AVERTISSEMENT

Claude RODDIER-SIVIRINE



J’ai entendu parler de Jean Marie Guillon pour la première fois par mon père Gleb Sivirine, le lieutenant Vallier, qui fut l’un des acteurs de cette histoire que Jean Marie a «essayé de raconter sans la trahir». C’était en 1984, j’habitais Nice tout en étant professeur à l’Université de Provence à Marseille et préparais notre départ pour les Etats Unis. Mon père habitait Carqueiranne et lors d'un week end que je passais avec lui m'a raconté la visite dont parle aussi d’ailleurs Jean Marie ici. Sa phrase m’est restée:
«áJ’ai eu la visite d’un jeune professeur qui prépare une thèse sur la Résistance et discute avec tous les résistants qui le veulent bien. Il est extrêmement sympathique et a passé pratiquement tout l’après midi avec nous (ma mère avait pris part à la conversation). En fait je me demande bien pourquoi il est venu. Il en sait mille fois plus que moi sur la Résistance. Il sait tout ce que je sais - et c’est exact - et de plus il sait une énorme quantité de choses que je ne soupçonnais même pas. C’est moi qui devrais aller l’interviewer si cette période m’intéressait encoreá». Je savais bien que cette période était sortie de ses centres d'intérêt mais je ne pensais pas que c'était à ce point là. J’avais à l'époque d’autres soucis que réfléchir au lien entre mon père et la Résistance, mais j’avais gardé cette interrogation en mémoire.

L’année 2001 a été commémoré le cent cinquantième anniversaire de l’insurrection varoise de 1851 contre le coup d’état de Louis Napoléon. Durant toute l’année des conférences, des spectacles, des repas-spectacles ont eu lieu. Nous revenions, mon mari et moi, des États Unis pour prendre notre retraite en France et nous avons profité pleinement de cette commémoration. Lors d’une conférence intitulée «1851-1940, d’une résistance à l’autre», j’ai fait la connaissance de Jean Marie et apprécié à mon tour son savoir sans limite sur la Résistance varoise. Du coup j’ai repensé à la phrase de mon père et, maintenant que j’avais tout mon temps devant moi, décidé de chercher à comprendre comment un homme qui avait tout de même pris un tel risque durant ces années là (laissant derrière lui sa femme enceinte et sa fille de 5 ans - moi - pour partir au maquis) en était arrivé à ne plus s’intéresser du tout à cette période. Que s’était-il passé? Pourquoi une telle amertume, un tel rejet?

Pour comprendre je me suis plongée à mon tour dans cette période.

La première chose que j’ai faite, la plus facile, a été de mettre en ligne le journal que mon père a tenu de février à septembre 1944. Je l’ai mis sous forme de blog, l’appelant «le plus vieux blog du monde» avec son calendrier de 1944 (http://maquis-vallier.fr). Et j’ai fait la connaissance du docteur Raybaud, le docteur du camp Robert, maquis FTP dont il est question dans cette thèse, rival du maquis Vallier, en lui demandant un texte pour mon blog. J’avais envie de deviner si les problèmes CFL-FTP avaient été graves ou non. Eh bien non, ils n’ont pas laissé de traces chez le docteur Raybaud et mon père ne m’a jamais parlé de problèmes sérieux avec les FTP. Il grognait contre eux, bien sûr, tout comme les FTP grognaient contre lui, mais c’était tout. Ceux envers qui il était amer étaient les militaires de l’ORA et les «résistants du 15 août». L’unité à la base MUR-FTP dont parle Jean Marie dans sa thèse est bien vérifiée dans ce cas particulier.

L’imprévu, car l’imprévu arrive toujours, a été que le docteur Raybaud s’est pris d’affection pour moi et réciproquement. Il a pensé que grâce à moi il pouvait montrer justement cette unité profonde de la résistance et m’a dit «ápour parler de la Résistance aujourd’hui les journaux et les commémorations ne suffisent plus. Plus personne ne vient aux commémorations sauf nous mêmes. Les journalistes qui en rendent compte ne la décrivent jamais, ne parlent pas des discours prononcés mais montrent des photos des hommes politiques qui y sont venus faire leur propre publicité. Il nous faut investir dans l’internet. Vous avez fait un site pour votre père et je vous en félicite, maintenant il faudrait en faire un plus général pour la résistance varoiseá». Puisque la demande venait d’un résistant véritable et que je l’approuvais complètement, j’ai donné mon accord. Nous nous sommes réunis un certain nombre de fois au local de l’association ANACR dont il est aussi beaucoup question dans la thèse et dont le docteur Raybaud a toujours été l’un des piliers. A ces réunions participait Maurice Oustrières, résistant à 17 ans dans le Tarn et Garonne. Maurice, disparu l’année dernière, avait été membre de trois maquis, un maquis FTPF , un FTP-MOI et un AS. Il est difficile de trouver plus «œcuménique» comme il aimait dire. Nous avons fait le plan de ce site et Jean Marie, ayant été contacté, m’a envoyé un CD avec des textes dont j’ai mis seulement une partie en ligne. C’est qu’entre temps le docteur Raybaud avait trouvé que je ferais une bonne présidente de l’ANACR. Quelle histoire! Digne des tours et détours de la résistance proprement dite. Et que je ferais un site pour l’ANACR où je pourrais mettre les discours des commémorations. Ce que j’ai fait. Je vous conseille d’écouter le docteur Raybaud à Sainte Croix du Verdon (minutes 4:45 et 17).

A force de tourner, virer, j'ai fini par lire la thèse de Jean Marie. Je m’y sentais obligée. J’en avais un exemplaire original appartenant à Paul Raybaud, quelque chose d’énorme, qu’on pouvait croire fait pour décourager les non-spécialistes. 912 pages tenant en 2 épais volumes! Heureusement qu’il y avait une table des matières Ó la fin du second tome mais, malgré la table des matières, il était bien difficile de s’y retrouver. J’ai trouvé la thèse passionnante et ai pensé que simplement la lire en utilisant le double recul des 40 ans d’abord qui séparent cette écriture du moment où les faits décrits sont arrivés puis des 30 ans qui la séparent ensuite de la lecture, permettrait à n’importe qui de se plonger dans ce passé et d’en comprendre l’essentiel. J’ai aussi pensé qu’une partie de la réponse à la question de savoir pourquoi tant de résistants ont, à l’image de mon père, refusé de parler de cette partie si importante de leur existence, même à leurs proches, se trouvait là. Un exemple de plus de ce silence. Dans le grenier de sa maison, la présidente du comité ANACR d’Aups a trouvé des documents de son père montrant son rôle dans un réseau marseillais (Andalousie) et ses contacts avec les résistants des maquis du haut-Var. Il rencontrait mon père dans le cimetière de Baudinard. Nous ne savons rien de ces rencontres, ni elle ni moi.

Ma propre conclusion, qui suit les lignes clairement indiquées par Jean Marie, est que le ver était dans le fruit bien avant la fin de la guerre et que ce ver est bien entendu la compétition de quelques uns qui a occulté la coopération des autres. La masse des résistants était unitaire, les jeunes ne sachant souvent pas dans quel maquis ils arrivaient, mais les responsables ont joué très tôt leur partie personnelle. Je cite cette phrase d’un responsable de l’AS “áSi la guerre devait durer longtemps je crois que le jour viendrait où il (y) aurait, d'une part les officiels de la Résistance avec leur budget et le pouvoir officiel et, d'autre part, les vrais résistants qui font de l'action anti-allemande, sans budget, et obscurément.á” (ici ). Bien entendu, à la libération les résistants désunis ont été privés de la victoire qui aurait du être la leur. En voici un exemple et voici un lien vers un texte tiré du livret «ále Var, la guerre, la résistance 1939-1945á» souvent cité dans la thèse. Si une leçon doit être tirée de la lecture de cette thèse, c’est bien qu’il faut chercher de nos jours, quand les menaces à nouveau s’accumulent, comment essayer de «árefaire ce cheminá» sans le refaire dans son intégralité. Comment en suivre le sens général mais arriver à minimiser les ambitions personnelles des dirigeants, quels qu’ils soient. Une prise de conscience généraliséeá? C’est ce que j’ai pensé et c’est pourquoi j’ai proposé à Jean Marie de mettre sa thèse sur notre site.

La longueur du texte a été mon principal souci. J’ai mis un résumé de la table des matières visible de façon permanente. J’ai choisi le format des textes du site lui même, aussi petit que possible pour être encore lisible, et augmenté la visibilité des paragraphes. C’est une petite tricherie. Quand on descend le curseur au bout d’un texte et que ce n’est pas trop long, on a plus envie d’en commencer la lecture, quitte alors à augmenter la taille des caractères. J’avais simplement oublié les lecteurs normaux de cette thèse, les historiens qui ne se soucient pas de sa longueur et désirent l’imprimer. J’ai donc ajouté en format pdf les fichiers originaux. Ces fichiers sont dans la police «Times» avec une taille 14pt. J’ai réduit le 14 en 12 et ajouté une seconde série de fichiers pdf en caractères plus gros destinée à ceux qui ont des difficultés à lire les petits caractères. La thèse peut très bien se lire en cliquant sur le passage choisi puis en cliquant sur le symbole pdf, que l’on veuille imprimer le texte ou non.

Bonne lecture!