

On a beaucoup écrit sur la Résistance. L'une des difficultés de la recherche sur ce sujet est d'ailleurs d'embrasser l'énorme masse de littérature qu'il a suscitée. Mais, si l'on veut aller au-delà des vues trop générales ou trop partielles, force est de constater un vide certain. L'abondance des témoignages cache la quasi-absence de monographies de mouvements et plus encore de réseaux ainsi que celle des études locales non hagiographiques. Il y a beaucoup de récits et peu d'histoires. L'étude de la Résistance sur ce plan ne fait que commencer.
Il est possible de le vérifier tout particulièrement pour la Résistance provençale dont les lacunes ne se comblent que lentement et qui n'a bénéficié que d'un nombre de témoignages finalement assez réduit de la part de ses acteurs locaux. La chose n'est que partiellement compensée par la multitude de récits qui évoquent cette région sous la plume de témoins - souvent très importants - qui n'y ont séjourné que quelque temps ou qui en ont une vision extérieure. Ces insuffisances expliquent les erreurs commises à son sujet dans des ouvrages généraux.
Dans le lot provençal, le Var est sur ce plan très mal pourvu, lui qui n'apparaît guère qu'à travers le sabordage de la flotte et le débarquement du 15 août 1944. Cette lacune est l'une des raisons qui justifient ce travail. Comme on peut s'en douter, il y en a d'autres dont la moindre n'est pas la curiosité pour un terroir dont on est issu, pas seulement par le hasard d'une naissance, mais aussi par l'appartenance à une sous-culture qui a toujours valorisé la politique et qui, à l'évidence, est en voie de disparition. Cela ne nous empêchera pas de considérer le cadre départemental comme un prétexte et une commodité de recherche. Le département est une construction trop artificielle pour satisfaire l'historien qui sait trop bien que le mouvement des hommes, des choses et des idées ignore ses limites et qu'il s'insère d'abord dans une région. Le particularisme politique varois est une réalité qu'il ne faut pas exagérer, même si l'on s'y réfère volontiers dans l'Entre-deux-guerres. Il est clair que c'est d'un phénomène régional qu'il s'agit. Par conséquent, nous serons amenés à déborder les limites départementales pour la nécessaire compréhension d'une Résistance dont la réalité dépasse parfois ce cadre. L'échelon de commandement régional acquiert rapidement une importance majeure que reflètent les structures des organisations clandestines. L'époque est, de plus, un moment d'intense circulation des hommes et même, on le verra, de groupes entiers.
Nous ne décrirons pas en détail les aspects militaires de la Résistance. Ils seront évoqués dans la mesure où ils concernent l'analyse politique. Il n'y a aucune volonté paradoxale dans cette mise en exergue du politique qui peut choquer des résistants. Même si la Résistance ne se veut pas politique, elle est politique et contribue d'ailleurs énormément à ce que ces années-là soient parmi les moments où la politisation a été la plus générale. Politique, la Résistance l'est encore plus de ce côté-ci de la ligne de démarcation et il y a trop souvent beaucoup d'arbitraire à séparer les partis politiques des mouvements de Résistance (même si les résistants sont responsables de cette séparation). Encore plus consciemment que par le passé, dans le type de lutte que mène la Résistance, le politique commande au militaire et les nécessités du combat en convainquent bien des résistants, y compris ceux qui viennent d'horizons marqués par une tradition d'apolitisme affirmé. Au fil des mois, la prise de conscience de cette dimension politique ne cesse de progresser.
Peut-être choquerons-nous en faisant une large place à la désunion d'une Résistance qui n'était ni simple, ni homogène. Mais c'est là le simple respect du contexte politique. C'est la raison pour laquelle nous essaierons, autant que faire se peut, d'insister sur la dimension temporelle car la Résistance est une construction permanente. Elle n'est donc pas partie un certain jour d'un certain lieu pas plus qu'elle ne s'est développée régulièrement à partir de ce centre. Nous avons résolument pris ce parti chronologique, malgré les risques de répétition et de lourdeur. Il fallait replacer les faits dans la durée, précisément parce que la période est courte. Comme dans toutes les périodes de crise, les évènements vont vite et ont, en particulier par la radio, des conséquences immédiates. On jongle trop souvent pour cette période avec les dates. Cette présentation des faits qui est fréquente chez les témoins - ce qui se conçoit - est plus gênante chez des historiens qui donnent une unité fictive à l'action des hommes, des mouvements ou des partis. Il n' y a pas eu de bloc résistant unique. "La" Résistance et les résistants ont évolué, comme ont évolué leurs adversaires aussi peu homogènes dans leurs composantes et leurs attitudes qu'eux-mêmes dans les leurs.
Replacer cette Résistance dans son contexte a amené à essayer de cerner le cheminement de cette catégorie indéfinissable que l'on appelle l'"opinion". On reviendra sur ce que l'on entend par là, mais cette nécessité nous a conduit à tracer en préalable pour chaque tranche chronologique un tableau de ce que nos sources permettent de connaître d'un état d'esprit sans cesse en mouvement.
Il n'est pas facile de se faire l'historien de la Résistance. D'abord parce que l'on sait la fragilité et l'insuffisance des sources à partir desquelles on travaille. C'est une banalité que de dire que tout témoignage est irremplaçable, mais c'est pourtant une vérité élémentaire qui hypothèque toute histoire de la Résistance. On sera donc toujours injuste à l'égard des résistants qui n'ont pu témoigner, et, tout particulièrement, à l'égard de ceux qui sont morts au cours du combat. L'histoire de la Résistance est singulière. Elle ne peut être neutre, et, encore moins, insensible, d'autant que, derrière les faits et derrière les noms, on met des visages, des voix, des attitudes. L'historien de la Résistance fait obligatoirement partie de ces historiens qui entretiennent vis-à-vis des hommes et des femmes dont il parle un rapport qui va au delà du rapport de sympathie habituel pour le sujet que l'on étudie. C'est une responsabilité supplémentaire. Même s'il ne partage pas leurs vues, l'historien ne peut qu'avoir un infini respect pour ceux qui ont risqué leur liberté et leur vie et qui ont fait passer, à un moment donné, l'intérêt général avant leurs intérêts égoïstes. Contrairement à ce que le sens commun croit, il sait que bien peu ont profité de ce qu'ils ont fait. Il a vu, dans sa quête, beaucoup de modestes et beaucoup moins de matamores que l'on imagine. Il a souvent rencontré des gens simples, mais des gens de qualité et, donc, de conviction.
L'historien de la Résistance est un héritier. Sur un plan général, bien entendu, surtout s'il appartient à une génération comme la nôtre qui n'a eu de cesse de proclamer sa filiation et sa dette à l'égard des résistants en allant parfois jusqu'à vouloir les mimer. Mais l'historien de la Résistance est aussi un héritier parce qu'ils lui ont confié un pan de leur mémoire et, parfois, l'espoir de reconnaissance que la Nation ne leur a pas toujours donné. C'est du moins ce qu'ils pensent souvent et c'est une autre responsabilité.
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Histoire de militants et d'une période qui constitue un temps fort de leur vie (et donc de leur mémoire), elle accentue forcément l'une des tendances naturelles de l'historien qui est de donner, surtout dans un tel milieu, une image trop idéologique de ce qu'il étudie et une cohérence que les acteurs ne perçoivent pas eux-mêmes. Il n'en reste pas moins que l'on se doit d'aller au-delà des comportements et des mots pour chercher les stratégies qui se profilent, que les témoins n'ont pas forcément vues ou que la mémoire "institutionnelle" a occultées. Ce dernier travers ne doit pas être surestimé. Il joue moins, à notre avis, que le phénomène "naturel" de construction du souvenir qui s'est figé très tôt dans les années qui suivent les évènements, d'après ce que l'on peut savoir grâce à des témoignages recueillis à plusieurs années de distance par des interlocuteurs différents. Il n'est pas facile de faire sortir les témoins du discours préconstitué.
Malgré sa richesse, la source représentée par les témoignages comporte des lacunes. Elles concernent certains pans de la Résistance plus que d'autres. C'est ainsi que les réseaux restent - mais n'est-ce pas par nature ? - auréolés de mystère. Plus généralement, la mémoire sélectionne les temps forts. Coincée entre les souvenirs intenses de la guerre proprement dite et ceux de l'occupation, la période 1940-1942 (les années de désespoir, de rétraction ou d'errement) représente un creux de la mémoire. Les pionniers risquent d'être les oubliés.
- un recensement chronologique des actes de Résistance,
- un corpus des feuilles clandestines,
- un fichier des résistants pourvus de responsabilités.
Remerciements
Ce travail n'aurait pas été possible sans le concours de très nombreuses personnes, trop nombreuses pour qu'elles soient toutes citées.
Notre dette est considérable à l'égard des dizaines de témoins et acteurs qui nous ont reçu et nous ouvert leur mémoire et leurs archives. L'aide de l'A.N.A.C.R. et de ses dirigeants, en premier lieu le regretté Joseph Bessone, mais aussi les toujours actifs Lina Michel, Paul Raybaud et Georges Tilman, a été extrêmement précieuse. Les sections de Sainte-Maxime, Saint-Tropez, Cogolin-Grimaud, Draguignan, Aups, Flayosc, Barjols, Fayence et sa région, Carnoules ont apporté une contribution irremplaçable. Parmi ceux qui nous ont confié des documents de grande importance, nous tenons à citer particulièrement Mesdames Jean Despas, Gendraud, Reynier, Viretto, Messieurs Marcel Audema, Gabriel-Henri Blanc, Louis Blésy, François Caparros, Fernand Cauvin, André Claverie, Lionello Diomelli, Emile Gaffino, le docteur Angelin German, Gianoni, le général Lions, Dominique Logiacco, René Merle, Antoine Pelletier, Fernand Roustan, Roger Taillefer, François Salvatori, Gleb Sivirine, Daniel Ungemacht-Benedite, Galiano Zara, Alexandre Zurletti.
Le personnel des dépôts d'archives que nous avons longuement fréquentés mérite toute notre reconnaissance. Notre gratitude va, en premier lieu, comme il se doit, aux dévoués fonctionnaires du service des Archives départementales du Var, dirigé par Madame Martella, et à son directeur honoraire, Robert Allain, qui n'a cessé de nous faciliter la tâche. Elle va aussi au service analogue des Bouches-du-Rhône et d'abord à notre collègue et ami, Christian Oppetit, directeur adjoint, dont la connaissance des fonds est une aubaine pour le chercheur.
L'amitié de Jacques Girault m'a valu d'accéder à maints renseignements sur les militants ouvriers du Var que personne ne connaît aussi bien que lui et, très généreusement, aux témoignages qu'il recueillait de son côté.
En m'accueillant dans son Comité d'Histoire de la 2e Guerre mondiale, Henri Michel m'a ouvert les voies de la recherche sur cette période. Je ne savais pas encore que je me pencherai un jour sur son activité militante. Je dois beaucoup au travail effectué par Victor Masson, lui aussi acteur de l'histoire et historien qui a accumulé des témoignages précieux au cours de sa longue "carrière" de correspondant départemental du Comité d'Histoire et m'a toujours fait part, en pleine confiance, de ses trésors.
Sur de nombreux plans, ma dette est lourde vis-à-vis de l'Institut d'Histoire du temps Présent que dirige François Bédarida, non seulement parce que son personnel, parfois des anciens du Comité d'Histoire, n'a jamais mesuré son dévouement - et je pense particulièrement aux archivistes Françoise Mercier et Anne-Marie Pathé - mais aussi parce que c'est un lieu de recherche exceptionnellement stimulant. Les enquêtes et les débats avec leurs animateurs Denis Peschansky, Robert Frank, Claude Lévy, Jean-Pierre Rioux et Henry Rousso au premier chef, les échanges avec mes collègues, correspondants départementaux, m'ont ouvert maints horizons.
Ma dette est d'une nature comparable vis-à-vis d'Emile Témime, Gérard Chastagnaret et des équipes qu'ils animent, mais, en plus, c'est à leur amicale pression et à celle de Philippe Joutard que ce travail doit d'avoir été mené, sinon à bien, du moins à son terme.
Je remercie, de plus, Alain Beyma pour l'aide technique, aussi patiente que compétente, apportée à la réalisation de ce travail.
Abréviations employées en notes
Arch. : archives
AD : Archives départementales
ADV : Archives départementales du Var
ADBdR : Archives départementales des Bouches-du-Rhône
AN : Archives nationales
SHA : Service historique de l'armée
SHM : Service historique de la Marine
CHG : Comité d'histoire de la 2e Guerre Mondiale
IHTP : Institut d'histoire du temps présent
Gend. : gendarmerie
Rens. gén. : Renseignements généraux
Pol. spéc. : Police spéciale
Sigles politiques et syndicaux d'avant-guerre
AF : Action Française
CFTC : Confédération française des travailleurs chrétiens
CGT : Confédération générale du travail
PCF : Parti communiste français
PCI : Parti communiste italien
PCE : Parti communiste espagnol
PPF : Parti populaire français
PSF : Parti social français
SFIO : Section française de l'Internationale ouvrière
UD : Union départementale
UL : union locale
UPI : Union populaire italienne
URD : Union républicaine démocratique
VO : Voix ouvrière
Sigles liés à Vichy ou à l'occupant
COSI : Comité ouvrier de secours immédiat.
GFP : Geheim Feldpolizei.
GMR : Groupe mobile de réserve
GTE : Groupement de travailleurs étrangers
JFOM : Jeunesse de France et d'Outre-Mer
LVF : Légion des volontaires français contre le bolchevisme
OPA : Office de placement allemand
OVRA : Opera vigilanza repressione antifascismo
RNP : Rassemblement national populaire
SA : Sturmabteilungen (Sections d'assaut)
Sipo-SD : Sicherheitspolizei- Sicherheitsdienst
SOL : Service d'ordre légionnaire
SS : Schutzstaffel (Sections de protection)
ST : Surveillance du territoire
STO (ou SOT) : Service du travail obligatoire
Sigles liés à la Résistance extérieure et aux Alliés
BBC : British Broadcasting Corporation
BCRA : Bureau central de renseignements et d'action
DGSS : Direction générale des services spéciaux
IS : Intelligence Service
OSS : Office of Strategic Service
SOE : Special Operations Executive
SPOC : Special Projects Operations Center
Sigles liés à la Résistance intérieure non communiste
AI : Action immédiate
AP : Action politique
AS : Armée secrète
CAS : Comité d'action socialiste
CD : Comité directeur (MUR-MLN)
CDM : Camouflage du matériel de guerre
CFL : Corps francs de la Libération
CNR : Conseil national de la Résistance
COPA : Centre des opérations de parachutage et d'atterrissage
DMR : Délégué militaire régional
DMZ : Délégué militaire de zone
FUJ : Forces unies de la jeunesse
FUJP : Forces unies de la jeunesse patriotique
GAM-GAD : Groupes d'action militaire - groupes d'auto-défense
GARV : Groupement d'avant-garde républicaine
GF : Groupe franc
MLN : Mouvement de Libération nationale
MNRPG : Mouvement national de Résistance des prisonniers de guerre
MOF : Mouvement ouvrier français
MUR (ou MRU) : Mouvements unis de la Résistance
NAP : Noyautage des administrations publiques
ORA-OMA : Organisation de Résistance de l'armée - Organisation militaire d'action
R2 : région provençale des MUR
ROP : Renseignement-organisation-propagande
SAP : Section d'atterrissages et de parachutages
SG : Secrétariat général (MUR-MLN)
SR : Service de renseignement
SSM-TR : Service de sécurité militaire - Travaux ruraux (Contre-espionnage)
URAC : sigle local d'un groupe CFL de Toulon (signification précise inconnue)
Sigles liés à la Résistance communiste
CE : commissaire aux effectifs (FTP)
CMR : Comité militaire régional
CO : commissaire aux opérations (FTP)
FN : Front national
FTPF : Francs-tireurs et partisans français
FTP-MOI : Francs-tireurs et partisans - Main d'oeuvre immigrée
...IR : interrégional
JC : Jeunesse communiste
M.P. : Milices patriotiques
O.P. : Organisation-propagande
O.S. : Organisation spéciale
P. : le Parti
...R. : régional
T. : technique
Sigles liés à la Libération ou à l'après-Libération
ANACR : Association nationale des anciens combattants de la Résistance
CDL : Comité départemental de la Libération
CLL : Comité local de Libération
CRS : Compagnie républicaine de sécurité
FFI : : Forces françaises de l'intérieur
FFL : Forces françaises libres
FNDIRP : Fédération nationale des déportés et internés résistants et patriotes
FRS : Forces républicaines de sécurité
IN : insurrection nationale
MRP : Mouvement républicain populaire
MURF : Mouvement unifié de la Renaissance française
RPF : Rassemblement du peuple français
UDSR : Union démocratique et socialiste de la Résistance
UFAC : Union française des anciens combattants
UFF : Union des femmes françaises
1. H. R. KEDWARD, Resistance in Vichy France, a study of ideas and motivation in the Southern Zone 1940-1942, Londres, 1978.
2C. BOURDET, L'aventure incertaine, de la Résistance à la restauration, Paris, 1975, p.20.
3. M. DEBRÉ,Trois Républiques pour une France, Mémoire 1: Combattre, Paris, 1984, p.258.
4. P. LABORIE, Résistants, vichyssois et autres, l'évolution de l'opinion et des comportements dans le Lot de 1939 à 1944, Paris, 1980, p.50
5. M. AGULHON, La République au village, Paris, 1970, en particulier.
6. L. FEBVRE in H. MICHEL et B. MIRKINE-GUETZÉVITCH, Les idées politiques et sociales de la Résistance, Paris, 1954, p. XI.
7. P. JOUTARD, Ces voix qui viennent du passé, Paris, 1983, p. 220.
8. Son fonds d'archives est déposé aux Archives départementales du Var. Nous le signalerons sous son nom. Il est parfois commun avec les dossiers que le Comité d'Histoire a constitués (qui forment aujourd'hui le fonds 72 AJ des Archives nationales).
9. Histoire de la Résistance en France, Paris, 5 tomes à partir de 1967.
10. P. LABORIE, op. cit. p. 372.
11. Fondé par J. MAÎTRON et dirigé par C. PENNETIER, Paris, tome 16 et suivants. Les militants qui ont une notice dans cet ouvrage, ainsi que les résistants, parfois les mêmes, pour lequel nous faisons un bref aperçu biographique en annexes seront signalés par un astérisque.
12. P. LABORIE, op. cit. p.368.