus de la Libération ne le sont parfois qu'en apparence. Ils ont pu se manifester de façon ponctuelle et spontanée très tôt. Par contre, certains des grands résistants d'alors (et qui sont considérés légitimement comme tels) ont été de fervents pétainistes, parfois jusqu'à l'Occupation. Il ne manque pas de résistants récents de 1944, souvent jeunes, tard engagés sans doute, mais jusqu'à en mourir. Il y a aussi de “ vieux ” résistants de 1941-42 qui n'ont jamais franchi le seuil d'une opposition prudente. Parmi les victimes de la répression, combien d' “ inorganisés ” ou d' “ organisés ” depuis peu ?

Phénomène politique, la Résistance est une illustration de l'autonomie du politique et du culturel par rapport au social et à l'économique. Ce sont ces facteurs-là qui prévalent dans l'engagement des individus comme dans la mise en mouvement des masses. C'est la volonté politique qui sert de fondement à la stratégie des groupes qui la composent. La Résistance n'a pas de base sociale spécifique. Elle est populaire parce qu'elle rassemble des individus d'origine différente et c'est bien cette transcendance des clivages sociaux qui émerveille ceux qui y participent3.

Ce point de vue est peut-être induit par les caractéristiques de la région qui nous sert de référence. La politisation de la Résistance y est peut-être particulièrement accentuée. La conscience de l'appartenance politique ou de l'appartenance à une communauté interclassiste - communauté ethnique, les Corses ou les “ Français ”, par rapport aux “ Italiens ” par exemple, le groupe d'âge, la commune - y est plus nette que la conscience de classe.

La Résistance est profondément divisée dès l'origine en courants divers qui s'ignorent et se développent de façon autonome, puis se polarisent autour du gaullisme et du PCF. Cette histoire en ordre dispersé est entrecoupée de deux “ miracles ” unitaires, la construction (difficile) de structures communes en 1943 et surtout la Libération. La mise en place des comités rassemblant toutes les forces ouvertement politiques de la Résistance n'a pas mis fin aux concurrences. Avec la perspective de la prise du pouvoir, la Résistance se déchire pour les questions les plus élevées - l'élaboration de projets - comme pour les plus mesquines - la répartition des places.  Personne n'a le monopole des manœuvres et des coups bas et tous risquent leur vie au nom d'un idéal qui se greffe sur le tronc commun issu de la Révolution Française. Communistes et socialistes ne sont pas les seuls à se livrer à des calculs et à pousser des pions. Il n'y a pas, d'un côté, un PCF vierge de toute préoccupation intéressée, même si c'est l'image qu'il veut donner, et des socialistes uniquement poussés par leurs ambitions personnelles futures. Il n'y a pas un PCF soucieux seulement de la conquête du pouvoir et prêt à utiliser tous les moyens pour y arriver, des MUR exempts de toute volonté de contrôle des institutions et des antennes de la Résistance extérieures essentiellement attachées à l'efficacité militaire.

La polarisation des conflits internes à la Résistance entre les communistes et les socialistes est une des caractéristiques de cette région (et du Midi dans son ensemble). La Résistance fait rejouer un “ vieux ” clivage et lui donne une acuité supplémentaire tant les luttes internes ont été vives dès la clandestinité, pour ne rien dire de la suite. La rivalité est d'autant plus intense que les communistes sortent renforcés de l'épreuve et représentent désormais un concurrent politique plus dangereux pour les socialistes. Cette rivalité qui va dominer l'après-guerre marque très fortement les acteurs de cette histoire. On le voit à court terme à travers les attitudes de chacun pendant les événements de 1947 ou de 1948. On pense à l'hostilité viscérale de nombreux communistes à l'égard de socialistes qui, quoi qu'ils fassent, sont des traîtres, et à l'anticommunisme non moins virulent des socialistes de la région, les bases respectives des deux partis n'étant pas les plus tolérantes. L'histoire de la gauche depuis 1945 ne peut se comprendre sans référence au poids de l'expérience résistante dans la mémoire des uns et des autres. On peut remarquer que c'est précisément au moment où les clivages issus de la Résistance s'atténuent, à tous les niveaux, au début des années 1970, que l'on peut à nouveau reparler d' “ union de la gauche ”.

Le phénomène extraordinaire, c'est l'unité. Le calcul politique n'y aurait pas suffi. Le réflexe jacobin sert de ciment en unissant, en particulier ici, de façon indissoluble, la Patrie et la République4 et, autour d'elles, l'élite, très politique, marquée par l'antifascisme, devenue souvent révolutionnaire quand elle ne l'était pas déjà, et la masse, à l'anti-germanisme plus sommaire et aux aspirations plus simples (la Libération et la sécurité). Ce réflexe, qui atténue “ la lutte des classes ” et exacerbe la xénophobie, s'impose aux facteurs de division. C'est sa puissance, dans la population, mais aussi au sein de chaque individu, qui contraint à l'unité, y compris lorsque l'on se déchire. C'est lui qui triomphe à la Libération, rendant impossible tout double pouvoir. Cette unité fondamentale est plus profonde qu'il n'y paraît. Elle forge les traits particuliers de la génération de la Résistance qui, malgré l'acuité de ses clivages, est restée solidaire - et le montre bien depuis une quinzaine d'années - face à ce qu'elle considère comme des dangers (la résurgence de ce qu'elle a combattu).

Cette génération est formée de couches différentes, car la Résistance organisée à laquelle elle participe est un phénomène dynamique, qui se forge peu à peu en vagues successives jusqu'à la Libération comprise. Ce n'est pas un phénomène simple. Les diverses strates sont liées entre elles et avec le substrat patriote où elles prennent naissance. La Résistance, en tant que phénomène de masse, résulte de la rencontre de minorités opposantes, politisées ou se politisant, plus ou moins agissantes, et d'un peuple, républicain, d'emblée hostile à la collaboration, favorable aux Alliés, attentiste en partie à cause de l'espoir qu'il place en eux, assez vite détaché de Vichy et de plus en plus du Maréchal, conformiste, mais se mobilisant en fonction de la conjoncture internationale et des agressions portées à sa sécurité. Le problème n'est pas tant au niveau des sentiments qui, finalement, sont assez vite partagés par une grande partie de la population, que dans le passage à l'action. De là vient que

 “ les Résistants et les communistes en particulier ont incontestablement sous-estimé l'ampleur du patriotisme muet et de l'attentisme des masses, et par conséquent surestimé la force du vichysme. ” 5

S'il y a des incompréhensions, c'est qu'il existe plusieurs niveaux de résistance. Il y en a deux fondamentaux, celui de la masse et celui de l'élite qui ne sont pas plus dissociables que les divers milieux résistants. Le niveau ordinaire, prudent, c'est celui de la résistance passive, celui de la masse “ patriote ”, plutôt que résistante. Ses formes évoluent avec le temps et l'Occupation est une étape décisive pour elle. Mais, dès avant, c'est celle de l'écoute de la radio alliée et de la “ propagande ” orale, celle des gestes simples et de la participation éventuelle à des actions spontanées, celle de la solidarité (ponctuelle) avec les persécutés et les clandestins, avant d'être celle de la connivence avec la résistance active. C'est la résistance prépolitique ou sommairement politique des masses, mais c'est aussi celle des opposants politiques traditionnels, attachés à la culture du forum et des petits cénacles. C'est celle du Français moyen, attaché à la liberté et à la République qui la lui assure, qui “ souhaitait certes être libéré mais n'était pas forcément prêt à s'engager autant que le voulaient de Gaulle et les résistants ”6. Cette masse sert de substrat à la résistance active. Elle lui fournit des éléments au fur et à mesure que la situation pousse ou contraint à l'engagement. Elle lui apporte l'aide intermittente ou régulière dont elle a besoin, après l'Occupation. On pourrait démultiplier les catégories à l'intérieur de ce niveau élémentaire en fonction de la spécificité de leur apport ou de leur passage éventuel à la résistance active, mais deux groupes s'en détachent qui apparaissent comme des catégories intermédiaires.

La résistance juvénile constitue une variante essentielle. Les jeunes, c'est-à-dire une minorité turbulente, expriment très tôt ce que les parents ou le milieu pensent. Ils le font savoir en utilisant les formes de contestation traditionnelles ou modernes. Ce sont les auteurs de ces charivaris improvisés dont on repère la trace tout au long de la période. Ce sont eux qui iront peupler les maquis de 1943 et surtout de 1944, plus sensibles à une tradition qui mêle aux vertus militaires celles du hors-la-loi positif et plus aptes à l'interpréter. Ils seront les justiciers et les soldats de la Libération. Ils découvriront la politique à travers la Résistance, même s'ils sont les héritiers de la tradition républicaine des pères.

La “ piétaille ” des mouvements et des partis de la Résistance vient de la base politisée et syndiquée d'avant-guerre. Elle est intégrée dans des réseaux, professionnels en particulier. Son activité n'est pas forcément régulière et ne bouleverse pas sa vie privée. Ce sont les hommes de base du renseignement, ceux qui acceptent de prendre quelques risques, parfois très tôt, souvent après l'Occupation. Ils ne se différencient guère de la masse, sinon qu'ils sont “ organisés ”. Engagés ou concernés par la politique, ce sont les militants de la Libération, parfois les petits cadres promus à ce moment-là, qui favorisent l'extraordinaire essor de la vie publique et des organisations à cette époque.

Ces catégories alimentent la résistance de l'élite et renouvellent la génération des fondateurs7. L'élite résistante est constituée des résistants les plus engagés, parfois engagés très tôt. Mais elle se reconstitue au fur et à mesure des événements et des prises de conscience. Elle appartient à toutes les catégories sociales de la population mais, en particulier, aux classes moyennes et ouvrières. Ce sont les cadres urbains, les militants des mouvements et des partis, les chefs de maquis, les uns poussés par la volonté de reconquérir l'honneur national, les autres mus par un patriotisme fortement teinté d'antifascisme, souvent actifs avant-guerre dans telle ou telle branche de la vie publique. Parfois brimés par le régime de Vichy, ils peuvent avoir connu ses prisons et ses camps d'internement ou ceux des Italiens. Ils ne sont pas tous clandestins, mais se dévouent tous à la cause résistante, y sacrifiant une grande partie de leur temps et prêts à y laisser la vie. Ils seront les responsables du pouvoir, national et local, à la Libération.
La différence de motivation et, plus fondamentalement, de culture, entre cette élite, fortement politisée, plus ou moins révolutionnaire, et la masse, dont la politique n'est pas le souci premier8 et qui est avant tout soucieuse de retrouver au plus vite des conditions de vie normales, est l'une des contradiction majeure de la Libération, même dans un département aussi familier de la politique que le nôtre. D'autant que se greffe sur elle le principal clivage politique, celui des deux grandes forces qui se disputent le patronage du mouvement social. Les socialistes qui forment ici le gros des troupes gaullistes, enracinés dans les classes moyennes et la paysannerie, sont les tenants de la restauration de l'État républicain. Il ne leur assure pas seulement la prééminence. Ils ne peuvent pas concevoir de pouvoir autre que le sien9. De leur côté, les communistes n'ont, sur ce point, guère de divergence. Appuyés par leur base juvénile et ouvrière, ils réclament moins la transformation de l'État que leur part de pouvoir et donc un renouvellement plus profond des cadres du pays. Jamais, sans doute, le PCF n'a joué un tel rôle intégrateur des catégories exclues des cercles du pouvoir (ouvriers, jeunes, immigrés cherchant à devenir Français). Face à un Parti communiste qui brandit le flambeau de la fidélité au radicalisme de la Résistance, en s'appuyant sur le mécontentement très prosaïque d'une partie de la population, le Parti socialiste se transforme rapidement en force de conservation, rassurant les partisans de l'ordre républicain, tout en gardant un discours révolutionnaire.

La Résistance n'a pas modifié la physionomie politique du département, sinon en gommant le courant politique “ blanc ”. De ce point de vue, tiré à gauche par un PCF plus puissant, renouvelé dans ses cadres, raffermi dans ses références, le “ Var Rouge ” est à son apogée en 1945.

Ce “ Var rouge ” a-t-il constitué un terreau favorable à la Résistance ? Si l'on compare avec l'évolution que Pierre Laborie a pu mettre en évidence pour un département, plus rural et plus à droite, comme le Lot, la différence ne saute pas aux yeux. Même si les formes de Résistance sont plus précoces, sa chronologie est comparable dans ses grandes lignes. En fait le “ Var rouge ”, malgré sa plus grande ouverture sur l'extérieur (par Marseille), ne manifeste aucune prédisposition particulière à la Résistance. Les circonstances brouillent le jeu dans la mesure où la défaite de la Troisième République est sa défaite. Les vaincus politiques de 1940 se taisent et mettent du temps à se ressaisir. On s'aperçoit alors que le Var rouge est aussi celui de la faiblesse de l'implantation partisane, d'un fort abstentionnisme et de la persistance d'une minorité “ blanche ” prête à la revanche. Mais il suscite une opposition précoce (à la “ Réaction ”, à l'Allemagne, au fascisme). Masquée par le désarroi et le maréchalisme de 1941, elle apparaît plus nettement en 1942. Cependant l'opposition n'est pas la Résistance, même si elle la favorise. La Résistance implique une rupture avec toute une tradition de démocratie où la violence politique n'est plus que symbolique, canalisée et pacifiée par le simulacre de la lutte électorale, le temps fort de la vie locale. L'engagement résistant est aussi exceptionnel qu'ailleurs. Il résulte, avant l'Occupation et bien souvent après, de conditions particulières qui tiennent à la biographie des individus, et d'abord, même si ça n'a rien d'automatique, à la menace que le régime de Vichy ou que les occupants font peser.

C'est le propre des années de crise que de mettre en évidence les traits d'une société. S'il en est un que l'on a souvent rencontré, c'est le campanilisme. La commune est l'horizon premier du “ Var rouge ”. Lorsque la Résistance organisée se développe, elle se moule sur ces “ cellules géographiques bien typées ”, dirigées par des “ mini-équipes de dirigeants à vocation publique dynastique ”, rejetées par Vichy et qui animent les milieux d'opposition, hors de Toulon, dans ce Var qui constitue l'essentiel de “ la Basse-Provence centrale fermée ”10. À ce niveau, l'influence des individus, parfois d'un seul individu, est considérable. La Résistance sera ce que sera la poignée d'hommes qui la dirige localement. Ce sont eux qui décident de son orientation, de son degré d'organisation et d'action. On pourra faire la comparaison avec des mouvements antérieurs comme l'insurrection de 1851 où l'on voit bien que la réaction communale dépend, pour l'essentiel, de celle des chefs11. La Résistance met en lumière le rôle des leaders d'opinion, chers à la sociologie politique.
Mais l'ensemble des événements de la période, et pas la Résistance seulement, illustre combien le XIXe siècle est encore largement présent dans le Midi du milieu du XXe12, même dans cette Provence qui n'a jamais reculé devant la modernité politique ou technique. Comparer le Var des années 40, et même la Résistance et la Libération avec les événements du siècle précédent n'est pas céder aux jeux gratuits des rapprochements historiques et encore moins partager ce lieu si commun d'un perpétuel recommencement de l'histoire. Mais c'est constater d'abord que, bien que le passé soit grandement oublié ou ignoré (même 1851), mentalement, politiquement, voire socialement, les années 40 sont encore proches de 1848-1870, sans doute plus proches que d'aujourd'hui. C'est relever ensuite, après d'autres, que les mouvements politiques les plus modernes réutilisent des éléments archaïques et se forgent aussi à partir d'eux. Cette récupération est d'autant plus aisée que ce passé est plus familier et la tradition plus ancrée. Dans les formes que prend la Résistance, ressurgissent des éléments anciens. Il est évident que la Provence des années 40 n'est pas comparable aux Balkans et que la régression politique essentielle n'est pas de son côté, mais du côté de la contre-révolution pétainiste. Il n'y a aucune commune mesure entre le folklore fossilisé et passéiste de Vichy et celui, vivant car réinventé et non copié, que les jeunes contestataires qui brocardent le régime ou que les maquisards utilisent.
La période de la guerre est, à cet égard, un révélateur de première importance. Elle fait ressurgir des traits anciens ou leur donne une importance nouvelle sur le plan matériel comme sur celui des mœurs ou de la politique. Charles Tilly modernise trop rapidement les moyens d'action collective en faisant disparaître au milieu du XIXe siècle leurs aspects traditionnels13. Encore une fois, relever cette continuité n'est pas nier la modernité - technique et idéologique - de la Résistance. Mais c'est sur elle que l'on insiste généralement en négligeant le substrat sur lequel elle se fonde. La singularité de la période 1940-1945 réside aussi dans cette résurgence de formes de contestation que l'on aurait pu croire oubliées. Certaines sont liées au passé le plus ancien, celles qui touchent, par exemple, à l' “ émotion populaire ” et au folklore juvénile, voire au banditisme social. Ce sont celles qui prennent le tour le plus brutal, en rupture avec toute une évolution de pacification civile, celle que Tilly enregistre dans son travail. La cause fondamentale de cette régression effective tient à la violence de l'occupant et de ses alliés. La violence des groupes d'action résistant et celle de la foule à la Libération sont une contre-violence. D'autres traits “ anciens ” se rattachent au temps où le “ parti du mouvement ” était contraint à la clandestinité. La Résistance s'entoure de tout un rituel et de tout un cortège de symboles, soit créés, soit hérités ou réinventés qui joue un rôle initiatique. Le groupe de résistance est aussi, comme la chambrée républicaine, un groupe d'hommes cohérent, mais interclassiste, fermé et se cooptant14.
 Entre les formes “ archaïques ” réutilisées et les hommes de la Résistance, certaines pratiques ethnologiques (la tradition de chasse, et, en particulier, de chasse collective, les rites de conscrits par exemple) ont servi de médiateurs. Il en va de même avec certains thèmes (le bandit qui vole les riches pour donner aux pauvres, l'image romantique de la révolution) réactualisés par la presse, la littérature, le cinéma et plus encore la mythologie politique. Malgré la radio (mais aussi à partir d'elle), l'époque est celle d'une intense production légendaire15. La Résistance n'y échappe pas. Elle voit, elle aussi, défiler dans son histoire et conserver dans sa mémoire toutes les figures de la mythologie politique que Raoul Girardet a pu recenser : le Sauveur, l'Age d'or, l'Unité, la Conspiration16.

Les pratiques traditionnelles, comme les croyances, jouent plus sur le peuple que sur l'élite, plus sur le collectif que sur l'individuel, mais personne n'y échappe tout à fait. La mythologie politique, celle qui renvoie à une idéologie constituée, imprègne davantage l'élite que la masse patriote, d'où la discordance constatée à la Libération et après.

La Résistance, “ un des plus magnifiques épisodes de l'histoire de France ”17, est devenue à son tour source de légendaire. Elle ajoute une strate à la lignée républicaine. Sa place dans la toponymie locale à la suite des “ grands ancêtres ” en témoigne de façon éloquente. Si, à droite, elle clôt effectivement la Révolution Française18, à gauche, elle écrit une page supplémentaire de la saga qui commence en 1789. La lutte entre les résistants et les “ collabos ” (ou plutôt les fascistes) ne résorbe pas le clivage hérité des “ Rouges ” et des “ Blancs ”. Elle le recouvre dans l'imaginaire des générations qui l'ont faite et dans celui des générations qui suivent.

L'une des clés de la compréhension du phénomène résistant, de sa force et de ses faiblesses, est donnée par la rencontre du temps court de la conjoncture de guerre et du temps long des mentalités. Il y aurait des comparaisons à entreprendre entre régions et entre pays à cet égard. La Résistance, phénomène conjoncturel, ne s'inscrit pas seulement dans les péripéties tragiques de l'immédiat avant-guerre et dans l'engagement politique des hommes. Elle se situe, elle aussi, dans la longue durée de la révolte et de l'imaginaire politique, et cet enracinement n'est ni moins important, ni moins significatif que le précédent.

 

1. Ce que remarque C. BOURDET, op. cit., p. 410.

2. Par exemple, H. MICHEL, Histoire de la Résistance, Paris, 1950, rééd. 1969, p. 118 : “ Une fois de plus, une juste cause, en passant de la mystique à la politique, se chargeait, malgré elle, d'impuretés ”.

3. Comme on l'a fait souvent remarquer, par exemple J.-P. AZÉMA, op. cit., p. 353.

4. Là encore nous nous référons à J.-P. AZÉMA, op. cit., p. 354. Cet héritage de la culture républicaine n'avait-il pas déjà marqué les combattants de la Première Guerre mondiale, d'où la facilité de la mobilisation ?

5. M. AGULHON et F. BARRAT, op. cit., p. 53, note 19.

6. J.-P. AZÉMA, op. cit., p. 322.

7. Nous avons retrouvé cette problématique dans P. VIANNAY, op. cit., p. 105-107 en particulier : “ nous étions à la recherche de nos semblables, beaucoup plus que nous ne tentions de convaincre le nombre. Nomades au milieu des sédentaires ”  (p. 105).

8. M. AGULHON, Histoire..., op. cit., “ Conflits et contradictions dans la France contemporaine ”, p. 299, fait remarquer que “ les paysans républicains de 1848 ou de 1851 ne vivaient ni n'agissaient, même en révolution, comme Ledru-Rollin ou Victor Hugo, dont ils partageaient pourtant l'opinion. C'est par leurs mentalités collectives qu'ils différaient. Et dans leurs mentalités, la politique moderne était une composante, et pas forcément la première, même dans le combat ”.

9. Ce qui est une position partagée par ceux qui rejoignent l'idéologie socialiste, ainsi P. VIANNAY pour qui “ la sainteté de l'État ” était le premier dogme de la Résistance, car l'État “ était le lieu géométrique de nos espérances, le garant de nos volontés de justice, d'indépendance, de liberté ” (op. cit., p. 110-111).

10. M. DERLANGE, Les communautés d'habitants en Provence au dernier siècle de l'Ancien Régime, Toulouse, 1987, p. 14, 392, et 178.

11. M. AGULHON, La République..., op. cit., p. 454 avec l'exemple de Grasse qui refuse de suivre “ les étrangers ” de Draguignan dans la voie du soulèvement.

12. C. d'ARAGON, op. cit., p. 39 : “ On a beaucoup dit que le XIXe siècle avait duré jusqu'en 1914. En France, il a pris fin autour des années 40 ” et M. AGULHON, Histoire..., op. cit., p 10 (le XIXe “ sans doute à prolonger jusqu'au milieu du XXe ”).

13. C. TILLY, La France conteste de 1600 à nos jours, Paris, 1986, p. 539 et suiv.

14. Ces traits sont ceux que relèvent E. CONSTANT, op. cit., p. 606 et, pour la composition sociale, M. AGULHON, Histoire..., op. cit., p. 82 (“ Classe ouvrière et sociabilité ”) : la société secrète républicaine est “ une société interclassiste, même si les ouvriers y sont parfois nombreux ”.

15. Il y a des productions mineures, mais intéressantes dont il faudrait faire le recensement à partir des enquêtes orales en particulier. Notons parmi les mythes répandus : le parachutage d'argent, sa variante du container égaré et l'enrichissement de certains, les chefs résistants qui se “ sucrent ”, le faux maquis (non immatriculé ou peu scrupuleux), les maquisards qui font la fête et sont punis de leur imprudence, les résistants de la dernière heure, le soldat allemand qui parle provençal, le grossissement des menaces qui pèsent sur telle ou telle commune, la trahison et l'exagération des “ agents de la gestapo ”, la présence de la division Azùl, les profiteurs de la Libération et sa variante des “ résistants ” indûment récompensés, etc.

16. R. GIRARDET, op. cit.

17. H. MICHEL, Histoire de la Résistance, op. cit., p. 125.

18. Pour reprendre une expression de F. Furet (“ la Révolution Française est terminée ” ) in Penser la Révolution Française, Paris, 1978, p. 11.