C - LES CONCESSIONNAIRES DU POUVOIR RÉSISTANT

 

Les désillusions et les frustrations nées de la Libération, en particulier dans les rangs des exclus du pouvoir (marginaux de la politique, hommes des réseaux, masse lassée et déçue) ont alimenté l'idée que les partis en particulier et la “ politique ” en général ont été les “ fossoyeurs ” de la Résistance. C'est un aspect important et récur­rent du légendaire que la Résistance a suscité. La rhétorique gaul­liste, appuyée sur la méfiance traditionnelle vis-à-vis de la politique dans une partie de l'opinion, va le populariser, mais le Parti com­muniste, en se voulant un parti “ différent ” , a contribué à son enra­cinement. C'est une autre facette du mythe de l'unité perdue der­rière lequel la mémoire résistante et populaire ne cesse de courir.

D'où, de divers côtés de l'horizon politique, le fréquent regret de l'échec des mouvements. On laisse entendre que, s'il n'y avait pas eu les partis, ils auraient pu préserver l'unité et laisser la parole et le pouvoir aux résistants et - pourquoi pas ? - au peuple. D'un côté, les “ purs ” , les mouvements et, de l'autre côté, le “ mal ” , les partis, le Parti communiste, étant en dehors et en dedans, occupant une place particulière.

Or, compte tenu de ce que la Résistance a été, cette vision op­pose d'une façon tout à fait artificielle les partis et les mouvements. Les partis de la Résistance sont, dès la Libération, les agents princi­paux de la vie politique. Raymond Aron le constate lucidement très peu après :

“ La Résistance n'amène pas au jour des partis nouveaux, elle fait surgir un personnel nouveau. ” 1

 

1 - Les mouvements de résistance, une fiction de force politique nouvelle

Pour Claude Bourdet,

“ en automne 1945, donc, les mouvements qui avaient tenu le haut du pavé à la Libération, un an plus tôt, étaient moribonds en tant que force politique. ” 2

Le constat de décès ne pose pas problème, mais sa date oui. À quel moment de leur brève exis­tence les mouvements ont-ils été de réelles forces politiques ?

 

 a - Le Front national

Étroitement lié au Parti communiste dans la clandestinité, ce mouvement ne jouit pas de plus d'autonomie après. Il reste le prototype du mouvement de masse destiné à accroître l'influence du Parti et à servir sa politique.

Resté relativement confidentiel en dehors des zones d'influence du PCF clandestin, le FN recrute la plupart de ses membres entre la Libération et le début 19453. La police lui attribue 1 800 adhé­rents environ, cependant 6 900 cartes ont été envoyées aux 93 comi­tés revendiqués en février 19454. La plupart de ces comités n'ont aucune vie propre, mais la vague d'adhésion paraît forte jusque-là . C'est alors que le FN se constitue dans des communes où il était inexistant pendant la clandestinité. Il permet au Parti com­muniste d'engranger les très nombreuses sympathies que l'action et l'image de ses militants dans la Résistance ou l'admiration pour l'Armée rouge lui ont attirées. Il élargit son aire d'influence poli­tique et sociale au centre, à droite et dans la bourgeoisie. À la volonté de préserver l'unité de la Résistance et à la fidélité aux contacts noués pendant la Résistance, se combinent des motifs d'adhésion plus prosaïques, opportunisme, ambition et hostilité aux socialistes. C'est donc à ce mouvement que les radicaux et les catho­liques adhèrent de préférence (ce qui avait commencé un peu avant la Libération). Parmi les catholiques, joue la fascination tradition­nelle (et réciproque) pour un parti messianique, mais nous verrons que leur attitude répond aussi à des calculs très politiques. Paral­lèlement, le Front national est le surprenant lieu de convergence d'une partie des milieux d'affaires “ patriotes ” (avec notamment le nouveau président de la Chambre de Commerce du Var). Le FN pa­raît en passe de réussir après la Libération ce qu'il n'a pas pu deve­nir pendant la clandestinité. En tout cas, pour le PCF, la stratégie n'a pas changé. Ce mouvement est l'instrument de l'unité nationale5.
La large union dont le FN se veut le champion est parfois dif­ficile à mettre en œuvre, car la politique du Parti n'est pas toujours comprise. À La Garde-Freinet, commune sous l'influence de la Ré­sistance tropezienne, la réunion constitutive d'un FN ouvert aux diverses tendances, au début novembre 1944, se termine sur un échec à cause du sectarisme maladroit de militants communistes qui ont injurié l'ancien maire, le premier adjoint et le chef de la Résistance locale, socialisants6. À La Crau, la section du FN, formée après la Libération, compte quatre-vingt-dix membres sous la présidence du président de la délégation spéciale, l'abbé Deschamps (résistant membre du MLN), jusqu'au moment où la relance politique de novembre fait rejouer les clivages locaux et attaquer sa manière autocratique de conduire la commune par le CLL concurrent que les communistes et le FN viennent de constituer7.

Malgré ces quelques accrocs, le Parti communiste paraît un moment près de réussir à créer à ses côtés une force politique qui compte. Pourvue d'une petite presse hebdomadaire locale - La Mar­seillaise (édition du Var) et Le Front national (devenu La Provence Libre en 1945) à Draguignan - le mouvement, toujours dirigé ef­fectivement par l'équipe communiste de la clandestinité (Rigon, Guilbaut et de Pamelaere comme secrétaire général), est le canal privilégié de son action politique vers l'opinion, en faisant de l'unité son cheval de bataille. Appuyé sur les CLL, il est le promoteur, dès le mois d'octobre 1944, tant des États-Généraux de la Résistance que de la liste unique, propositions reprises par la hiérarchie des comi­tés. Ce système, bien clos, constitue une sorte de cercle vertueux (PCF-FN-CDL-CLL-FN-PCF) fonctionnant parfaitement et parvenant à jouer un rôle d'entraînement certain.

Comme sous la clandestinité, le FN propulse aux places d'honneur des hommes qui symbolisent socialement et politique­ment la ligne unitaire. Il est présidé par Zunino, toujours présenté comme socialiste, et les vice-présidences sont réparties entre un avocat communisant, Me Scarbonchi, un radical, l'imprimeur dracénois Riccobono et un Dominicain, le RP de Biennassis (celui-ci désigné au début de 1945 à la place d'un catholique moins repré­sentatif). En janvier, les débats de son congrès portent sur l'épuration, mais surtout sur la liste unique et sur la fusion espérée avec le MLN. Car l'objectif de rassembler toutes les forces de la Ré­sistance dans une seule organisation, présent dès la création du FN, reste l'une des raisons d'être du mouvement. En janvier 1945, une commission paritaire est constituée entre les deux directions départementales, tandis qu'une certaine pression en faveur de la fu­sion est exercée à la base.

L'échec de cette tentative et la décantation politique qui suit les élections municipales avec la résurgence d'un centre gauche et d'une droite font rapidement décliner le FN. S'il se prononce contre le “ bloc ” anticommuniste aux élections cantonales de septembre, il ne présente aucun candidat, à l'exception de Zunino, transfuge de la SFIO, devenu pour elle l'homme à faire battre et qui sera effecti­vement battu8. La place qu'on lui réserve pour l'élection à la Constituante, le 21 octobre, veut symboliser encore une certaine volonté unitaire, ce qui, d'ailleurs, ne va pas sans réticences à l'intérieur du PCF9. Mais il ne fait plus guère de doute, vu de l'extérieur, que Zunino, comme ses camarades résistants venus au FN, représente, avant toute chose, le Parti communiste dans lequel ils vont ouvertement s'intégrer peu après.
L'appui des communistes n'est plus nécessaire à leurs alliés po­litiques conjoncturels, malgré leur participation formelle à une nou­velle campagne pour un mouvement unitaire - le MURF - à partir d'août 194510. Seuls les radicaux se raccrochent à la bouée com­muniste. Le gaulliste Baudoin, président de la Chambre de Com­merce, abandonne la présidence du MURF en octobre, lorsque les communistes se mettent à attaquer ouvertement de Gaulle, mais l'ancien ministre Peytral accepte de lui succéder.
La réussite du FN est éphémère et ne peut faire illusion sur ses possibilités de développement. Mouvement sans réalité poli­tique propre, fragile à cause de l'éclectisme de ses adhérents et de leurs motivations, il ne tient qu'une place annexe et ce, dès la Libération. Finalement, d'un côté, il a été avant tout une voie d'accès au Parti communiste, soit pour des militants venus d'autres familles politiques, soit pour des intellectuels résistants11. D'un autre côté, en mettant en œuvre une très ambitieuse union nationale par l'intermédiaire du FN, mi par conception mécaniste, mi par volonté de contourner ses partenaires de résistance, le Parti communiste a favorisé, à son insu, la reconstitution rapide de forces politiques ou religieuses qui n'avaient pas joué un rôle déterminant dans la clan­destinité.

 

b - Le Mouvement de Libération nationale

Le MLN est moins éclectique dans son recrutement politique, mais il reste parcouru par les forces centrifuges qui le caractéri­saient déjà dans la clandestinité. Après la Libération, les tensions internes ne s'affaiblissent pas, bien au contraire, puisque l'hostilité aux socialistes (ou aux communistes) ne lui sert pas de ciment et que, dans ses rangs, on ne se montre pas insensible à la mystique unitaire dont le Parti communiste et le FN sont les défenseurs ar­dents. Il est en fait l'un des champs de la bataille que se livrent so­cialistes et communistes, sans l'avouer ouvertement. Le recrutement massif qui suit la Libération au fur et à mesure que se constituent des sections locales jusque-là inexistantes ajoute parfois à cette di­versité. Concurrentes du FN là où la Résistance était divisée, ces sections sont unitaires là où elle était unie. À Hyères, les 400 membres du MLN font contrepoids aux 300 du FN12, mais, à Cabasse, comme dans d'autres petites localités, le MLN est seul présent. Sa section est formée le 30 octobre 1944 et regroupe 81 membres, y compris les communistes qui avaient fait passer le groupe de Résistance unique (SAP-ORA) aux FTP. Cependant, le MLN devient de plus en plus le paravent des socialistes et des so­cialisants qui cherchent à opposer un mouvement de masse à celui du PCF et à élargir leur audience municipale.
Mais l'on sait les socialistes divisés. Au sommet, le MLN est plutôt l'organisation de ceux que la Résistance a fait sortir de l'anonymat et qui entendent bien jouer un rôle politique en s'appuyant sur ce levier pour faire pression sur le Parti. Comme au FN ou parmi d'autres forces politiques, on ne peut réduire leurs motivations à leurs seules ambitions personnelles, même si celles-ci sont particulièrement perceptibles. Sensibles à la défense des insti­tutions résistantes, farouchement épurateurs13, partisans du pro­gramme du CNR, les chefs départementaux du MLN penchent vers l'alliance avec les communistes et la fusion avec le FN. Des né­gociations sont entamées et le congrès de janvier 1945 se prononce en ce sens. Les socialistes Arnal et Soldani, secrétaire général du mouvement, ne sont pas les derniers à défendre cette position, mais les chefs de file de la fusion sont un proche du Parti communiste, Cazalbou, et deux résistants de droite, le docteur Lagier, franc-ma­çon, modéré que sa défense de la bourgeoisie pousse à ce choix tac­tique, et Amigas qui cherche à se positionner politiquement en se rapprochant des radicaux. Après le congrès de Paris qui en a décidé autrement, le MLN du Var est à la veille de la scission14. La base est moins unitaire que la direction et beaucoup de socialistes menacent d'en partir. Ils critiquent sévèrement ceux de leurs chefs qu'ils ju­gent plus MLN que socialistes, en particulier Edouard Soldani, tou­jours soupçonné de philocommunisme15.
Les péripéties de la préparation des élections municipales ne simplifient pas la situation. Les résistants socialistes (Arnal et Soldani) ruent dans les brancards contre leurs camarades du Parti parce qu'ils ne font pas au MLN une place suffisante sur des listes où , à leurs yeux, se trouvent un peu trop de “ politicards ” et d'opportunistes d'avant-guerre16. Cet épisode fait franchir une nou­velle étape au mythe de la politique contre la Résistance, largement (et souvent sincèrement) utilisé par les communistes et leurs amis. Tout en refusant de s'engager dans un soutien exclusif à la liste unique, le MLN du Var avoue sa préférence pour cette solution et laisse les représentants du Parti socialiste au CDL ferrailler contre elle. Là où l'union ne peut se faire dès le premier tour, il préconise la constitution d'une liste spécifique, et la réalisation d'une liste unique au deuxième tour, dosée proportionnellement aux résultats obtenus. À Toulon, le MLN ne peut se résoudre à participer à la coalition menée par les communistes et présente une liste particu­lière dirigée par le docteur Lagier. La crédibilité du MLN est sapée tant par sa position ambiguë que par les résultats médiocres que ses listes ont obtenus au premier tour. L'échec est flagrant surtout à Toulon où il arrive en dernière position (4 083 voix en moyenne, soit moins de 10 % des suffrages exprimés), loin derrière les trois autres listes, y compris celle du MRP17.
Après cet insuccès et celui des États-Généraux de la Résistance, la pression exercée par le Parti communiste conduit à un rap­prochement avec la SFIO. Le congrès du 19 août 1945 renverse les positions. Délégué national, Degliame ne peut s'y faire entendre et la majorité, désormais emmenée par Soldani et les socialistes (avec le soutien du MRP, représenté par Jean Labrosse), se prononce pour l'UDSR18. La minorité (Cazalbou-Lagier) fait scission pour aller se fondre dans le MURF. Aux élections cantonales et générales de l'automne, l'UDSR, violemment hostile aux communistes, présente des candidats communs avec la SFIO dont elle apparaît comme la caution spécifiquement résistante19. Ni l'UDSR, ni le MURF ne sont promis à un quelconque avenir dans le Var. De part et d'autre, la fiction appelée mouvements de résistance a vécu20.

 

2 - Les partis, une force renouvelée

Les deux grands partis de gauche dominent, mais, sur leur droite, subsistent ou se constituent des formations politiques qui jouent un rôle d'appoint, utilisant l'espace restreint que la rivalité du PCF et de la SFIO leur laisse. Chacun se réclame de la Résis­tance et de l'union. Cette obligation morale - héritage fragile, mais encore contraignant - conduit à un écart tel entre les apparences et la réalité que l'on peut se demander si le discrédit des partis et le sentiment, en partie infondé, d'un échec de la Résistance ne pren­nent pas avant tout leurs sources là , dans ce règne du non dit ou de “ la langue de bois ” .

 

a - Les partis du centre

Même si ses adhérents ou ses chefs ne se sont pas tous illustrés dans la Résistance, le MRP est, malgré tout, un de ses enfants. C'est plus difficile à soutenir pour le “ vieux ” Parti radical-socialiste, bien que certains des siens n'aient nullement démérité. L'un comme l'autre n'existent pour le moment que comme cautions modérées des partis de gauche.

Le Parti radical-socialiste a perdu le peu d'influence poli­tique qu'il avait, sauf exception locale. La conduite digne de certains des siens autorise sa survie, mais n'aurait sans doute pas suffi à lui assurer un avenir. Sa chance, très momentanée dans le Var, lui est fourni par les communistes, par le biais du FN, dans leur recherche de l'union nationale et d'alliés contre les socialistes à Toulon, Draguignan et La Seyne. Dans leur vision politico-sociale de l'unité nationale, les communistes attribuent aux radicaux la vertu de représenter les classes moyennes, ce qui leur vaut d'obtenir un délégué au CDL. Bien que cette alliance se révèle décevante en ne leur apportant pas les places espérées aux municipales21, les radi­caux s'y maintiennent, par nécessité et hostilité aux socialistes, jusqu'à la création du RPF. Les candidats qu'ils présentent, en vain, aux cantonales de septembre 1945 sont destinés à prendre des voix au front SFIO-UDSR-MRP. Le responsable départemental de la Fédération radicale-socialiste avant-guerre Baylon (futur maire RPF de Toulon) et Resplandin, chef de la police de Toulon à la Libé­ration et dirigeant radical, participent à la création du MURF dont l'ancien ministre Peytral, président du FN de Draguignan, va assu­mer la présidence.

En fait, les radicaux n'ont plus d'électorat. Comme on a pu le constater sur le plan municipal, les socialistes occupent tout le ter­rain républicain, du centre gauche aux frontières du Parti com­muniste.

Le MRP connaît un démarrage difficile. Les quelques résis­tants démocrates-chrétiens qui auraient pu lui assurer une audience importante, Georges Cisson en premier lieu, ont disparu. Les respon­sables CFTC sont divisés sur l'appui à lui fournir22. La hiérarchie catholique paraît peu encline pour l'instant à soutenir un courant démocrate-populaire. Elle préfère profiter de la main tendue des communistes et utiliser ceux des catholiques que leur action résistante a menés au FN23. Pour les élections municipales, les communistes font une démarche auprès de l'évêque à Fréjus et s'attendent à ce qu'il donne des instructions très précises aux prêtres24.
Présent seulement à Toulon, le MRP arrive à rassembler une moyenne supérieure à 7 000 voix au premier tour. Cependant, au deuxième, il est exclu du regroupement SFIO-MLN-PCF. Se dé­couvrant un chef de file en la personne de Jean Labrosse, membre de la délégation spéciale de Toulon, le MRP se rapproche des socialistes, après ces élections. Il adopte une position identique au sein du MLN. Cette évolution reflète une modification de la stratégie des milieux catholiques, où l'on s'inquiète désormais des succès que les communistes ont remportés aux élections municipales. Le transfert est net aux cantonales à Toulon, où ce sont les voix catho­liques qui assurent les victoires socialistes, moyennant quoi la SFIO a apporté son soutien à un candidat MRP se présentant sous l'étiquette UDSR25. Recrutant dans les milieux bourgeois et urbains, peu habitués à la vie politique, le MRP retrouve vite l'électorat “ blanc ” du Var rural où il est pourtant peu implanté26. Labrosse est élu député MRP à la Constituante (succès consolidé en juin 1946), à l'étonnement de nombreux Varois.
L'affaire est d'importance. C'est une rupture avec toute une tradition d'anticléricalisme. Cette remontée du courant chrétien est, sous divers angles, un héritage de la Résistance. C'est la reconnais­sance du rôle que les démocrates-chrétiens ont joué dans la clan­destinité. C'est le résultat d'une découverte des “ rouges ” par certains catholiques, étonnés de se retrouver plus proches d'eux que des “ blancs ” 27. Mais c'est surtout le résultat de la mystique unitaire de la Résistance et de son exploitation par les communistes dans leur re­cherche d'un front effectivement national. On fera donc comme si toute la communauté catholique avait participé à la Résistance. Le soutien apporté au gouvernement de Vichy est oublié. Il n'y aura pas de vague anticléricale à la Libération, pas le moindre petit ar­ticle dans cette époque pourtant fertile en dénonciations. L'Église ne fera pas partie des boucs émissaires. Les portes des CLL, des délé­gations municipales et du CDL sont ouvertes aux catholiques, en vertu de la représentativité dont on les crédite et quelle qu'ait été leur position vis-à -vis de la Résistance. On ne saurait enfin passer sous silence un autre facteur, évident (bien que rarement évoqué), qui pousse les partis de gauche à la modération sur ce plan. C'est le vote des femmes. Cette perspective réfrène les velléités anticléri­cales que les socialistes auraient pu avoir28. Cette reconnaissance des catholiques n'a pas d'effets importants à court terme. Cependant, elle contribue à renouveler le personnel politique et, à long terme, à brouiller le jeu. Maurice Arreckx, qui deviendra maire de Toulon en 1959, puis président du Conseil général du Var en 1985, est l'un de ces ca­tholiques auxquels la Libération a ouvert les portes de la politique. Il a fait ses premières armes dans la délégation municipale de Toulon de 194429.

 

b - Le Parti socialiste

Le siège de la SFIO est ouvert à Toulon, à partir du 5 sep­tembre 1944. C'est là que se fait le contrôle des moitiés de billets de 20 F qui attestent de l'adhésion dans la clandestinité. Tout en se re­constituant précocement, le Parti socialiste ne montre pas la même activité, notamment propagandiste, que le PCF Pourtant, dès no­vembre 1944, il aurait dépassé le nombre de ses adhérents de 193930. La situation est en fait très variable selon les lieux. Il en est où la réunification de la famille socialiste - un autre héritage de la Résistance - compte immédiatement, ainsi à Ollioules où le maire Trotobas qui a retrouvé sa place à la Libération rejoint la SFIO31. Par contre, à Saint-Tropez, en mars 1945, il ne reste plus que 70 socialistes, plus une douzaine de jeunes gens, au lieu de 350 avant-guerre, alors que le PCF regroupe 200 militants environ (dont 132 membres du Parti) au lieu de 5032. Là où les communistes ont eu un rôle exemplaire dans la clandestinité, les socialistes ne retrouvent pas leur mouvance passée, à moins que les communistes ne jouent le rôle de repoussoir à la Libération, les socialistes devenant le parti “ des honnêtes gens ” républicains (250 adhérents à Flayosc). Cepen­dant les socialistes bénéficient de l'implantation du MLN et d'une réorganisation précoce des Jeunesses socialistes (42 sections revendiquées en mars 1945).
Localement, les efforts socialistes portent d'abord sur la dé­fense des positions municipales que les communistes tentent de leur ravir, ainsi à La Seyne, le 17 septembre, où , devant le front commun qui barre la route à Lamarque, ils essaient d'obtenir la remise en place du conseil municipal de 1935. Plus généralement, ils sont les meilleurs défenseurs de la reconstruction d'un État républicain clas­sique33. La révolution qu'ils veulent se fera non seulement par en haut, mais uniquement dans le cadre de la démocratie parlemen­taire34. Ils forment ici le parti gaulliste par excellence, étant entendu qu'il s'agit beaucoup moins de l'attachement à un homme que de l'adhésion à ce qu'il incarne et à la stratégie qu'il dirige. Dans son roman, Henri Michel rend bien compte des sentiments que nourrissent nombre de socialistes, résistants ou non, en prêtant à son héros les réflexions suivantes :

“ Il ne veut ni désordre, ni anarchie accompagnée de violence. Quand le général de Gaulle sera le maître du pouvoir, qu'il aura placé partout ses hommes de confiance, alors il faudra le laisser gouverner ; chacun devra rentrer chez lui. ” 35

Cette orientation, largement partagée, est sous-tendue par une peur obsessionnelle des communistes. Dans un premier temps, ré­sistants socialistes (les hommes du MLN) et socialistes résistants (les fidèles du Parti), malgré leurs désaccords ponctuels, paraissent tentés par une épuration sévère de leurs rangs. Le congrès fédéral du 24 octobre exige de connaître la participation de chacun à la Ré­sistance. Le bureau fédéral est formé de résistants incontestables, sous la direction de Charles Sandro qui reste le secrétaire général36. Il examine avec sévérité le cas des “ opportunistes ” . Il fait passer ses élus sur la sellette, les “ tièdes ” , comme Magne, le conseiller général et maire de Flassans, qui fait l'objet d'un long examen (avant d'être “ blanchi ” ), mais aussi les “ renégats ” , comme Zunino qui est exclu au congrès de décembre. Cette époque aux accents parfois “ gauchistes ” 37 prend fin assez vite. La nécessité de résister à la poussée commu­niste et les préoccupations électorales conduisent à une vision plus réaliste, inévitable sans doute dans la mesure où le Parti socialiste était devenu et voulait apparaître comme “ le parti de l'ordre et du bon sens ” 38. Il ne s'agit nullement de construire le parti travailliste dont certains avaient rêvé dans la clandestinité. Le rapprochement politique avec les démocrates-chrétiens est impossible et, de ce point de vue, la Résistance n'a pas pu effacer la “ tradition ” , surtout dans une région comme celle-ci, marquée par la faiblesse du cou­rant chrétien résistant et par l'attachement à une conception laïque de la société. Ne pouvant s'ouvrir au centre, refusant l'alliance à gauche, la SFIO se tourne donc vers le passé39. Elle réhabilite les “ vieux ” , même les notables critiqués comme Sénès, le maire du Muy, ancien président du Conseil général, que le congrès des Jeunesses socialistes acclame en mars40. Elle récupère même de vieux “ néos ” qui se sont abstenus de tout acte de résistance, comme Chommeton de Bormes, réadmis au début février 1945, malgré les protestations des socialistes locaux.
Cette mansuétude est l'un des points de friction interne, qui re­coupe souvent le clivage résistants socialistes/socialistes résistants (qui comptent aussi des adversaires de cette récupération opportu­niste, comme Henri Michel). Entre eux, le désaccord porte principa­lement sur les relations avec le PCF, et donc sur la gestion de l'héritage résistant. Non pas qu'ils aient oublié les différends qui les ont opposés aux communistes dès la clandestinité, mais parce qu'ils ont une histoire commune, qu'ils sont moins attachés au maintien des situations acquises avant-guerre, qu'ils le sont davantage aux institutions résistantes, et que leur intérêt politique passe aussi par une rénovation du Parti. Au congrès fédéral du 18 décembre 1944, présidé par Gaston Defferre, Soldani, l'un de leurs chefs de file, se fait le défenseur de l'union des partis ouvriers et de la Résistance et de l'interpénétration de la SFIO et du MLN, alors que Jean Charlot, non moins résistant, défend le principe de listes autonomes aux municipales. Cette position, adoptée le 16 février, est opposée à celle du CDL, défenseur de la liste unique, ce qui ne va pas sans nouvelles difficultés avec Frank Arnal, son président, qui envisage de diriger une liste unique à Toulon, encouragé par celle que les socialistes marseillais acceptent de constituer avec les communistes (liste Defferre-Billoux). La section de Toulon de la SFIO dont il est le secrétaire engage donc des négociations. Mais leur échec entraîne le retrait d'Arnal et la constitution d'une liste socialiste spécifique, menée par le docteur Risterrucci, qu'il avait évincé à la Libération et qui entend bien redevenir le premier41. Au total, la SFIO présente une liste particulière dans une soixantaine de communes.
Les élections municipales ne sont pas le succès que les socia­listes escomptaient. Cet échec, très relatif, est aussi une surprise pour le préfet qui avait misé sur une forte majorité socialiste grâce à l'appoint des voix des partisans de l'ordre et du gouvernement. La perte des localités ouvrières de la région toulonnaise est confirmée (La Seyne, La Garde et La Valette). Plus surprenantes sont les dé­faites subies à Toulon et à Saint-Raphaë l devant les communistes. À Toulon, les socialistes doivent composer avec les communistes pour le deuxième tour42. Ces résultats masquent les succès remportés dans le reste du Var. La SFIO devient par excellence le parti des petites villes et des villages du Var rural. Jamais, elle n'a été aussi puis­sante sur le plan électoral (et sans doute aussi par le nombre d'adhérents). Mais la stratégie unitaire des communistes et le radi­calisme laïque des socialistes ont empêché la capture de tous les suffrages conservateurs.
Dans l'été 1945, la situation se rétablit en faveur des socialistes avec la rupture du front qui leur a été opposé sous la houlette communiste et avec la décantation que le MLN connaît. Le chan­gement d'attitude d'Arnal est révélateur à cet égard. Toujours sou­cieux de ménager ses alliés de la Résistance (communistes ou autres) et de forger son autorité sur le mythe unitaire qu'il incarne en tant que président du CDL, il retourne des États-Généraux de Paris renforcé dans un anticommunisme qu'il n'avait guère montré jusque-là 43. Aux cantonales, les socialistes ne sont plus les diviseurs et captent les voix de droite. Avec 22 conseillers généraux, puis deux députés à la Constituante, leur succès est appréciable44. Il est fragile, comme ne tardera pas à le montrer la perte de plus de 18 000 voix aux élections de juin 1946. Il est vrai qu'entre temps la poussée du MRP s'est affirmée, profitant de l'attitude ambiguë de la SFIO révélée par le referendum du 5 mai. Les socialistes, faisant préva­loir la tradition, ont suivi la ferme consigne donnée en faveur du “ oui ” et ont assuré son succès dans le Var, tout en se réjouissant souvent de sa défaite au plan national45. Mais le divorce avec le gaullisme est consommé.
La SFIO sort de la Résistance avec un personnel renouvelé, sinon toujours au niveau local, du moins au sur le plan départemental46. Les deux nouveaux députés, Charlot et Arnal, le futur conseiller de la République et déjà vice-président du Conseil général Soldani sym­bolisent bien cette génération socialiste de la Résistance, alors que s'efface, difficilement et partiellement, celle d'avant-guerre repré­sentée par Sénès, battu aux cantonales, ou par Risterrucci, pour l'heure président du Conseil général. Changement d'hommes plus que changement de pratiques. Il n'y a plus d'ambitions révolution­naires.
Pourtant, alors qu'elle est devenue “ la garante de l'ordre et de la légalité contre les abus que personnifie dans l'esprit public le Parti communiste ” 47, la SFIO tient encore un langage radical. Sandro, son secrétaire, discourt sur le thème de “ l'ennemi commun : le capitalisme ” lors de la préparation des États-Généraux de la Renaissance, en juin 194548. Incapable de s'ouvrir sur la Résistance qu'elle a pourtant irriguée de ses thèmes, la SFIO s'enferme dans l'alternative de l'alliance ou de la lutte avec le Parti communisme au nom d'un ouvriérisme et d'un anticapitalisme que démentent tant sa pratique que sa composition sociologique. Le décalage du discours et des actes, l'absence de renouvellement des structures sont les facteurs de la déception d'une partie de son électorat et de ses mi­litants.

 

c - Le Parti communiste

C'est le parti vis-à -vis duquel on se détermine, celui qui connaît la progression la plus spectaculaire, “ à la façon d'une explosion ” 49, le parti de la Résistance par excellence et le parti moteur de la Libéra­tion qui polarise les enthousiasmes et les peurs. Il est présent sur tous les “ fronts ” , comme dans la clandestinité. Sa force, il l'a acquise à ce moment-là grâce à une poignée de militants et à la popularité de l'URSS, mais il la doit aussi à sa réputation d'intégrité, de sé­rieux, de dévouement. Cette image est cultivée et intériorisée. On propose aux militants et particulièrement aux JC les modèles héroïques que fournit l'URSS ou que l'on tire du légendaire républi­cain et, désormais, du légendaire résistant50. Comme de Gaulle, il est dans et hors du “ système ” et seule cette extériorité est retenue, comme si ses élites étaient incapables de calculs et de manœuvres. Parti politique, il n'apparaît pas comme un parti politicien. Prati­quant une large ouverture, se présentant comme un parti patriote51, son pouvoir d'attraction est considérable. Il est au-delà du politique par sa vocation messianique52, non sans attirer aussi (directement ou, surtout, dans le FN) nombre d'opportunistes, certains étant gui­dés par leur intérêt personnel ou par l'intérêt de classe. Il fait peur à ses adversaires et cette peur contribue à le rendre encore plus re­doutable. La remarquable efficacité de son activité clandestine, son insistance insurrectionnelle avant la Libération, l'emprise acquise par ses militants à l'échelon municipal ou dans les forces armées is­sues de la Résistance après, font craindre le coup de force par les socialistes et par le préfet, en particulier53.
On sait, et nous avons pu le vérifier dans des textes internes du Parti54, que rien ne permet de fonder cette hypothèse. Le PCF n'est pas plus favorable que ses partenaires à une révolution par “ en bas ” . Il contribue à rétablir l'autorité d'un pouvoir central auquel il participe, tout en intégrant les institutions résistantes à sa stratégie. De plus, sa puissance nouvelle est trop récente, s'est faite trop vite, est trop liée aux conditions de la clandestinité pour n'être pas sans failles. La prise en charge de responsabilités militaires, policières, syndicales et politiques à tous les échelons se heurte au problème lancinant et insoluble dans un laps de temps aussi court de l'insuffisance des cadres, insuffisance numérique, mais aussi poli­tique et tout simplement de compétences. Sur le plan local, le Parti manque de responsables capables. Plus haut dans la hiérarchie, il paye assurément les sacrifices consentis et la disparition d'une par­tie de la génération 24/34 qui a assuré sa survie (mais à quel prix pour elle !). Ce n'est pas un problème qui lui est propre, mais les autres formations de la Résistance ont un enracinement social qui leur permet sinon de remplacer, du moins de compenser plus aisé­ment les disparitions. La sortie de la clandestinité entraîne au PCF des promotions (sociales en particulier) et des chassés-croisés in­connus ailleurs. Dans les semaines qui suivent, les internés et em­prisonnés en France, les déportés en Algérie et les cadres clandes­tins retrouvent progressivement ou brutalement leur région d'origine, une région qu'ils ont quittée souvent depuis des mois, voire des années. Bartolini et Gaou, les deux députés emprisonnés en 1939, reviennent dès septembre. Suivent ensuite les militants rescapés de l'internement, des prisons et de l'action clandestine (par exemple, pour ne prendre que deux cadres importants de l'après-guerre : Victor Etienne au début octobre et Edouard Armando55 au début 1945, envoyé par le Comité central pour “ suivre ” la fédéra­tion du Var). Par contre, s'en vont ceux qui ont reconstruit le parti varois : Lucien Lambert qui regagne les Bouches-du-Rhône, Julien Airoldi qui redevient le leader lyonnais, plus tardivement René Ducel qui assure la transition jusqu'en février 1945. Dans quelles conditions ces mutations et ces mouvements se sont-ils effectués ? Comment les responsabilités ont-elles été attribuées ? L'action de la hiérarchie “ cadre ” n'est-elle pas contrariée par le souci de remettre en selle les revenants ? On soupçonne bien des déconvenues (car il y a aussi un système de relations dans le Parti), surtout chez les mi­litants locaux sortis de la Résistance et qui doivent partager les res­ponsabilités avec les anciens, ou encore chez les cadres FTP aiguil­lés vers des responsabilités militaires qui se révèleront conduire à la marginalisation. Le retour de l'autoritaire - et respecté - Bartolini s'accompagne de celui de quelques militants d'avant-guerre qui n'ont pas joué un rôle de premier plan dans la Résis­tance56. Au Parti communiste, le retour à la légalité prend aussi la forme d'une relative restauration, qu'il ne faut pas exagérer cepen­dant, la génération de la Résistance fournissant une partie non né­gligeable des cadres fédéraux de l'après-guerre.
 Reçu au siège des FTP, le 18 septembre, Bartolini est accom­pagné par Monmousseau et Meyer, délégués d'un Comité central dont il est lui-même membre. Son retour correspond à une certaine remise en ordre, après une phase assez brouillonne, marquée avant tout par des initiatives locales. La reprise d'activité est immédiate et spectaculaire. Sur la lancée de la Résistance, la propagande a redé­marré avec déjà des journaux et parfois des tracts (sur l'épuration) dès la fin août à Draguignan, puis en septembre à La Seyne57. Recru­teurs des FFI encasernés ou non, créateurs des FRS, les com­munistes sont les plus chauds partisans du pouvoir de fait au ni­veau communal. Les communes qu'ils dirigent se distinguent par leurs initiatives radicales sur le plan du ravitaillement et de l'épuration. Celle-ci est le cheval de bataille principal. Si les exécu­tions sont assez rares, les arrestations sont fréquentes, parfois mar­quées par une volonté spontanée de revanche sociale. Les excès sont plus la manifestation de comportements “ archaïques ” et de l'insuffisance de l'encadrement que de la volonté du Parti. Celui-ci aurait tendance à ne viser que des cibles précises, unificatrices et po­litiquement utiles. Cette aspiration à une épuration sévère cor­respond moins à un projet révolutionnaire qu'au désir spontané de venger les souffrances endurées pendant l'Occupation ou avant elle (voire avant-guerre). Il est vrai que la politique du Parti est ambi­guë . Soumise à la forte pression de la base, elle est marquée par la tentation d'utiliser le thème porteur de l'épuration et n'oublie pas ceux qui se sont opposés aux communistes en 1939-40, période clé pour un Parti qui fait de la mémoire un enjeu politique.

Parallèlement, les communistes multiplient les réunions et, comme pour fonder cette mémoire, les commémorations. Ils sont dans leur pratique et dans leur pédagogie les plus fidèles repro­ducteurs de la geste jacobine. D'emblée, ils lancent sur ce modèle le culte des martyrs de la Résistance. Ils sont au premier rang de tous les défilés. Le premier trimestre connaît une inflation sur laquelle nous reviendrons. André Marty, lui-même, vient commémorer le sabordage de la flotte.

Alors que le Parti communiste multiplie les initiatives et re­crute avec succès, doublant peut-être son chiffre d'adhérents dès octobre58, il est en passe d'être marginalisé. La reconstruction de l'État se fait, pour l'essentiel, sans lui, et même, sans l'avouer, contre lui. Comme dans la clandestinité, il s'estime mal partagé et reven­dique sa part de pouvoir. La campagne de l'automne 1944 est la dernière de la série des offensives politiques qu'il n'a cessé de lan­cer depuis 1943. Si elle vise, elle aussi, à forcer ses partenaires à lui céder du terrain, elle est, en même temps, une contre-offensive pour inverser le courant. Appuyée sur les institutions qu'il domine ou qu'il influence, les comités et les délégations, plus “ politique ” et moins spontanée que celle de la Libération, cette offensive dénonce les manquements de ceux qui tiennent le pouvoir effectif : insuffisance de l'épuration, mansuétude vis-à -vis des “ trusts ” , opportu­nisme de certains fonctionnaires. Mais elle ne peut déborder, non sans contradiction, du cadre légaliste59. Cible privilégiée, la SFIO prête le flanc à la critique par son refus de la liste unique, alors que le PCF et ses organisations auxiliaires sont les champions de l'unité et les défenseurs des comités de résistance dont ils proposent la multiplication et le renforcement en essayant de mettre sur pied une hiérarchie parallèle à la pyramide administrative60.

Rien n'indique qu'il y ait des hésitations sur la “ ligne ” avant le retour de Thorez. Cette stratégie est la même que celle qui a prévalu dans la clandestinité à l'égard du pouvoir résistant “ officiel ” tenu par le MLN, une stratégie de contournement et de débordement. La continuité prévaut. Il s'agit de faire pression sur le pouvoir central par les institutions nées de la Résistance, dont on préconise l'ouverture la plus large jusqu'aux non-résistants, ainsi que par les “ masses ” , de façon à lui imposer un rapport de force et accroître la place des communistes dans l'appareil d'État. Il s'agit, de plus, de contourner politiquement la SFIO en soutenant ceux de ses militants qui sont prêts à travailler avec les communistes - ceux du MLN et ceux de la base - et en faisant du FN ce qu'il n'a pas réussi à devenir dans la clandestinité, c'est-à -dire un ras­semblement de l'ensemble des couches de la population.

Dans un premier temps, la période de tension qui s'ouvre en octobre-novembre est marquée par un durcissement du ton et des attitudes, voire par une recherche de l'épreuve de force61. Elle s'appuie sur le mécontentement d'une population excédée par les privations et sur l'inquiétude des résistants devant les agissements d'une “ 5e colonne ” , largement montés en épingle. Il y a suggestion, mais aussi autosuggestion. Si le thème - classique - du complot a bien une “ fonction essentiellement tactique ” , l'ampleur prise par cette affaire ne s'explique que par le “ climat psychologique et social d'incertitude, de crainte ou d'angoisse ” qui est celui “ des grandes peurs collectives ” 62. Un éphémère Comité contre la 5e colonne est mis sur pied qui propose ses services au préfet, tout comme le Comité central des Gardes civiques républicaines, pour lesquelles le Parti fait campagne, tandis que les FRS participent de cette stratégie de la tension. Marty tonne à Toulon, le 27 novembre, contre les €œ saboteurs ” et les “ traîtres ” qui mettent trop de temps à fabriquer des armes ou qui retardent la reconstruction63. La Lutte Patriotique (n°14) du 20 décembre 1944, affirme sous le titre “ 5e colonne ” , que “ le maquis blanc étend sur le pays son réseau mortel ” . L'article ré­clame “ l'armement immédiat du peuple ” . Le moindre accident est présenté comme son œuvre. Or l'émotion s'empare du Sud-Est après la mort de 34 FFI, cantonnés au château de la Simone, près de Pertuis, à la suite d'une explosion, d'où divers dérapages dont l'affaire de Digne64. Les cellules votent des motions pour protester contre la dissolution des forces armées de la Résistance et contre la réduction des pouvoirs des comités dans l'épuration qui favorise le retour progressif des “ pro-hitlériens ” 65 et les envoient au CDL qui vient de coopter Bartolini. Il est, avec la presse, l'un des “ fronts ” de l'offensive. Il attaque l'administration sur plusieurs points (par exemple les FRS), redonnant la priorité au ravitaillement, durcis­sant le ton vis-à -vis du préfet66. Le mois de janvier est un mois de tension, pendant lequel perce, sous la pression de la population, la vo­lonté d'utiliser cet instrument au maniement délicat : la revendica­tion alimentaire.

L'offensive communiste ne produit pas les effets espérés. La stratégie qui avait montré sa valeur dans la clandestinité bute là sur des contraintes. La popularité des comités n'est pas celle de la Ré­sistance. Ils ne peuvent susciter une mobilisation aussi massive et unitaire, d'autant qu'elle doit être contenue dans des limites pré­cises et qu'elle ne doit pas compromettre la position du Parti dans l'appareil d'État, ni les priorités militaires ( “ Tout pour la guerre ” ) et économique ( “ Produire ” ), sans cesse mises en avant. D'autre part, l'activisme des comités et du Parti a commencé à lasser une partie de l'opinion dont l'appoint sera important au moment des élections. N'est-ce pas sur ce constat réaliste que prennent appui le tournant de janvier 1945 et le retour à une stratégie électorale classique ?

“ Tout paraît rentrer dans l'ordre ” , constate le préfet à la mi-fé­vrier67. Bartolini qui a toujours joué un rôle modérateur fait appli­quer le mot d'ordre d'Ivry : “ Unir - Combattre - Travailler ” 68. Il dé­fend désormais chaudement la légalité républicaine et la nécessité d'une police unique. Après avoir cédé sur la question des Milices patriotiques et des GCR, il “ lâche ” aussi sur celle des FRS et pro­pose au préfet d'organiser lui-même une série de conférences pour faire remettre les armes qui restent cachées69. Il faut combler le fossé qui a pu s'ouvrir entre la population et les communistes. La position nouvelle est “ faite toute d'apaisement et de conciliation ” . Le préfet conclut donc non sans logique que

“ Tous les remous d'opinion, toutes les agitations, toutes les manifestations à caractère tapageur trouvaient leur origine dans les groupements de tendance extré­miste : P.C., U.F.F., C.G.T. ” 70

Comment ne pas constater, en effet, que cessent alors aussi bien les incidents politiques que les “ attentats de la 5e colonne ” ? Au sein du parti, le réajustement est difficile et toutes les consignes pas forcément respectées.

 “ Confusion d'abord et même déception... résignation puis accoutumance furent les trois stades psychologiques traversés par les communistes et communi­sants. ” 71

La confiance dans Paris finit par prévaloir. Paris sait qu'elle est la ligne “ juste ” .

 Alors que le FN pousse à la fusion avec le MLN, les com­munistes se tournent vers les socialistes en proposant un comité d'entente, sans illusion et non sans arrière-pensées (réciproques)72. Sans renoncer à cette alliance localement, ils comptent plutôt sur leurs alliés au sein du FN et se montrent unitaires “ sans se soucier des opinions politiques et des activités antérieures ” , d'après le pré­fet73. Ils sont effectivement conciliants envers les catholiques. Les membres communistes de la délégation municipale de Toulon se prononcent, dans un premier temps, pour la subvention aux écoles privées, “ selon les voeux du gouvernement ” , avant de se rallier au “ non ” en séance publique, sous la pression d'une SFIO qui trouve là un moyen de se montrer plus radicale que le PCF74. Peu après, le CDL offre un siège au MRP, tout comme aux radicaux.
Les élections municipales constituent un grand succès pour les listes uniques ou d'union antifasciste et nous avons pu remarquer combien le Parti communiste qui en est la cheville ouvrière en tire profit, en particulier dans les villes. Elles ont obtenu la majorité à La Seyne, Hyères, La Garde (avec Zunino), La Valette, Sainte-Maxime (avec Jacques Sadoul), Saint-Tropez, Saint-Raphaë l, Sanary, Six-Fours, Solliès-Pont75. Toulon offre la consécration avec la victoire de Bartolini. La liste qu'il dirige en tandem avec le radical-socialiste Baylon, est arrivée en tête au premier tour et se taille donc la part du lion sur la liste d'union montée pour le tour suivant (sans le MRP)76. Bartolini devient maire de Toulon. Ce succès est l'expression du mécontentement d'une population durement éprou­vée, inquiète devant l'impuissance des autorités devant le marché noir, devant les lenteurs de la reconstruction et une épuration qui lui paraît décevante. C'est aussi l'expression du désarroi devant la division des héritiers de la Résistance. Les voix sont allées à ceux qui paraissent les plus fidèles.
 Bien que le Parti communiste ait connu un certain reflux de l'enthousiasme qu'il avait suscité depuis la Libération, certaines méthodes ayant été jugé trop autoritaires, son organisation a progressé : les 5 500 adhérents du début 1945 seraient devenus plus de 10 000 six mois après77. Même si ce chiffre est très exa­géré, comme il est probable, et correspond surtout à l'objectif recherché pour le congrès national, le PCF a acquis à coup sûr un enracinement tel qu'il amortit désormais l'impact des soubresauts po­litiques78. Son congrès de La Seyne (16-17 juin) montre qu'il fonde encore de grands espoirs sur les États-Généraux de la Renaissance. Leur but est de peser sur la préparation de la future constitution. Bien que préparée avec soin et de façon à ne pas effrayer79, la mobi­lisation est un échec. Après la grand messe des États-Généraux de la Renaissance, le 14 juillet 1945, la stratégie “ duale ” , pour reprendre une expression empruntée à Philippe Buton, montre ses limites. La population ne suit plus. Le référendum que l'on cherche à empêcher aura lieu80. La hiérarchie parallèle des comités est vouée à une disparition rapide et les FFI sont en cours de démobilisation. L'alliance des élections municipales se défait, morceau par mor­ceau. Les élections cantonales permettent de faire élire huit conseil­lers généraux, ce qui est appréciable par rapport aux trois de 1939, mais constitue un échec par rapport au printemps précédent, sur­tout à Toulon où les candidats communistes ou FN ont été battus dans trois cantons sur quatre. Les échecs les plus marquants sont ceux de Zunino, et de Gaou (à Brignoles). Le fossé entre les communistes et les socialistes s'est encore un peu plus élargi. Les critiques n'épargnent plus de Gaulle aux approches d'un référendum qui va se révéler un autre échec. Les communistes lui reprochent de s'appuyer sur la SFIO81. Cependant, le PCF, grâce à un électorat sensiblement supérieur à celui d'avant-guerre82, conserve deux députés, comme en 1936. Bartolini et Zunino sont d'ailleurs des rescapés de la Chambre du Front Populaire, ce qui contraste avec le renouvel­lement socialiste à ce niveau.
La Résistance et la Libération ont parfait et élargi le travail du Front Populaire en assurant aux communistes une audience renou­velée. La génération de la Résistance et celle de la Libération - la première fournissant l'aura et la seconde les adhérents - lui don­nent un poids politique et électoral sans commune mesure avec ce qu'il était auparavant et lui forgent une image patriote qui fait le pendant de son caractère prolétarien. Par son action dans la Résis­tance et à la Libération, il apparaît comme “ l'expression la plus pure et la plus déterminée du patriotisme classique ” et contraste avec les “ patriotes plus tièdes ou paralysés par de sordides calculs et solida­rités de classe ” 83. Tout une frange des classes moyennes et des mi­lieux intellectuels entre en communisme sur ces bases morales. Mais, comme sous le Front Populaire, le Parti communiste renforce aussi son ancrage ouvrier grâce à la Résistance. Elle lui permet d'acquérir un quasi-monopole de la représentation ouvrière dans le département84.

Malgré le retour de quelques “ anciens ” au premier rang, son encadrement s'est profondément renouvelé avec des militants qui marqueront le Parti de l'après-guerre : Paul Bardin et Joseph Bessone qui seront successivement responsables aux cadres, Etienne Luciano, responsable à l'organisation, Toussaint Merle, secrétaire à la propagande et maire de La Seyne, Philippe Giovannini, Noë lle Thomazo, eux aussi membres des instances dirigeantes, pour ne ci­ter que les plus notoires. Pour beaucoup d'autres, l'engagement communiste a permis une promotion importante. Nombre d'hommes (surtout) et de femmes issus de milieux populaires ont pu accéder à un niveau de responsabilité, à une position sociale, à une culture que les voies de promotion traditionnelles ne leur avaient pas per­mis d'atteindre. Cet aspect est particulièrement sensible en ce qui concerne les secteurs d'activités où il a orienté ses militants à la Libération (l'armée et la police, le syndicalisme, le journalisme).

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Socialistes et communistes sortent renforcés de la Résistance et de la Libération. Ils sont les partis de la Résistance par excellence. Non seulement parce que ses troupes ont été formées par certains de leurs militants, mais aussi parce que leurs idées et leur expé­rience lui ont servi de références et de modèles. Il n'est pas jusqu'à la mystique unitaire qui ne soit dans une certaine mesure un avatar de celle qui ne cesse de hanter le “ mouvement ouvrier ” depuis la scission de 1921. L'échec de l'unité, dans la Résistance et par la suite, avec la fusion impossible du FN et du MLN, l'impasse à la­quelle aboutissent les pourparlers sur le parti unique en décembre 1944 ou le fiasco de la création de comités d'entente pour le Parti ouvrier français un an après85, est bien celui du rapprochement im­possible entre les deux branches de la famille socialiste.

Mais la Résistance est une étape essentielle. Partis de classe, partis aux références révolutionnaires, aux discours radicaux, ils sont devenus partis à vocation nationale et partis de gouvernement, partis “ responsables ” , l'un sentant toujours le soufre, mais soucieux de respectabilité (et c'est aussi de ce point de vue que l'on peut considérer sa stratégie frontiste), l'autre devenant le parti du pou­voir, avant de devenir celui du “ système ” . Les contradictions entre leurs discours révolutionnaires, leurs objectifs légalistes et leur pratique réaliste sont particulièrement sensibles dans cette région.

 

3 - Les pouvoirs relais

La Libération correspond à une période d'exceptionnelle politi­sation de la société, d'exceptionnelle mobilisation aussi, même si les militants et la population réellement participante ne constituent qu'une minorité. L'activité des partis témoigne de cette évolution spectaculaire, mais aussi l'éclosion d'organisations ou la naissance de nouvelles structures qui sont leurs relais, plus ou moins déguisés. On pense aux divers comités et aux mouvements dits de résistance, mais aussi aux sections d'une organisation comme l'Union des Femmes Françaises (UFF) que l'on voit fleurir précocement, dès l'automne 1944, dans de nombreuses localités, ou bien encore au remarquable essor des syndicats. L'analyse du “ pouvoir résistant ” ne peut donc s'arrêter aux partis.

L'unité de la Résistance est au centre du phénomène. Ces pou­voirs relais se veulent lieux de rassemblement, lieux de consolida­tion de cette unité populaire et nationale que chacun conçoit selon ses critères et ses objectifs. Les communistes en sont alors les mili­tants les plus enthousiastes, non sans naïveté, et jouent le rôle ma­jeur dans leur développement. Mais ils ne sont pas les seuls maîtres du jeu. Ils sont les plus visibles, alors que l'action des forces telles que la franc-maçonnerie ou les églises échappent à nos sources. D'autre part, l'appareil d'État est à la fois un enjeu et un relais. Il est même l'enjeu et le relais principal. Dans une certaine mesure, chaque force issue de la Résistance y a créé et cherche à y créer ses propres niches de pouvoir. L'un des modèles du genre, l'un des plus homogènes, surtout après le tri qui a suivi la décompression des effectifs en 1945, est celui que les hommes des réseaux se sont taillés dans la DGER. Mais ce sont là des parcelles bien gardées dont l'étude n'est pas faite et qui ne concernent qu'indirectement notre département témoin. Ce sont autant de limites à notre étude et de risques de distorsion.

Sans avoir donc l'ambition d'embrasser tout l'horizon, nous nous arrêterons sur trois secteurs essentiels, compte tenu de la place qu'ils ont tenue pendant la clandestinité : les syndicats, les moyens d'information et les FFI.

 

a - Le partage syndical

Du côté des salariés, la rupture est nette avec l'avant-guerre. Les socialistes ont perdu leurs relais syndicaux dans le monde ou­vrier. La Libération consacre cet état de fait qui remonte à la pé­riode clandestine. La CGT que les communistes ont reconstruite sort de la Résis­tance avec un potentiel de sympathie considérable. Jamais le taux de syndicalisation n'a été aussi élevé, comme si l'adhésion était de­venue naturelle après les luttes menées sous l'Occupation (80 % dans le Bâtiment-Travaux publics et aux métaux, 100 % chez les chemi­nots).

Dès le 29 août, l'UD est recréée officiellement avec un bu­reau provisoire, mêlant anciens et nouveaux, syndicalistes d'avant-guerre et résistants responsables86. À tous les niveaux, la reconstitu­tion va garder ce petit air de restauration, les ex-clandestins com­blant seulement les vides. Dans le courant septembre, les bureaux de la plupart des syndicats importants sont reformés (on en compte 36 en octobre). En 1945, la CGT revendique 160 syndicats rassem­blant 25 000 membres87. Dans l'arsenal, le grand vent de l'unité va jusqu'à pousser le syndicat CGT à proposer la fusion à son petit homologue chrétien en train de se reconstituer au début novembre 194488. Hormis chez les fonctionnaires et les employés de commerce, les unitaires dominent partout, et notamment dans les directions de l'UD et de l'UL de Toulon.
La CGT est avec le FN le vecteur privilégié de la ligne du Parti communiste. Défendant les Milices patriotiques qui lui sont en principe intimement liées, dénonçant les carences du ravitaillement, réclamant l'épuration, elle revendique la prise en charge des trans­ports, comme à Marseille. Ces thèmes fournissent la matière aux meetings de la phase offensive, en novembre89, et aux cahiers de doléances. La CGT, pour la première fois dans son histoire, entend bien participer aux responsabilités. D'ailleurs, elle est présente dans toutes les instances du nouveau pouvoir (comités de Libération, municipalités provisoires, presse). Son attitude s'en ressent. Objets d'attaques incantatoires, succédanés du complot aristocratique de la Révolution Française, les “ trusts ” deviennent les coupables de tous les maux. Mais la réquisition d'entreprise n'est jamais réclamée. On s'en tient à la nationalisation, par exemple pour les sociétés de bauxite, ce qui s'inscrit dans le cadre bien délimité de l'épuration et, dans l'ensemble, prévaut la recherche d'une entente avec un patro­nat qui ne croyait pas s'en tirer à si bon compte.

L'attitude vis-à -vis des entreprises et du patronat est indis­sociable de “ la bataille de la production ” . Les communistes écartent tout ce qui est susceptible d'effrayer leurs alliés du moment dans le rassemblement dont le FN est le pivot et dans l'effort de guerre qui est toujours l'une de leurs préoccupations constantes. Le bureau de l'UD cite en exemple les ouvriers de La Seyne, Toulon et Saint-Tropez qui font la

“ démonstration éclatante de la volonté des tra­vailleurs salariés d'œuvrer rapidement à la reconstruction de notre armée, de notre marine et de notre aviation militaire. ” 90

Dans l'arsenal, les ouvriers acceptent de faire d'un quart d'heure à une heure de travail par jour au profit de l'armée. Ceux de La Seyne font du zèle pour accélérer la reconstruction91. Pour Bartolini, si les ouvriers ont droit à un “ juste salaire, … on doit leur demander en échange une production intensive ” 92. Les revendications salariales sont d'ailleurs modérées. Depuis la Libération, un climat de “ collaboration de classes ” s'est instauré. Les antagonismes sont étouffés de part et d'autre. L'entente est recherchée et citée en exemple, à La Seyne tout particulièrement93. Il y a de nombreux petits signes de cette connivence, par exemple la mise sur pied d'un Comité d'initiative patriotique patronal et syndical, le 12 février 1945, chargé d'assurer un meilleur rendement et l'appel de la Fédération du patronat pour que les employeurs participent à la semaine de solidarité avec l'armée lancée par l'UD peu après94.
Au début de l'année, la CGT essaie de canaliser le méconten­tement qui s'est accumulé devant une situation alimentaire et maté­rielle très difficile. Le stakhanovisme a des limites et la lassitude est telle qu'elle se doit d'intervenir. Mais son attitude, comme celle - parallèle - de l'UFF, se veut toujours constructive. Son action passe par les comités, le CDL d'abord où ses délégués suivent les questions du ravitaillement, et les déléga­tions municipales auxquelles elle participe. Il faut attendre le mois de mai pour qu'elle prenne l'initiative de deux grèves, les premières depuis la Libération, le 1er, entre les deux tours des élections munici­pales pour réclamer l'application intégrale du programme du CNR et le 26 sur le ravitaillement. Mais l'essentiel n'est toujours pas l'organisation de luttes. Après la campagne pour les élections muni­cipales, la CGT prépare les États-Généraux de juillet, surveillée par les responsables du Parti communiste qui ont peu apprécié les interventions jugées €œ démagogiques ” que l'on a entendu lors du congrès de l'UD95. À l'évidence, sont visés les socialistes qui, sur le plan des réformes de structure, n'ont pas les mêmes prudences de langage, ne serait-ce que pour faire pièce aux communistes. Entre les deux, la tension, masquée par l'élan de la Libération et par un rapport de force favorable aux unitaires de façon écrasante, ne tarde pas à s'exprimer plus directement. Dans Le Provençal du 27 octobre 1945, Lamarque lance une première attaque : la CGT ne doit pas être “ le marchepied ” d'un parti politique. Exactement un an après, les “ Amis de Force Ouvrière ” étaient créés à Toulon par le confédéré Portalis, le premier représentant de la CGT au CDL clandestin (remplacé par un unitaire) et par Demonsais. Mais l'ancrage des communistes parmi les ouvriers ne peut plus être re­mis en cause96.

Le domaine de l'organisation professionnelle est celui du par­tage des rôles, plus que celui de l'unité. Tandis que le patronat, tou­jours fidèle aux droites, s'auto-épure ou sait se montrer “ patriote ” , le syndicalisme ouvrier devient le secteur réservé des communistes. En revanche, la paysannerie leur échappe, malgré les efforts entrepris dès la clandestinité et la création, à la Libération, d'un Comité départemental de défense et d'action paysanne. L'organisation profes­sionnelle agricole reste le domaine des socialistes, un domaine où même Vichy n'a pas réussi à battre en brèche leur influence. La majorité des 21 membres de la direction de l'Union corporative agricole du Var de 1943 – soit 11 d'entre eux – se retrouve dans le Conseil d'administration de la Confédération générale agricole (CGA) de juillet 1945. Le président départemental de la CGA, André Bouis, n'est autre que le syndic agricole départemental de 1943. Mais cette remarquable stabilité, dont on ne voit l'équivalent qu'à la Fédération varoise du Patronat, trouve son ori­gine dans les maillages socialistes entremêlés du syndicalisme profes­sionnel, viticole surtout, et des mandats municipaux de la Troisième République. Indéracinable chef de file du monde agricole, André Bouis qui retrouve sa place de maire SFIO de La Motte à la Libération, est chargé de reconstituer, en octobre 1944, la Chambre d'Agriculture qu'il présidait jusqu'aux réformes de Vichy97, avant de remodeler le syndicalisme dans la CGA. Il est assisté par Victorin Henry, maire SFIO de Rougiers, non moins inamovible animateur du mouvement viticole, autre reconstructeur de la Chambre d'Agriculture, que l'on retrouve à la tête du Comité départemental d'action agricole créé le 16 novembre 194498, puis vice-président de la CGA, avant de le devenir du Conseil général à l'automne 1945. Dans ce domaine, la Résistance, c'est la continuité, la permanence des petits notables ruraux qui assurent au Parti socialiste quelques décennies de domination politique.

 

b - Une presse unitaire à défaut d'être unie

La Résistance entraîne, là encore, un changement radical. Mais ce n'est pas ce qu'avaient espéré Henri Michel et Georges Cisson. Le quotidien de type nouveau qu'ils avaient conçu ne verra pas le jour. Michel imputera cet échec à Francis Leenhardt99. Pour l'heure et pendant peu de temps, il dirige le quotidien que le CDL fait paraître à partir du 29 août 1944, à Toulon, dans les locaux du Petit Var réquisition­nés trois jours auparavant.
La floraison de journaux, typique des moments révolution­naires, est limitée par le manque de papier. Il y aura finalement peu de titres et leur durée de vie sera réduite. Les petites feuilles issues de la Résistance, celles du Parti communiste et de ses organi­sations annexes, ne survivent que quelques mois. La CGT n'arrive que difficilement à faire paraître son Var syndicaliste. Rouge-Midi doit suspendre sa parution en mars 1945, faute de papier, tandis que La Lutte Patriotique, l'organe communiste dracénois, est inter­dit au même moment. Seul, l'hebdomadaire du MLN de Dragui­gnan, Résistance, persiste jusqu'en juillet 1946100. Par contre, comme avant-guerre, les quotidiens marseillais qui s'appellent désormais Le Provençal (SFIO), La Marseillaise (FN) et Le Méridional (MRP) conservent leur audience (et une édition varoise).

 Le Var n'a plus qu'un seul quotidien, Le Var Libre (qui devient La Liberté du Var, le 24 octobre), un quotidien qui, par son enga­gement et ses références jacobines, renoue avec la tradition de la République combattante, mais se veut aussi le symbole de l'unité.

“ Le Petit Var est mort. Entre tous, par le choix de ses titres et de ses nouvelles, il était le plus abject. Sa trahison même l'a tué... Aujourd'hui paraît Le Var Libre. Il est le signe de cette union de tous les Français, née dans la Résistance et que doit cimenter la victoire. Au-dessus des partis et par l'union des partis, il entend servir la Patrie. ” 101

Le souci de l'équilibre préside aux destinées premières du quo­tidien, comme en témoigne la composition de son conseil d'administration où voisinent les diverses tendances politiques de la Résistance (trois communistes, un socialiste et deux modérés), sous la prési­dence du chirurgien Malartic, grand bourgeois modéré, mais franc-maçon et membre du FN, tandis que l'administration est confiée à l'artisan communiste Léon Pothier, reconstructeur de la Chambre des Métiers102. Mais cet équilibre est précaire dans une situation aussi mouvante que celle d'alors. L'orientation de la rédaction ne tarde pas à poser problème, car les communistes ou les ralliés au Parti communiste y sont majoritaires (sept membres sur neuf)103. Le nou­veau rédacteur en chef, Jean Cazalbou, l'un des responsables du MLN, est lui-même très proche du PCF (sinon déjà adhérent).
 C'est surtout lui qui, par ses éditoriaux (signés Sylvain) donne un ton particulièrement mordant au journal. Le quotidien apporte donc un soutien ardent à tous ceux qui trouvent le pouvoir central bien timoré. Du coup, sa vie ne tarde pas à être émaillée de petits incidents qui l'opposent au préfet. S'il y a un contre-pouvoir par ex­cellence pendant cette période, c'est bien le journal, dans la mesure où il alimente la rumeur qui n'a rien perdu de sa force après la Li­bération et devant laquelle le nouveau pouvoir reste aussi gêné que l'ancien. Dès le 11 septembre, après la propagation en boule-de-neige d'une fausse nouvelle alarmante (un attentat de la Milice qui aurait causé trois morts parmi les résistants du Luc, le 29 août), le préfet rétablit le contrôle de la presse. Il s'inquiète de la propension des journaux à grossir les faits et à ne pas publier de démentis (ou des démentis tronqués)104. De leurs côtés, les responsables du journal et les organisations de masse du PCF ne tardent pas à se plaindre de ce qui est considéré comme une sorte de censure. La pénurie de papier est une autre pomme de discorde, car elle est vue comme une limitation à la liberté de la presse. La Liberté du Var, devant paraître sur petit format, quatre jours par semaine, durant l'automne, se joint aux protestations des journaux marseillais à ce sujet. Elle est de toutes les campagnes de presse qui prennent le relais de l'exaltation des premiers temps. Axées sur la dissolution des Milices patriotiques, les lenteurs de l'épuration, l'insécurité qui est censée en résulter comme le prouvent les attentats de la “ 5e co­lonne ” , celles-ci accompagnent la montée de la tension entre les communistes et le pouvoir105.
Inévitablement, les clivages politiques prennent un tour plus aigu au sein du journal et menacent sa survie. En décembre 1944, l'orientation politique de la rédaction est critiquée par les salariés membres du MLN (il y en aurait 76), avec l'encouragement occulte d'Arnal106. Malgré tout, l'unité est (difficilement) sauvegardée. Le conseil d'administration est remanié : un socialiste du MLN, Edmond Garcin, prend la présidence, tandis que le Parti commu­niste remplace son représentant considéré comme sectaire107. Le changement d'orientation de ce parti est le facteur décisif de la pé­rennité de l'unité. Le journal prend moins nettement partie dans les débats internes des héritiers de la Résistance. Il ne mourra qu'en 1946, lorsque les socialistes décideront de rompre pour lancer leur propre quotidien varois, repoussant toutes les propositions de communistes encore attachés à la formule unitaire et à la fiction que le CDL est devenu108.

 

c - L'armée de la Résistance

Le domaine militaire est l'un des domaines où , après la Libéra­tion, les désillusions ont été les plus grandes. En fait sur ce point, comme sur d'autres, la Résistance sort de la clandestinité divisée entre les tenants d'une armée traditionnelle, celle que l'AS, et avec plus de réussite, l'ORA avaient prise pour modèle, et les champions de la lutte armée pour lesquels la Résistance intérieure devait jeter les bases d'une armée, nouvelle et populaire, à partir des FFI. Le clivage recoupe celui qui oppose les tenants de la restauration d'un État classique, et ceux qui revendiquent sa transformation et, sur­tout, une place dans ses rouages. Les communistes ne sont pas les seuls partisans de cette conception de l'armée (et de l'État), mais, parmi les résistants, c'est eux qui se sont le plus attachés à la faire entrer dans la réalité.

  En parfaite continuité avec la période clandestine, les com­munistes, par l'intermédiaire des FTP, investissent l'espace mili­taire créé à la Libération par la Résistance et qu'ils sont presque seuls ici à pouvoir remplir. L'épisode des FRS est significatif de la manière dont ils s'imposent et dont, finalement, ils sont absorbés. Le rétablissement du pouvoir de l'État s'est appuyé sur une police, relativement remaniée, et sur une gendarmerie, sortie affaiblie de l'Occupation, mais peu épurée109 et vite renaissante, protégée par son statut militaire et la réputation de fidélité qui en découle aux yeux de l'autorité. Malgré la suspicion qui entoure les “ naphtalinards ” aux premiers jours de la Libération, le mécanisme est le même dans l'armée. Des raisons techniques s'ajoutent d'ailleurs aux raisons po­litiques pour s'appuyer exclusivement sur les cadres de métier. C'est particulièrement flagrant pour la Marine, très impopulaire, mais peu épurée110. Protégée par sa technicité, elle reste un état dans l'État111.
Les FFI sont organisés sous le commandement du général Cochet. Les cadres qu'il nomme sont des officiers de métier issus des CFL et, surtout, de l'ORA, même si les FTP sont parvenus à s'imposer. Pour le Parti communiste, il ne s'agit pas de transformer l'armée “ bourgeoise ” , mais de faire admettre ses combattants en corps à la place qu'ils méritent à ses yeux et donc avec les grades correspondants à leur responsabilité réelle ou théorique. Pour beau­coup de ces hommes qui sont des “ hommes simples transfigurés par les responsabilités ” 112 et par l'aventure résistante qui les a fait sortir de l'anonymat, il y a un désir sincère de reconnaissance (individuelle, partisane et de classe).
La priorité, pour tous les résistants, c'est de participer à la guerre. Les maquisards CFL préfèrent s'engager dans l'armée de Lattre : les deux tiers du maquis Vallier suivent la 1e DFL jusqu'en Al­lemagne. Pour les communistes et les FTP, leur modèle est la le­vée en masse de 1792. Dès la Libération, les FTP ont organisé une douzaine de compagnies (1 218 hommes) à partir des maquisards et des “ légaux ” , grossis par tous ceux, résistants d'autres organisations ou non, qui se sont joints à eux. Paradoxalement, les FTP qui, jusqu'ici, ne se sont pas intégrés à l'organisation FFI - au point que le langage distingue encore les uns des autres - deviennent, à la Libération, les FFI par excellence. Ils forment l'ossature des unités permanentes113.
Selon les instructions du général Cochet, les membres des FFI sont très vite canalisés, les combats de la Libération à peine termi­nés, les uns vers la démobilisation et les autres vers les casernes114. La première note du colonel Lelaquet, le 23 août, est pour prescrire qu'à partir du 28, seuls ceux des unités permanentes resteront ar­més. Deux jours après, il ordonne le désarmement rapide des isolés115. Par son intermédiaire, les autorités veulent faire entrer au plus tôt le FFI dans un moule militaire. Il n'est plus le citoyen-soldat de la Résistance. À partir du 27 août, il devra choisir et, à moins de démissionner des FFI, il ne pourra plus participer aux CLL ou à d'autres instances politiques.
La démobilisation est assez rapide et ne pose pas grand pro­blème. Bien que très partiel, le désarmement est fait, avec l'aide d'officiers FTP116. Seules les amicales FFI pourront conserver quelques armes.
Les unités permanentes FFI sont casernées à Draguignan (un bataillon) et Hyères (deux bataillons). Elles forment le Régiment des Maures, officiellement créé le 1er septembre. Ce nom, qui rappelle le maquis des Maures, embryon de la 1e Cie FTPF de Provence, et la Brigade des Maures, est significatif de la place que les FTP oc­cupent117. Après la décision d'intégrer les FFI dans l'armée, le 20 septembre, le régiment est rassemblé à Hyères. Il comprend 1 500 hommes, d'abord commandés par le chef départemental FFI, Salvatori, devenu colonel, puis, fin 1944, par Fontès, chef FFI de l'arrondissement de Draguignan, désormais lieutenant-colonel. Ils sont assistés par le COR FTP, André Claverie, par le chef AS-CFL Marquis (qui restera peu) et par l'instituteur Ducret (ORA), homologués comme chefs de bataillon.
Les officiers, issus de la Résistance en majorité, sont à 90 % des sous-officiers de réserve auxquels s'ajoutent quelques officiers d'active (3 %), de réserve ou du maquis. Les sous-officiers d'active, anciens de la Marine ou de la Coloniale, représentent 60 % des sous-officiers du régiment, les autres venant des chantiers de jeunesse ou du maquis. Les FTP et les jeunes recrues de la Libération forment l'essentiel des hommes de troupe : 90 % d'entre eux n'ont fait aucun service militaire118. Près de 200 dossiers de résistants conservés par l'ANACR du Var permettent de préciser les traits de ce soldat FFI de la Libération119. Ils confirment sa jeunesse (68 % de moins de 25 ans, dont 35,5 % de moins de 20 ans). Céliba­taires pour la plupart, ces hommes présentent un profil identique à celui des maquisards de la deuxième génération. Il en accuse même certains traits, avec une proportion importante de natifs de l'étranger (28 %) et d'ouvriers des communes semi-rurales du Var intérieur ou du littoral des Maures (Sainte-Maxime, Cogolin, Collobrières, Flayosc, Draguignan, Salernes, etc.120). Relativement peu de Toulonnais et de Seynois, peu de métallos, mais, beaucoup de journaliers de l'artisanat, de l'agriculture et de la forêt121. La majorité est entrée dans la Résistance en 1944 (58,5 %). Ils appartiennent donc souvent à la dernière vague de la Résistance, celle de l'été 1944, le régiment étant le complément naturel pour eux des quelques semaines de maquis (37 %) ou des quelques jours de mobilisation de la Libéra­tion, auxquels ils ont tous participé122. Comme le maquis, l'engagement dans les FFI pour ces jeunes prolétaires peut s'analyser comme un rite de passage.

L'amalgame à l'intérieur du régiment ne va pas sans difficultés. L'intégration d'anciens soldats italiens est très mal reçue, bien qu'ils soient patronnés par des résistants. L'officier de sécurité avertit que

“ s'il se produisait des incidents regrettables par la suite et que nous retrouvons quelques Italiens mal en point, il ne faudrait pas en être autrement étonné. ” 123

La dominante FTP inquiète les autorités et entraîne des difficultés avec des officiers qui n'ont pas été résistants. En revanche, les relations entre officiers de l'ORA et officiers FTP sont bonnes. Chez ces derniers, la soif d'apprendre, la discipline de parti qui leur recommande de se montrer exemplaires et de s'intégrer dans la hiérarchie sans la bouleverser, ainsi que le mimé­tisme (qui va jusqu'au respect des règles les plus formelles de la hiérarchie, ce qui choque certains de leurs camarades) impression­nent favorablement les officiers de carrière qui font preuve à leur égard d'un certain paternalisme. Comme dans la clandestinité, une réelle solidarité lie les “ militaires ” entre eux et les oppose particulièrement aux “ politiciens ” 124. Plus difficiles sont les rapports avec les troupes débarquées qui se refusent à considérer les FFI comme des soldats à part entière ou qui se les

“ représentent comme des “ terroristes ” , des “ parvenus ” , des “ capitaines d'aventure ” , ne vivant qu'avec le couteau entre les dents et la bombe à la main. ” 125

Pour­tant, elles ne se priveront pas tout au long de ces derniers mois de guerre de les débaucher, comme si l'on en voulait bien individuel­lement, mais pas en corps126.
Les départs sont, en effet, assez nombreux. Certains retournent à la vie civile, d'autres cherchent à participer effectivement au combat en s'intégrant aux unités de l'Armée d'Afrique. L'hémorragie touche un tiers des effectifs127. Elle est favorisée par les problèmes de discipline et de commandement, par les conditions matérielles lamentables dans lesquelles il faut vivre et par l'inégalité de la solde128. Mais le moral est surtout affecté par un en­casernement prolongé. Les nombreux défilés auxquels les FFI par­ticipent constituent un exutoire qui étanche mal leur soif d'action.
Le millier d'hommes qui reste au bout du compte devient la demi-brigade des Maures. Il est soutenu sans cesse par l'espoir de partir au front. En fait, la plupart d'entre eux vont stationner à Hyères jusqu'en mars 1945... Seule, une compagnie et demie, commandée par Ducret, est envoyée sur le front des Alpes où elle se conduit d'ailleurs fort bien, malgré des conditions de vie éprouvantes (dans le Queyras, avec le 11e BCA). Les deux bataillons restants sont fondus en un bataillon de sécurité de 799 hommes, mis à la disposition de l'armée américaine (BS 16/15). Il est complété par deux autres batail­lons, l'un composé de résistants du Vaucluse et des Basses-Alpes (ex-bataillon 15/15), l'autre par des recrues de la classe 43 sans formation. L'ensemble, très hétérogène, forme le 204e Ré­giment de Pionniers, affecté au Corps d'Armée Leclerc. Le 3 février 1945, l'officier de sécurité, Jean Despas, de Saint-Tropez, conclut son rapport régulier129 en écrivant que :

“ Le Bataillon est fatigué

1) des saignées continuelles pratiquées dans ses rangs.

2) des promesses de départ prochain pour le front qui durent depuis le mois d'octobre.

3) de la faiblesse de sa discipline.

4) du peu de crédit que l'on accorde au (...) FFI et au rang de ses officiers.

5) de la faiblesse de ses sous-officiers.

6) de sa pauvreté matérielle.

7) du manque de “ grandeur et servitude ” de certains de ses sous-officiers. ”

Des mois de désœuvrement et de déception ont affecté le moral et, par-dessus le marché, l'on vient d'apprendre que les deux cinquièmes des of­ficiers sont dégradés par la commission d'homologation de la XVe Région, même ceux qui sont allés suivre les cours de l'école des cadres d'Aix-en-Provence130. Quant aux récompenses accordées pour les actions réalisées pendant la Résistance, le nombre qui est alors attribué à la Région est jugé trop faible pour pouvoir satisfaire.

Le régiment part finalement pour Lyon, au fort de Vancia, le 20 avril 1945. Il devient le 197e Bataillon de Pionniers. Ses hommes sont utilisés comme terrassiers, employés au mess américain, dé­bardeurs... Ce n'est que le 3 mai qu'il est affecté dans l'Armée des Alpes pour participer aux derniers jours de la bataille et à l'occupation de l'Allemagne. La plupart des engagés de la Libération sont progressivement démobilisés à partir de l'été 1945.

Le régiment FFI s'est avéré une voie de garage pour ceux qui ont cru à l'armée nouvelle, ou plus simplement, pour ceux qui vou­laient participer à la guerre. Il a servi à mettre hors circuit des hommes dont on se méfiait. Pour les cadres FTP aiguillés vers l'armée, cette orientation est devenue aussi une marginalisation po­litique. Nombre de résistants qui auraient pu devenir des cadres de valeurs dans la vie civile ont été exclus des responsabilités et sorti­ront de l'armée, lorsqu'ils seront mis devant l'alternative indochi­noise. Du régiment FFI, ne resteront dans l'armée que des soldats qui y ont trouvé une situation et quelques officiers qui y feront dif­ficilement carrière. La Résistance n'a pas transformé l'armée, mais l'armée a transformé les résistants.  Pas plus que de police “ populaire ” , il n'y aura d'armée “ populaire ” .

 

*

*     *

 

Il ne reste plus grand chose des créations spécifiques de la Ré­sistance un an après la Libération. Les FFI se sont noyées dans l'armée, comme les FRS dans la police. Les CLL ont disparu et le CDL, impuissant, décline, tout comme les mouvements nés de la Résistance. En fait, ces embryons d'institutions qui auraient pu avoir un avenir ont joué, avant toute chose, le rôle de “ sas de décompres­sion ” 131. Si l'UDSR peut difficilement passer pour un parti nouveau, le MRP l'est davantage, bien que, localement, son électorat et son orientation ont très vite une allure de déjà vu. Les forces politiques, enracinées avant-guerre, restent maîtresses du jeu, ce qui n'est pas pour surprendre étant donné que la Résistance a été, pour une grande part, leur œuvre. C'est peu face aux espoirs de beaucoup de résistants et non-résistants. Ce n'est cependant pas si négligeable, épargnant peut-être au pays des violences plus graves et aux indi­vidus une réinsertion plus difficile.

 La maîtrise du pouvoir reste à ceux qui s'étaient fixés pour but la restauration de la République parlementaire et qui ne conce­vaient les transformations économiques et sociales que dans ce cadre. Ceux qui avaient imaginé une rupture radicale, imprégnés du “ modèle ” de 1789 et surtout de son vocabulaire, sont rentrés dans le rang, nouveaux notables ou cherchant à le devenir. Les déchire­ments constatés à la base laissent mal augurer de la préservation de l'unité au sommet. Mais cette unité n'avait-elle pas d'emblée quelque chose de miraculeux, compte tenu des luttes que la Résis­tance avait connues ?

Le bilan paraît insignifiant au vu du recensement des innom­brables traces de désillusion. Dans ce concert de récriminations, la réussite d'une libération où une force nationale, reposant sur les combattants de l'intérieur, a pu s'imposer à des alliés réticents, soulever le pays et le prendre en main en lui évitant la guerre ci­vile, le rétablissement d'une République et de la démocratie, ainsi qu'une vigoureuse remise au travail, passent inaperçus. La partici­pation du pays libéré à la victoire, le renouvellement partiel des élites politiques, l'intense et immédiat effort de reconstruction et de modernisation, une participation plus massive que jamais (bien que minoritaire) à la vie politique et la tradition d'engagement qui se crée ou se ravive dans certains milieux s'imposent moins que l'énorme écart entre une réalité médiocre, décevante et tout ce dont on avait rêvé sous l'Occupation. Et ce n'est pas le vote des femmes qui compense, pour une mère de famille, l'absence de ravitail­lement, d'autant que, plus octroyé que réclamé, il n'a soulevé aucun enthousiasme particulier et que la politique reste l'affaire des hommes.

Or la Libération est marquée par l'écroulement rapide des “ châteaux de la croyance ” 132. Écroulement des rêves d'abondance d'une population qui attendait avant tout la fin des privations, écroulement des projets romantiques des néo-quarante-huitards, écroulement des souhaits de reconnaissance des résistants qui se savent une élite. Le pays, pour des raisons diverses, est frustré, et pas seulement par une épuration impossible133. L'amertume, le sen­timent d'une trahison quelque part, la recherche inévitable des “ responsables ” pointent très vite. À peine quelques semaines après la Libération et, déjà , les éditoriaux des journaux et les lettres inter­ceptées se font l'écho de cet immense désenchantement. Jean Cazalbou, dans La Liberté du Var du 22 octobre, fustige déjà “ les néo-résistants ” et remarque, le 15 novembre, que “ Matamore s'est fait résistant ” et que “ le Veau d'or ne semble guère risquer un abattage clandestin ” tandis qu'Edouard Soldani fait part de son désap­pointement dans Résistance. Tel membre de la délégation mu­nicipale de Toulon - Maître Blanchet (MLN) - avoue qu'elle se dé­bat “ au milieu de problèmes insolubles ” . Le Midi se sent brimé :

“ Le Midi souffre et rien ne se fait. ” 134

Il est vrai que, dans l'hiver, le ra­vitaillement est dramatiquement insuffisant. Le préfet en est réduit lancer à la radio un appel solennel au peuple de France pour qu'il vienne en aide au Var “ éprouvé par la disette ” 135. Le département compte plus de 17 500 réfugiés et 63 550 sinistrés136.

“ C'est bien pire qu'avant la Libération, si toutefois Libération il y a eu car on ne s'en aperçoit pas beaucoup ici. Évidemment, il y a beaucoup de discours tous les jours, beaucoup de meetings dans lesquels on prend des ré­solutions, mais il en sort peu d'effets et les jours se suivent et se ressemblent tous. Nos gosses n'ont pas de lait... ” 137

Une Toulonnaise exprime très naïvement ce que beaucoup ressentent :

“ J'ai été pourtant très heureuse les jours de la Libération, je m'imaginais que tout allait changer, que nous allions vers une ère nouvelle, plus propre. Les premiers soldats et marins qui sont passés m'ont vrai­ment emballés ; je ne me lassais pas de les écouter. J'ai été bien dé­çue. Je vois que tout est à peu près pareil, qu'il continue à y avoir de sales gens et que la mentalité est toujours la même, du moins ici. Je suis profondément écœurée. ” 138

À droite, on s'indigne discrètement de l'épuration et l'on décrit une situation apocalyptique139. Par contre, Donatien Moulton, propriétaire à Gassin, rend compte des res­sentiments du résistant et de ceux - plus traditionnels - du paysan qu'il est aussi :

“ On souffre plus que jamais du manque de main d'œuvre, de fourrage, de produits nécessaires à la vigne ; l'épuration doit être profonde ou nulle, mais il ne faut pas l'un et l'autre ; c'est une erreur monumentale de vouloir conserver une partie des insti­tutions vichyssoises. ” 140

L'instituteur Henri Bertolucci, l'un des créateurs de la Résistance dans le secteur de La Roquebrussanne, clame son amertume :

“ Ici toute la Résistance est dégoûtée des résultats de l'épuration ... Quelle désillusion, quel contraste avec le langage du Gouvernement Français de Londres ! ” .

Il n'apprécie guère de voir son parti, la SFIO, récupérer le maire du village que Vichy a maintenu et qui ne les a pas spécialement aidés pendant la clandes­tinité141. “ Nous espérions beaucoup de la Libération et nous ne sommes pas satisfaits ” reconnaît, de son côté, le jeune Yves Le Madec, un des responsables FUJP de l'arsenal, plus tard cadre fé­déral du PCF142. Pour compenser, on reporte le trop plein d'indignation vers des catégories “ boucs émissaires ” , données en pâture à des fins manipulatrices et cathartiques, pour masquer l'impuissance à résoudre les problèmes, pour mobiliser ou pour pré­server une unité qui, à défaut de se faire pour, ne peut se faire que contre143. Bien entendu, le constat ne lève rien à la responsabilité réelle qu'elles ont ou que certains des leurs ont. Ce sont des catégo­ries qui attirent la haine, pour des raisons diverses, soit liées à la conjoncture, les “ collabos ” , les trafiquants, soit ressortant de pul­sions plus profondément enfouies, les “ trusts ” et, tout particulière­ment ici, les “ Italiens ” . La participation des étrangers à la Résistance passera par les pertes et profits du sursaut patriotique, et pas­sablement xénophobe, de la Libération. L'ancien responsable régio­nal des FTP-MOI, Lionello Diomelli, de retour dans son départe­ment d'origine, le Gard, remarque que 

“ ce n'est pas comme dans le Var, où sévit une campagne de chauvinisme, dirigée surtout contre nous, Italiens ” 144.

Déçue, la population commence à se détacher de la Résistance. Chacun se renvoie la balle. Pour le préfet et les tenants du pouvoir, c'est la faute aux comités (et aux communistes). Pour les tenants de la révolution, la responsabilité en incombe à la restauration des forces et des formules traditionnelles. Le sens commun met en accu­sation “ la politique ” et la police explique, par là , à travers le cas de Frank Arnal, l'échec des socialistes aux élections du 2 juin 1946, en signalant qu'au fur et à mesure que l'on s'éloigne de la Libération, “ ses titres de résistants s'estompent avec le temps, ne laissant plus voir que la personnalité politique ” 145. Le premier anniversaire de la victoire est l'occasion de mesurer, “ le plus souvent avec pessimisme, le chemin parcouru depuis un an ” 146. Un mois auparavant, Cazalbou, dans un éditorial, a tracé un bilan que beaucoup peuvent reprendre, même s'ils ne mettent pas la même chose sous les mêmes mots :

“ La Résistance est arrivée au point mort ... Elle a su mener à bien son action clandestine, grouper toutes les énergies patriotiques pour soutenir une lutte héroïque et glorieuse, libérer la patrie des assassins hitlériens et des argousins vichyssois, mais elle n'a pas su réaliser cette renaissance morale, sociale et politique que le pays attendait. ” 147

Faisant pendant au flot d'articles et de récits triomphalistes qui transforment, à diverses fins apologétiques, la Résistance en une épo­pée nationale, et d'ailleurs non contradictoire avec lui, toute une littérature de la déception, d'origine résistante, voit donc le jour. Dans le Var, le genre est précocement représenté par Henri Michel qui est en train de prendre ses distances avec l'action politique. Son roman témoignage, Quatre années dures, publié en 1945 chez Grasset, en contient tous les ingrédients : rappel des succès rencon­trés par la contre-révolution de Vichy et de la popularité du Maré­chal, tableau sans complaisance de la versatilité de la foule, du triomphe immodeste des officiers de marine ainsi que de la veulerie des bourgeois et des notables (y compris socialistes ou membres du corps enseignant), dénonciation des trafics et des opportunismes, peinture de certaines ambitions politiques chez ses camarades du CDL, pour terminer par la description de la Libération avec ses re­classements et la ruée des “ résistants de la dernière heure ” . Il va jusqu'à faire tomber son héros sous les coups d'un de ses élèves “ collabos ” , le jour du triomphe de la Résistance, lorsque de Gaulle parcourt les rues de Toulon libérée.

Mort de la Résistance ? Pourtant, le même homme commence, à ce moment-là , la quête historique qui va désormais l'occuper et en faire l'un des gardiens de la mémoire officielle. Pour lui, il faut as­surer la pérennité de ce qui doit être un événement fondateur148. À d'autres niveaux, dans les associations par exemple, beaucoup de ses compagnons ne font pas autres choses, non sans difficultés et non sans contradictions. La gestion de l'héritage, même passés les mois d'engagement intense, est difficile. Il n'est pas simple d'être si jeune et si vite héroïsé, de se vouloir porte-parole de la masse et de se savoir minorité, de rêver d'union et de se déchirer, d'être dans l'action et déjà ancien combattant, d'avoir nourri tant d'espoirs et de les avoir vu s'effondrer, de se sentir indispensable et pourtant déjà encombrant, d'avoir sa vie devant soi, mais l'Histoire derrière.

 

1. R. ARON, Mémoires, Paris, 1983, p. 201, citation tirée d'un article paru dans La France Libre d'octobre 1944.

2. C. BOURDET, op. cit., p. 409.

3. Le chiffre total de ses adhérents varois reste inconnu.

4. ADV, cabinet 609 2, Rens. gén., 22 février 1945. D'autres sources policières indiquent 4 ou 5 000 membres pour le seul arrondissement de Dragui­gnan ce qui n'est pas crédible. On lui attribue 1 000 adhérents en octobre 1945 dont 1/3 à Toulon ce qui ne l'est guère plus.

5. Avec l'UFF dont les épouses du sous-préfet Rainaud et du commandant de la subdivision de Toulon, Gouzy, sont présidentes d'honneur, tandis que Mme Zunino est vice-présidente, mais les animatrices réelles (Noë lle Thomazo, Renée Aurières, Catherine Demarch, Jeanne Pietri) sont secrétaires.

6. ADV, cabinet 609 2, lettre de la femme du président de la délégation spéciale, 17 novembre 1944 : les personnalités en question ont été traitées de €œ brebis galeuses ” .

7. ADBdR, M6 11 583, notamment Rens. gén. 19 janvier 1945 : rivalités politiques et de personnes se combinent pour entraîner la constitution d'un CLL rival de la délégation municipale au début 1945. Arch. Amigas où l'on voit intervenir le CDL en faveur de l'abbé Deschamps, non seulement en raison de son attitude remarquable dans la clandestinité et des liens que nombre de chefs résistants ont pu nouer avec cette figure haute en couleur, mais aussi en raison de son état ecclésiastique qui en fait le prototype du curé patriote nécessaire dans toute union nationale qui se respecte.

8. D'où l'échec d'un accord avec les communistes, les socialistes refusant de se désister pour un candidat communiste “ non avoué" ” (Zunino, bien entendu, qui n'a pas encore l'étiquette communiste).

9. ADV, cabinet 609 2, Rens. gén., 3 octobre 1945 : au cours d'une réunion interne du PCF à Toulon, la candidature Zunino (qui a été préféré à l'ancien député communiste Gaou) est attaquée, mais Bartolini la défend en disant que le choix a été fait à Paris, que la Fédération du Var ne peut rien changer et que l'on doit faire confiance au Comité central qui a “ des renseignements les plus précis sur tous les militants ” .

10. L'appel pour sa création est lancé le 19 août et son comité d'initiative com­prend les mêmes dirigeants que le FN, rejoints par les minoritaires du MLN, les radicaux et les maires communistes.

11. On pense en particulier à Zunino et à son successeur à la mairie de La Garde, Maurice Delplace, directeur d'école à Solliès-Pont pendant la guerre et chef du groupe ORA.

12. ADV, cabinet 609 2, Rens. gén., 25 février 1945.

13. L'hebdomadaire du MLN de Draguignan, Résistance, comporte une ru­brique “ Le MLN accuse ” .

14. À ce sujet, rapport du préfet, 16 février 1945, in J.-M. GUILLON, Le Var..., op. cit., do­cument 193. On remarquera que Juvénal et Leenhardt ont joué un rôle im­portant dans le refus de la fusion (C. BOURDET, op. cit., p. 403).

15. ADV, cabinet 609 2, Rens. gén., compte rendu du congrès de la SFIO du 10 décembre 1944 : Soldani, partisan de l'unité avec le PCF, aurait offert sa démission (refusée). Il est pris à partie au congrès des Jeunesses socialistes du 26 mars 1945 pour son action jugée désagrégatrice (idem).

16. La SFIO préfère confier la tête de liste au Dr Risterrucci plutôt qu'à Arnal, président de la délégation spéciale de Toulon. Articles de Soldani dans le seul journal MLN du Var, Résistance : le 20 décembre 1944 (n°23), où il dé­nonce, dans une lettre ouverte, les “ politicards ” et les opportunistes (€œ La Ré­sistance veille, messieurs les opportunistes et les “ politiqueux ” . Vous ne pas­serez pas ” ) et le 1er mars 1945 (n°32, “ Il est encore temps ” ), il se prononce contre le légalisme et exprime la crainte “ que ceux-là mêmes qui, hier en­core, étaient nos chefs et les meilleurs d'entre nous (soient) peut-être demain les saboteurs de la Révolution et les fossoyeurs de la Résistance ” . Cette posi­tion est alors proche de celle de Cazalbou, rédacteur en chef de La Liberté du Var, qui dénonce lui aussi les manœuvres “ politicardes ” et réclame un nou­veau 89 (Résistance, 5 avril 1945, “ Vertige de la France ” ).

17. La liste MRP obtient en moyenne 7 516 voix, celle des socialistes, 11 260 et celle que mène Bartolini, 19 935.

18. Motion Soldani en faveur de l'UDSR (tout en proposant l'unité d'action avec le PCF pour appliquer les réformes de structure) : 129 voix, motion Lagier-Cazalbou : 9 voix. Le paragraphe rendant incompatible l'adhésion au MLN et au MURF recueille 131 voix.

19. E. Soldani est toujours secrétaire général et le bureau est exclusivement formé de socialistes : J. Ferrari, M. Baron, L. Gilly et E. Garcin (secrétaire administratif).

20. Citons aussi à titre de curiosité la tentative de l'inclassable F. Fortoul pour fonder un Parti français du Travail, issu de son Union française collecti­viste et du Front de Salut Public. L'échec des trois candidats qu'il présente à Toulon aux cantonales enterre l'espoir de créer une force politique nouvelle, à l'extrême gauche.

21. ADBdR, M6 11542, rapport mensuel du préfet, 16 juillet 1945 où il note cette désillusion.

22. ADV, 1 W 27, interception postale du 14 avril 1945 où l'un des respon­sables CFTC de l'arsenal, Laurent Gilly, fait une analyse lucide du nouveau parti : ses chefs sont “ sincères et chrétiens à 100 % ” , mais il craint €œ que ce parti, qui a de bonnes intentions, se laisse embourgeoiser ” . Le secrétaire de la CFTC de l'arsenal, Jean Martin, y a adhéré.

23. ADV, 1 W 27, interception postale au Pradet, 22 avril 1945 : la secrétaire de l'action catholique, sollicitée pour participer à la liste FN a demandé conseil aux chefs de l'AP et à l'archiprêtre de la cathédrale de Toulon. Réponse : €œ Acceptez, c'est votre devoir ” , car, face à la liste socialiste, “ très sectaire du point de vue clérical ” , il y aura ainsi “ un contrepoids de gens croyants, hon­nêtes et connus dans le pays pour leur honorabilité ” .

24. ADV, 1 W 27, cabinet 902 2, Rens. gén., rapport mensuel mars 1945 : l'évêque aurait accueilli favorablement la démarche des communistes pour qu'une “ union complète ” avec les catholiques soit réalisée aux municipales.

25. Me Gouzian, l'un des fondateurs du parti avec Labrosse.

26. On lui attribue 380 membres à sa création (€œ des personnes d'un certain mi­lieu social qui n'osent pas s'afficher sur la liste d'un parti quel qu'il soit ” ) et 1 500 au printemps 1945 (ADV, cabinet 609 2, Rens. gén. 25 février 1945 et rap­port mensuel juin 1945).

27. ADV, 1 W 27, interception postale d'un dominicain de Saint-Maximin, 20 avril 1945 : les bulletins des pères se disperseront lors des municipales, car €œ nous nous trouvons dans une curieuse situation, appréciant beaucoup nombre de rouges que nous avons connus au STO (c'est-à -dire aux réquisitions côtières), n'ayant par contre aucune estime pour quelques  €œ blancs ” que nous ne connaissons que trop ” . Le président de la section FN de Saint-Maximin est un dominicain, le père de Biennassis (alors que le RP de Parceval préside le FN à Marseille).

28. ADV, 1 W 27, interception postale de la secrétaire de l'Action catholique du Pradet déjà citée, 22 avril 1945, qui s'amuse de l'attention que les deux listes portent aux femmes, une de ses amies ayant été sollicitée par celle des socialistes : €œ Non ! C'est tordant cette politique des femmes et désolant, je trouve ” . Le vote des femmes est un motif d'inquiétude, vu leur €œ peu d'éducation politique ” (ADV, 3 Z 4 14, Rens. gén., 24 novembre 1944 et soulagement en 1 W 33, Rens. gén., bilan des élections municipales : le “ point d'interrogation était le vote des femmes. La surprise a été grande de voir qu'en général elles avaient voté selon les principes républicains ” ).

29. Délégué à la jeunesse et aux sports en remplacement de Raymond Lhez, re­présentant les mouvements chrétiens, et sur proposition de Labrosse, il est officiellement nommé le 26 janvier 1945, M. ARRECKX, Toulon, ma passion, Toulon, 1985, p. 106 et suiv.).

30. ADV, 1 W 25, Rens. gén., 3 novembre 1944. Un rapport ultérieur lui en ac­corde 6 000 et 1 200 Jeunesses après la Libération, ce qui paraît beaucoup (cabinet 609 1, Rens. gén., 5 septembre 1946).

31. ADV, 1 W 25, 4 octobre 1944 et 3 Z 4 14, 24 novembre 1944 où l'on constate que “ le différend Renaudel ” est terminé (Trotobas et ses amis viennent de sceller le retour au bercail lors d'une cérémonie à La Seyne). L'adhésion de nombreux USR est signalée comme un phénomène général en 1945 (cabinet 609 2, Rens. gén., 26 février 1945, avec aussi des radicaux et des adhérents du MLN).

32. ADV, 1 W 14, Pol. État, 20 décembre 1944 et 1er mars 1945.

33. M. AGULHON, La Libération..., op. cit., p. 80, a fait remarquer qu'en Provence, la SFIO est le parti le plus attaché par héritage au “ républicanisme clas­sique ” .

34. Comme l'écrit très justement G. MADJARIAN, op. cit., p. 94, les chefs socialistes et républicains “ prônèrent le retour à l'ordre, la normalisation de la situation, la centralisation du pouvoir et des initiatives entre les mains du gouverne­ment provisoire comme des préalables, les conditions de la révolution à venir et appuyèrent l'entreprise gaulliste de restauration de l'État ” . Mais ajoutons qu'à notre avis la base est encore plus favorable que les chefs à cette entre­prise

35. H. MICHEL, Quatre années..., op. cit., p. 260.

36. Il comprend Arnal, Ferrari (Brignoles), Gaud (Hyères), Lamarque, Michel, Risterrucci, Soldani, Tallent (Callian), Textoris (Les Arcs) et Vernieri. Cette sévérité est générale (M. SADOUN, op. cit., p. 228 et suiv. : €œ il n'est pas de parti qui ait fait preuve d'une rigueur comparable ” , p. 230).

37. Exemple typique avec l'article de Soldani, “ Premier bilan : échec à la Révo­lution ” où il s'indigne du “ paravent contre-révolutionnaire"€ que représente la légalité, alors que les forces de la Résistance sont, à ses yeux, la seule léga­lité (Résistance n°13, 11 octobre 1944).

38. ADV, cabinet 609 2, Rens. gén., rapport mensuel janvier 1945, où on lui attribue 4 000 adhérents environ.

39. Ce qui est dans la logique de sa reconstitution à l'identique. M. SADOUN, op. cit., p. 240 : “ Lorsque la SFIO reconstitue son encadrement, elle privilégie le re­crutement endogène et fait plutôt appel à un personnel politique éprouvé ” .

40. ADBdR, M6 11542, rapport mensuel, 16 mars 1945 où le préfet fait part de sa surprise.

41. ADV, 1 W 27, interception postale d'un ami d'Arnal, le colonel Lebaud, 19 avril 1945 : Arnal a refusé d'être le second de la liste et préfère attendre les législatives. Il aurait voulu pouvoir reconduire la délégation municipale de 1944, mais la pierre d'achoppement est l'attitude vis-à -vis du MRP Arnal a montré au cours du vote pour les subventions aux écoles privées qu'il était partisan d'une attitude conciliante, alors que la SFIO refuse toute alliance avec ce parti, son intransigeance contraignant le PCF à ne pas faire moins.

42. La liste socialiste n'a obtenu que 11 260 voix en moyenne contre 19 235 à la liste dirigée par les communistes. Sur la perte de la substance ouvrière de la SFIO, M. SADOUN, op. cit., p. 261.

43. ADBdR, M6 11 542, rapport mensuel du préfet, 16 juillet 1945 : Arnal et d'autres délégués socialistes et MLN auraient été “ écœurés ” par le €œ despotisme exacerbé ” du PCF, au point que ces hommes, jusque-là favo­rables à une chambre unique, ont changé d'opinion.

44. Il n'a manqué que 1 500 voix à la liste SFIO-UDSR pour obtenir un troi­sième siège, alors qu'elle aurait eu quatre élus au scrutin uninominal.

45. ADV, cabinet 687, Rens. gén., analyse des élections : socialistes et com­munistes ont perdu 16 000 voix par rapport à l'automne ; 1/3 des électeurs so­cialistes auraient voté “ non ” . Le Var est le département qui a donné le plus fort pourcentage de “ oui ” : 106 034, soit 65 % des suffrages exprimés et 50 827 €œ non ” .

46. Que le renouvellement soit moins net sur le plan local et cantonal est constaté aussi par M. CARON-LEULLIEZ, La Libération dans le Midi ..., op. cit., p. 312-317. Elle remarque aussi la place très réduite des femmes, trait qui apparaît comme une caractéristique du socialisme méridional.

47. M. SADOUN, op. cit., p. 270.

48. Arch. Amigas, intervention de C. Sandro à la réunion de Toulon du 24 juin 1945.

49ADV, cabinet 609 2, Rens. gén. Toulon, 25 janvier 1945, qui lui attribuent la création d'une véritable “ psychose ”  dans la population.

50. Arch. Amigas, conférence aux JC, man., s.d. (1945) : le JC doit avoir, comme tous les autres membres du Parti, une conscience et une moralité inattaquable ; il doit être de cœur avec les autres jeunes, mais avoir une conscience morale qui le place au-dessus d'eux. La jeunesse de l'URSS qui construit des villes est proposée comme exemple, avec les héros de la Révolu­tion Française et ceux de la Résistance.

51. J. Cristofol dans La Marseillaise, 2 septembre 1944 : “ Aujourd'hui, il n'y a plus d'hommes de droite et de gauche, il n'y a plus que des patriotes et des traîtres ” (cité par P. GUIRAL, Libération de Marseille, Paris, 1974, p. 117).

52. Une réaction qui nous paraît typique dans une lettre du 14 février 1945 : “ Qui aurait dit ça, il y a 5 ou 6 ans ! Il faut te dire que j'ai bien changé depuis cette époque, car je crois avoir compris qu'il n'y a que dans les masses que nous trouverons le salut ” (ADV, 1 W 27, interception postale).

53. J. Bessone se rappelait avoir entendu J. Ferrari, membre du bureau fédéral de la SFIO et chef de la Résistance brignolaise, demander au préfet : €œ Est-ce que vous ne croyez pas que les communistes voudront faire un coup de force ? “ . Bessone accompagnait le préfet en tant que membre de la commis­sion des municipalités du CDL et Ferrari ne savait pas qu'il était communiste (tém. cit.).

54. Arch. Amigas comportant plusieurs manuscrits : comptes rendus de ré­unions (en particulier des notes sur un rapport politique de R. Ducel, s.d.) ou conférences. De fait, on peut vérifier encore une fois pendant cette période que la “ ligne ” du PCF est sans doute la moins opaque de toutes.

55. Tous deux membres des instances régionales avant-guerre, internés et de­venus cadres de la Résistance communiste, l'un dans la Drôme, l'autre, après diverses responsabilités, dans la région de Toulouse.

56. P. ROBRIEUX, op. cit., t. 2, p. 23, encore qu'il ne faille pas généraliser la non-résistance de ces derniers, d'autant que les méandres de l'organisation ca­mouflent des rôles importants et méconnus.

57. Tracts “ A la population dracénoise ” , 29 août et “ Alerte ! ” , 14 septembre. Tract €œ Seynois ” , vers le 23 septembre.

58. ADV, 1 W 25, Rens. gén., 23 octobre 1944 : il aurait déjà 4 000 adhérents au lieu de 2 000 en 1936 et 3 000, voire 3 600 en 1939. Il en compterait 5 500 en fé­vrier 1945.

59. Très fine analyse par M. GOUBET (in Libération dans le Midi..., op. cit., p. 130-131) : le PCF “ pratique en fait une politique ambiguë faite d'un mélange d'ordre et de légalisme, d'ardeur et de tensions. Il se veut le champion de la Résistance... Mais, en même temps, il cherche à récupérer, à son profit les sources de mécontentement et de désenchantement ” .

60. Arch. Amigas, rapport politique de R. Ducel, man., s. d. (fin 1944-début 1945) ap­pelant à constituer partout des CLL.

61. Un exemple in S. COURTOIS, op. cit., p. 463 qui cite le discours de Jacques Duclos du 15 novembre où il relance la campagne en faveur des comités, “ éléments d'une légalité nouvelle ” .  M. CARON-LEULLIEZ signale le durcissement de la po­lémique entre socialistes et communistes dans le Gard à ce moment-là (La Libération dans le Midi ..., op. cit., p. 311). En revanche, P. BUTON estime que la direction nationale du PCF change d'attitude en novembre 1944 et abandonne alors la ligne suivie depuis la Libération (communication IHTP, 6 mai 1987).

62. R. GIRARDET, op. cit., p. 53.

63. La Liberté du Var, 28 novembre 1944, après avoir célébré le sabordage de la flotte, lors du meeting, tenu pour commémorer cet événement.

64. La campagne contre la “ 5e colonne ” est prise parfois pour argent comptant par des historiens qui paraissent, pour le moins, manquer d'esprit critique face à une campagne de presse. J.-P. SCOT affirme qu'il y a €œ une recrudes­cence des attentats contre les FFI, les milices, les mairies, les usines ” , ajou­tant que “ c'est surtout dans le Sud-Est que se multiplient les attentats de la 5e colonne, Pertuis, Manosque, Istres, Marseille, Hyères, Draguignan, Nice, Sorgues, Vence ” (€œ Le pouvoir d'État et l'action des communistes pour la démo­cratie agissante ” , Cahiers d'Histoire de l'Institut Maurice Thorez n° 8-9, 1974, p. 111). Or il n'y a aucun attentat à Draguignan ou Hyères à ce moment-là . À Manosque, une autre explosion fait trois (ou cinq) morts dans la coopérative agricole où cantonnent les FFI et, pas plus qu'à Pertuis, la thèse de l'attentat n'est démontrée.

65. Arch. Amigas, motion du CDL, 29 novembre 1944, et de même dans plusieurs motions de cellules conservées.

66. Arch. Amigas, comptes rendus des séances du CDL, à partir du 9 janvier 1945.

67. ADBdR, M6 11542, rapport mensuel 16 février 1945.

68. J.-P. RIOUX, La France de la 4e République, 1 : L'ardeur et la nécessité 1944- 1952, Paris, 1980, p. 88-89 sur le Comité central d'Ivry.

69. ADBdR, M6 11 542, rapport mensuel du préfet, 16 février 1945, qui se réjouit de ses bonnes dispositions après avoir eu un accrochage avec le CDL au sujet des GCR. Il précise que Bartolini a commencé sa tour­née en dépit de “ l'attitude un peu ironique des autres groupements ”

70. ADBdR, M6 11 542, rapport mensuel du préfet, 16 février 1945.

71. ADV, cabinet 609 2, Rens. gén., 25 février 1945.

72. ADV, cabinet 609, Rens. gén., 25 janvier 1945 : les chefs des deux partis se jugent de mau­vaise foi. Les communistes considèrent les socialistes comme des réaction­naires. Les relations se tendent au fur et à mesure que l'on approche des élections et les deux partis se renvoient indirectement l'accusation de recher­cher la dictature (idem, 29 mars 1945 : les socialistes rechercheraient la dic­tature militaire, d'après les communistes).

73. ADV, cabinet 798 2, rapport du préfet sur les municipales, 6 juillet 1945.

74. ADV, cabinet 798 2, rapport du préfet, 6 juillet 1945. F. Arnal, le président (socialiste et MLN), faisant pencher la balance dé­sormais égale, en faveur du “ oui ” .

75. Mais les têtes de liste ne sont pas communistes à Hyères (Edouard Cordier, so­cialiste indépendant), Saint-Tropez (René Girard, radical-socialiste), Saint-Raphaë l (Me Fournier, socialiste), Sanary (Jean Cavet, futur MRP).

76. La liste comprend au 2e tour 24 candidats de la liste UPRA, 9 socialistes et 3 MLN. Socialistes et communistes se disputent la responsabilité de l'intransigeance vis-à -vis du MRP.

77. ADV, cabinet 674 2, Rens. gén., 15 janvier 1948 : 10 550 adhérents en 1945 ré­partis en 22 sections (92 cellules rurales, 117 locales et 108 d'entreprise).

78. Il aurait 400 adhérents à Hyères (au lieu de 60 avant-guerre), environ 150 à Barjols, 120 à Aups, etc.

79. Arch. Amigas, rapport sur les États-Généraux, anonyme (l'auteur est un communiste du CDL), man., s.d. (début juin 1945) : le but de peser sur la fu­ture constitution est explicite, d'où les cahiers de doléances bis. L'auteur re­commande de ne pas se laisser manœuvrer lors de l'assemblée départemen­tale du 24 juin et de refuser les propositions à caractère démagogique ou net­tement socialiste puisque l'on est dans un pays capitaliste.

80. Arch. Amigas, protestation du CDL, le 24 août 1945, contre ce référendum qui traduit le mépris de la volonté populaire exprimée par les États-Généraux.

81. ADV, cabinet 609 2, Rens. gén., 3 octobre 1944, compte rendu d'une ré­union interne : Bartolini reproche aux socialistes d'avoir pris des voix de droite. La SFIO s'embourgeoise et n'est plus le parti de 1939 qui était proche du PCF (sic). Des attaques directes sont portées contre Arnal.

82. 38,4  % des votants en octobre 1945, 36,1 en juin 1946, au lieu de 28 % en 1936.

83. A. KRIEGEL, Les communistes Français, Paris, 1968, p. 88.

84. Nous ne suivrons donc pas P. BUTON lorsqu'il discerne une tendance à la déprolétarisation (Centre de recherches sur l'histoire des mouvements so­ciaux et du syndicalisme, Bulletin n°11, 1988, p. 59, résumé de sa thèse sur Le Parti communiste français à la Libération, stratégie et implantation).

85. On signale la création de quelques sections dans le Var en novembre-dé­cembre 1945.

86. Il est composé d€™E. Demonsais, socialiste confédéré, responsable de l'UL de Toulon en 1939 et récupéré à ce titre, malgré son inaction dans la Résistance, J. Sauli (devenu très proche des communistes) plus les unitaires, anciens res­ponsables avant-guerre, Hérat, secrétaire administratif de l'UD en 1939, resté secrétaire du Syndicat des garçons de café pendant la guerre, Tiran (traminot, ancien interné, trésorier de l'UD en 1939), Duffaut (ancien membre du comité régional du PC, interné, ouvrier de l'arsenal licencié, de­venu traminot, très actif dans les luttes de 1944, qui apparaît comme le leader à la Libération), et, le seul nouveau, forgé par la Résistance, J. Bessone.

87. Pour 13 000 en 1939.

88. ADV, 1 W 27, interception postale, correspondance du secrétaire général du Syndicat chrétien, Jean Martin qui a refusé la proposition, après quelques hésitations, le 31 octobre. Ce syndicat compterait 2 à 300 adhérents.

89. Le 10, contre la dissolution des MP et le 22 avec l'UFF sur le ravitaillement et les transports.

90. Arch. Amigas, lettre au CDL, 13 janvier 1945.

91. J.-M. GUILLON, Le Var..., op. cit., document 185 : la CGT avise le préfet €œ que l'effort de nos groupes de choc a permis d'offrir le titan (sorte de grue) à Monsieur le Directeur, non pas à la date du 25 décembre, mais à la date du 19 décembre ” (20 décembre 1944).

92. Arch. Amigas, compte-rendu de la réunion du CDL du 8 décembre 1944, in­tervention de Bartolini.

93. ADBdR, M6 11 632, 3 février 1945, compte rendu de la visite effectuée par le directeur des Forges et Chantiers de la Méditerranée en compagnie des syndicalistes (atmosphère de compréhension, rapports francs, etc.).

94 . Semaine du 21-23 février. Le Comité d'initiative patriotique est créé avec la participation du CDL, de la Marine et de la Chambre de Commerce dont le président est membre du FN. La conclusion rapide d'un accord sur les nou­veaux barèmes de salaire au début novembre 1944 est une autre trace de cette entente cordiale. Ajoutons que lors des réunions des 5 et 12 avril 1945 du CDL, on remarque le ton très modéré employé à l'encontre de l'inamovible J. Boyer, président de la Fédération varoise du Patronat, lorsque son cas est examiné dans le cadre de l'épuration de la Caisse départementale des œuvres sociales, où il sera finalement maintenu.

95. Arch. Amigas, note manuscrite, anonyme, en vue de la préparation de l'assemblée générale du 24 juin, sans précision sur les intervenants et les propositions faites.

96. ADV, cabinet 609 1, Rens. gén., 27 octobre 1945 : rapportant l'article de Lamarque dans Le Provençal, la police considère que la grande majorité des cégétistes “ a acquis un esprit qui sur certains points dépasse l'esprit commu­niste ” .  Les “ Amis de F.O. ” sont créés le 7 octobre 1946.

97. Nommée par le CDL, l'équipe comprend Bouis, Henry, César Martel (socialiste de Fréjus, président de la Chambre dans les années 60), le commu­niste Paul Bertin (Saint-Maximin) et le Hyèrois Humbert chez qui les chefs clandestins du MLN étaient hébergés.

98. Ce Comité qui répond à celui des communistes se fixe pour objectif de constituer des groupements professionnels représentatifs.

99. H. Michel, tém. cit. : F. Leenhardt, chargé des questions de presse dans le Sud-Est, au­rait craint de susciter un concurrent au journal qu'il crée à Marseille avec G. Defferre.

100. Fait suite au Résistance clandestin, quotidien du 17 au 30 août 1944 (premier quotidien varois donc), sous le titre de La Résistance du Var Libéré, il devient hebdomadaire après.

101. N°1, 29 août 1944.

102. Autour d'eux, on été désignés Raoul Altieri (SFIO), Jean Labrosse (MRP), et deux autres communistes : René Ducel et Henri Robert (CGT, représentant le personnel).

103. Elle comprend au départ quatre journalistes dont un seul résistant (Jean Mathieu, alors MRP) et deux opportunistes qui découvrent un grand at­trait au PCF (ce qui ne leur évitera pas quelques sanctions par la commis­sion d'épuration de la presse). Les nouvelles recrues sont majoritairement communisantes.

104. ADV, 1 W 95, plainte à R. Aubrac, 27 septembre 1944, avec un autre exemple : La Marseillaise, édition du Var, a évoqué la mort de huit FFI à Toulon, au lieu de trois, tués accidentellement à la sortie d'un dancing.

105. Même constat par J. BOUNIN, op. cit., p. 227.

106. ADV, 1 W 25, Rens. gén. 19 décembre 1944 (le PCF compterait environ 25 adhérents dans le personnel) et 21 janvier 1945 : les communistes auraient été mis en minorité chez les typographes.

107. Ce représentant, R. Ducel, à qui l'on fait “ porter le chapeau ” , repart à Toulouse, d'où il vient et où il continuera à militer. Il est remplacé par E. Luciano, désormais responsable du PCF à Toulon.

108. La scission est certaine à partir de mars 1946. Elle est consommée le 25 mai, bien que les communistes aient offert de partager les pages du journal et le poste de rédacteur en chef. Dans la nuit du 20 au 21 mai, G. Defferre, se­crétaire d'État à l'Information, fait saisir la Liberté du Var. Le 25, Toulon a deux nouveaux quotidiens, concurrents, Le Petit Varois, organe de défense de la Liberté (PCF) et République, journal de la démocratie varoise (SFIO).  

109. Dans le Var, tous les officiers ont été déplacés, ainsi que les hommes et sous-officiers les plus compromis, mais il n'y a eu aucune sanction et aucune des­titution (ADBdR, M6 11 542, rapport mensuel du préfet, 16 fé­vrier 1945).

110. Nombreux articles à ce sujet, par exemple La Marseillaise du 7 octobre 1944 qui dénonce le départ en Algérie des marins et cadres compromis, ce que les RG confirment. On sait cependant que trois commissions d'épuration ont fonctionné (pour les militaires, le personnel civil et les ou­vriers des arsenaux).

111. Ce que constate l'auteur du rapport Pour une grande armée nationale et ré­publicaine aux États-Généraux de la Renaissance à Toulon, en juin 1945 qui dénonce dans une annexe sur la Marine, le recrutement des cadres (réactionnaires car d'origine bourgeoise), l'insuffisance de l'épuration, l'impopularité, et réclame la démocratisation du corps des officiers et le ren­forcement des Forces françaises navales libres.

112. P. ROBRIEUX, op. cit., t. 2, p. 161.

113. La lecture de la revue des FTPF de Provence, Combattre, est, de ce point de vue, très instructive, mais nous savons que la hiérarchie militait, dès la clan­destinité, pour l'intégration.

114. Arch. privées, Instruction sur l'organisation et l'emploi des FFI, 4 sep­tembre 1944, du général Cochet, renvoyant les moins de 18 et les plus de 45 ans à la vie civile, intégrant les autres dans des unités mobiles ou des unités territoriales, chargées de missions auxiliaires.

115. ADV, 1 W 98, rapport au préfet, 1er septembre 1944 : les FFI des unités permanentes ne pourront porter les armes qu'en service commandé. Les armes des résistants qui n'appartiennent pas aux FFI doivent être déposées avant le 30 août dans les gendarmeries. Le colonel est satisfait du déroulement des opérations.

116. ADV, 1 W 98, le colonel Lelaquet s'est rendu à Draguignan pour régler cette ques­tion avec les officiers FTP qui l'ont assuré qu'ils seconderaient ses efforts. La démobilisation et le désarmement des FFI non encasernés sont définitifs à partir du 10 octobre (note de service du colonel Lelaquet, 2 octobre 1944).

117. ADV, 1 W 95, Rens. gén., 18 septembre 1944 : elle est jugée impression­nante à l'occasion des défilés.

118. Arch. privées, rapport périodique sur le moral, février-mars 1945, 19 mars 1945.

119. Précisément 195 dossiers.

120. Voir tableau en annexe. Ces communes donnent des contingents appréciables dans notre échantillon (qui est limité) : 10 à 16 recrues.

121. Très peu d'employés et de membres des classes moyennes ou d'ouvriers de l'industrie (10), mais 38 salariés ou apprentis de l'artisanat et des ser­vices (39 %), 16 bûcherons et 13 ouvriers agricoles ou fils d'exploitants (29 % ensemble)

122. 43 seulement (22 %) ont participé à l'action armée avant la Libération, ce qui, avec les maquisards, donne 59 % d'engagés ayant participé plus ou moins aux combats avant celle-ci.

123. Arch. privées, rapport de l'officier de renseignements, 21 octobre 1944 : “ Environ 1/4 du régiment est formé d'étrangers ” . Il est significatif de constater que cette présence est une source de tension entre les jeunes, sou­vent immigrés d'origine, mais se sentant français et aspirant à l'être à part entière et ces éléments. Ces Italiens proviennent du camp de Bon Rencontre où sont rassemblés 1 263 soldats qui ont aidé la Résistance ou ont refusé de travailler pour les Allemands

124. Complicité relevée par P. VIANNAY, Du bon usage de la France, Paris, 1988, p. 147.

125. Arch. privées, rapport de l'officier de sécurité du 19 mars 1945 qui en at­tribue la responsabilité à certains chefs. Déjà , le 9 octobre 1944, il avait fait un rapport à la suite à d'incidents à Hyères. Réflexion d'un soldat de l'Armée d'Afrique : “ Cette armée qui est commandée par des officiers qui n'étaient même pas toujours des caporaux, ce n'est pas la peine de la respecter ” . Mau­vaises relations confirmées par la plupart des témoignages et par les sources policières.

126. Arch. privées, rapport de l'officier de sécurité du régiment, 22 avril 1945.

127. Le Comité régional de Libération signale la même chose pour le régiment La Marseillaise qui aurait perdu 59 % de ses hommes, en novembre 1944 (réunion du 21 novembre 1944). Une partie des démissionnaires retourne à la vie ci­vile.

128. J.-M. GUILLON, Le Var..., op. cit., document 196, rapport de l'officier de sécurité du 7 avril 1945 décrivant ces conditions (saleté repoussante de locaux endom­magés, pas d'eau, pas d'électricité, pas de mobilier, etc.) et réponses au ques­tionnaire de cet officier, 13 octobre 1944 où déjà pointe la déception à cause “ de toutes les promesses non tenues" ” (l'armée régulière perçoit 1 500 F/mois et les FFI 960)

129. Arch. privées et rapport cité ci-dessus du 7 avril 1945 où J. Despas fait un his­torique du Régiment, car “ à moins d'être volontairement sabotés, ce qui nous paraît impossible, nous devons être ignorés pour avoir été traités ainsi depuis de longs mois ” . J. GARCIN, op. cit., p. 433, cite les mésaventures comparables (avec une volonté d'élimination des cadres FTP) des FFI des Basses-Alpes.

130. Affaire identique dans le Sud-Ouest, relatée in Libération dans le Midi..., op. cit., p. 90 (tém. du lieutenant-colonel DARNAULT sur l'Ecole des officiers FFI de Lespinet).

131. Pour reprendre une expression utilisée par Casamayor à propos des tribu­naux de la Libération dans une table ronde sur le rôle des commissaires de la République (France Culture, 9 mai 1986).

132. P. VEYNE, “ L'histoire conceptualisante ” , in Faire de l'Histoire, t. 1, p. 80.

133. Ce que souligne P. NOVICK, L'épuration française 1944 - 1949, Paris, Balland, 1985, p. 254-255.

134. ADV, 1 W 27, lettre interceptée le 9 décembre  1944.

135. Appel lancé sur les ondes de Nice-PTT, le 30 novembre 1944, reproduit dans La Liberté du Var, le 2 décembre (J.-M. GUILLON, Le Var..., op. cit., document 187). H. Sarie lancera un autre appel le 23 décembre et enverra un télégramme déses­péré au ministre du Ravitaillement le 17 janvier 1945 (le froid s'ajoute à la di­sette, le Var ne reçoit plus rien, “ impossible répondre ordre public si préca­rité ravitaillement persiste ” ).

136. ADV, cabinet 542, Pol. État, rapport bi-mensuel d'informations, 31 décembre 1944 : 11 877 réfugiés dans l'arrondissement de Draguignan et 5 930 dans celui de Toulon. Toulon ne compte encore que 93 000 habitants et l'on essaie de freiner leur retour au maximum. D'autres sources postérieures donnent 13 000 sinis­trés totaux et 48 000 partiels, 2 609 immeubles détruits à plus de 50 % et 5 406 entre 10 et 50 %, 7 500 exploitations agricoles endommagées.

137. ADV, 1 W 27, interception du 17 décembre 1944.

138. ADV, 1 W 27, interception du 14 novembre 1944.

139. ADV, 1 W 27, plusieurs interceptions postales fin 1944-début 1945, par exemple, le 23 décembre, un Hyèrois écrit “ ici, dans ce département, on est féroce, on fusille à tour de bras ” . Une Toulonnaise prétend, le 4 décembre, qu' “ on a arrêté à tort et à travers ” , etc.

140. ADV, 1 W 27, interception du 15 février 1945.

141. ADV, 1 W 27, interception du 20 février 1945. H. Bertolucci se rapproche alors des com­munistes. Le Dr Cauvin restera maire du village et sera, pendant 10 ans, le président du Conseil général, à partir de 1946.

142. ADV, 1 W 27, interception du 3 novembre 1944. Y. Le Madec sera secrétaire à l'organisation en 1949.

143. R. GIRARDET, op. cit., p. 54 citant Durkheim : “ Quand la société souffre, elle éprouve le besoin de trouver quelqu'un à qui elle puisse imputer son mal, sur qui elle puisse se venger des déceptions €.

144. ADV, 1W27, interception du 23 avril 1945. Nombreuses traces de cette explosion xé­nophobe, aux composantes complexes, notamment la vive hostilité que ren­contrent les divers comités italiens de Libération, créés alors à l'initiative des communistes (ce qui les fait apparaître comme manipulés). Voir J.-M. GUILLON, “ Les étrangers... ” , op. cit.,  p. 670-671 et "Résistance et xénophobie dans le Var à la Libération", Cahiers de la Méditerranée n° 52, juin 1996, p. 9-23.

145. ADV, cabinet 609 1, Rens. gén., 3 juin 1946.

146. ADV, cabinet 542, Pol. État, rapport journalier, 8 mai 1946.

147. La Liberté du Var, 6 juillet 1945, “ De la Résistance à l'unité ouvrière ” . Cet éditorial s'inscrit dans la préparation des États-Généraux de la Renaissance et continue en dénonçant “ les vieux renards ” qui reviennent au pouvoir, l'épuration qui ne se fait pas dans les ministères, l'armée et la marine, et même le général de Gaulle, accusé de vouloir un retour aux institutions de 1875. Malgré tout, le texte est significatif d'une tendance générale dont le Parti communiste se fait l'écho principal, mais pas unique.  

148. H. Michel quitte l'Inspection d'académie du Var en novembre 1946 pour aller à Paris comme secrétaire de la commission d'Histoire de la Résistance.