CINQUIÈME PARTIE

DU POUVOIR SANS PARTAGE
À LA PEUR DE L'AVENIR

 

La Résistance a marqué l'après-guerre et continue d'influencer notre époque. La présence à la tête du pays d'un homme issu de cette génération (François Mitterand) est en soi significative. À l'échelon local, les notables qui en font partie ont marqué jusqu'à il y a peu ou marquent encore la vie politique1. Mais cette génération est en train de passer la main. C'est le moment du bilan pour elle et l'œil critique ou indifférent des générations suivantes est un motif d'inquiétude pour ces hommes qui, pendant longtemps, ont, par principe, refusé de se considérer comme des anciens combattants, qui, souvent, ont surmonté leurs désillusions et ont continué à être des acteurs de l'histoire. Si l'on oubliait qu'en fin de compte, “ cette génération qui s'était engagée dans les années 40 a été plus sacrifiée que “ récompensée ” ”2, ou qu'elle en a eu le sentiment, on ne pourrait pas comprendre comment on est passé du triomphe de la Libération à l'inquiétude d'aujourd'hui.

Le mythe, sans cesse renouvelé, de l'unité de la Résistance a caché sa fragilité. La victoire et le pouvoir que les résistants en tirent après-guerre sont minés par la division. Fallait-il que la pression d'en bas, celle de la population, et celles d'en haut, les contraintes extérieures et leurs traductions nationales, soient fortes pour que la fiction unitaire, réactivée dans l'allégresse de la Libération et face aux troupes libératrices, parvienne à se maintenir tant de mois !

Dans le Var, et en Provence en général, la Résistance au pouvoir reste principalement divisée entre le Parti communiste et le Parti socialiste. La Libération accentue même la polarisation entre ces deux forces. L'existence de mouvements de résistance autonomes n'est pas viable, aucun n'ayant la structure et la doctrine nécessaires pour résister à l'attraction des partis qui les ont bâtis. À vrai dire, seul le MLN aurait pu le faire, mais il pâtit de son hétérogénéité, de sa confusion ici avec les socialistes et surtout du repliement partisan de ceux-ci. La Résistance entre donc dans le jeu politique traditionnel, mais sa composition dans la clandestinité rendait cette évolution inévitable.

Les communistes dont la pression est forte pour un partage plus équitable du pouvoir, à leurs yeux, sont marginalisés en même temps que les institutions ou les forces armées parallèles, celles qui sortent de la clandestinité. Les socialistes s'intègrent dans les institutions officielles, en alliance avec ceux que le Parti communiste effraie, puis dans la désunion quand socialisme et gaullisme divorceront.

Le souvenir de la Résistance et de la Libération ne se commémorera pas dans l'unité. Les gardiens de l'héritage resteront divisés selon le même partage qu'au temps de la clandestinité, même si de périodiques rapprochements politiques, la dénonciation des résurgences des ennemis d'hier et la réelle confraternité de ceux qui ont combattu les mêmes ennemis dans les mêmes conditions redonnent de la substance à l'unité résistante. Cette dispersion de la mémoire n'empêche pas l'édification d'un légendaire, marqué par les épisodes de la vie politique nationale ou locale, mais de plus en plus consensuel au fil des années. Jusqu'au moment où les tabous que l'on croyait avoir solidement ancré paraissent céder et que la certitude de la pérennité cède la place à l'inquiétude, en particulier dans un département qui connaît une évolution politique aussi considérable que le Var.

L'histoire de l'héritage résistant se confond avec celle de l'après-guerre. Elle marque profondément la vie politique et culturelle d'un pays qui n'est pas vraiment remis de la fracture des années 40, d'autant qu'elle a fait rejouer des failles plus anciennes. Il n'est pas question d'en traquer toutes les traces. On se limitera donc à deux aspects. Le premier, ce sera l'héritage immédiat, c'est-à-dire la Résistance au pouvoir, avant que les élections ne donnent un caractère plus classique à la République. C'est précisément cette question du pouvoir qui nous servira de fil conducteur. Le deuxième, ce sera la mémoire de cette Résistance, sans avoir l'ambition de l'embrasser toute, surtout dans une période où les spécificités locales tendent à s'atténuer, noyées qu'elles sont par le brassage général des hommes, des images et des mots.

 

CHAPITRE I

 

LA RÉSISTANCE AU POUVOIR

(AOÛT 1944 - PRINTEMPS/AUTOMNE 1945)

 

Le “ pouvoir résistant ” dure jusqu'au moment où les élections prennent le relais de la cooptation qui a accompagné la Libération. Non pas que les hommes de la Résistance perdent forcément le pouvoir avec elles. Ils le garderont souvent longtemps après, malgré les désillusions, les procès d'intention et le sentiment d'un retour “ vichyste ” dans les années cinquante. Mais, avec les élections, le rétablissement d'une démocratie élective vide de leur substance les institutions résistantes et condamne à la disparition les mouvements qui survivent.

Il est un peu trop facile d'opposer les institutions de la Résistance, symboles d'une légitimité résistante, “ populaire ” et révolutionnaire, à la restauration de l'État “ bourgeois ”. Ce serait oublier que les concepteurs et les acteurs de la transformation sont tous les mouvements et partis de la Résistance et qu'ils bénéficient d'un large soutien dans la population. Les institutions et les mouvements de résistance servent les desseins stratégiques des ambitions (souvent légitimes) des personnes et des partis. Ils ne représentent pas un contre-pouvoir. Il n'y a pas de lutte entre l'État (“ bourgeois ”, voire gangrené par Vichy) et les créations de la Résistance. Il y a lutte entre des résistants qui ont des conceptions différentes de la politique à mener.

Les conflits ne sont que la prolongation de ceux de la clandestinité. Il n'y a pas de coupure, sinon dans le mythe, entre une période “ pure ”, celle du combat clandestin, et celle, “ impure ”, de la politique. Les luttes internes d'après août 1944 ne sont pas de nature différente de celles d'avant. La continuité est complète. La période de la Libération et de l'immédiate après Libération s'inscrit dans le même processus dynamique qui marque le développement de la Résistance depuis ses débuts. Le contrôle de l'administration, de l'armée, de la police, celui des institutions cooptées est, comme avant, l'enjeu principal de la partie de bras de fer que se livrent les forces et les hommes issus de la Résistance.

Le champ de recherche local a cet avantage qu'il permet plus facilement de débusquer le mythe et de donner à la réalité toute sa complexité. Rien n'est très simple, et encore moins schématique, dans les mois qui suivent la Libération, caractérisés qu'ils sont par l'importance des facteurs politiques locaux et la relative autonomie conservée à ce niveau-là. De cette vue critique, l'histoire du “ pouvoir résistant ” n'en sort pas diminuée pour autant, surtout si l'on ajoute qu'il s'agit d'un de ces moments rares, révolutionnaires, où la forte politisation entraîne une participation beaucoup plus importante qu'à l'ordinaire à la vie politique.

 

 

A - DU POUVOIR AU POUVOIR DES URNES

 

 

Les rapides frustrations nées de la Libération ont encombré cette période d'un certain nombre de lieux communs dont toute la cohérence repose sur la très précoce interprétation mythique des événements3. À l'opposition combat clandestin/Résistance au pouvoir et à l'unité perdue, s'ajoutent assez vite deux thèmes complémentaires :

- celui des “ vrais ” résistants, qui sous-entend que la Résistance est gangrenée par les opportunistes, les tard venus, les “ résistants de la dernière heure ”.

- celui qui laisse entendre que la Résistance n'aurait pas vraiment pris le pouvoir ou qu'elle l'aurait immédiatement perdu au profit de forces vichystes non épurées.

L'analyse d'une situation locale peut permettre de répondre précisément à la question de savoir qui donc a pris le pouvoir à la Libération.

 

1 - Les candidats au pouvoir

La thèse classique, celle de Charles-Henri Foulon4, est de considérer que la Libération met en concurrence cinq candidats au pouvoir : Vichy, les Alliés, le gouvernement provisoire, la Résistance non communiste et le Parti communiste. Vue à ras de terre, la réalité est bien différente. Elle est d'ailleurs beaucoup plus simple.
Les forces vichystes n'ont offert aucune résistance. Miliciens et PPF ont fui en Allemagne. Les hauts fonctionnaires du régime sont arrêtés ou mis en résidence surveillée (préfet, chef de cabinet, sous-préfet). Nous avons vu qu'ils sont immédiatement remplacés, tout comme les autorités militaires, et l'appareil d'État est essentiellement dirigé désormais par des résistants, issus principalement du MLN, de l'ORA ou des réseaux. Les organismes professionnels, en particulier, les Chambres de Commerce, d'Agriculture et des Métiers, sont pris en main par des résistants, quand ils ne l'étaient pas déjà5. La presse vichyste ne peut reparaître. Les municipalités nommées ou ralliées à l'État français se sont effondrées d'elle-même, celles des principales villes tout particulièrement. Dans les bourgades de plusieurs centaines d'habitants, les manœuvres pour garder le pouvoir sont rares et velléitaires. Elles sont l'œuvre de petits notables élus à gauche avant-guerre, parfois depuis très longtemps et maintenus par Vichy (Chommeton, ex-USR, à Bormes, Tassy, républicain socialiste, à Carqueiranne, etc.). Deux localités seulement voient se produire des mouvements de population pour défendre, en vain, des municipalités dont la Résistance veut le remplacement : Puget-Ville où la délégation spéciale est éliminée, malgré une manifestation6, et Belgentier où le maire radical ne peut rester en place en dépit de ses interventions et d'une pétition7.

Le deuxième intervenant possible, l'armée alliée, ne joue aucun rôle, même si l’on a eu cette tentation avant le débarquement. Celui des officiers français qui les accompagnent ou qui participent à l'armée de Lattre, est ponctuel et passager. Il n'y a de leur part aucun effort réel pour imposer un pouvoir politique quelconque, au-delà d'interventions inefficaces si la Résistance locale en décide autrement. Les officiers de sécurité interviennent dans le domaine de l'épuration en faisant parfois relâcher des “ collaborateurs ” pour lesquels les griefs paraissent légers. Ils ne font que passer. Là où les armées séjournent davantage (golfe de Saint-Tropez, Hyères, Fréjus), les conflits ne sont que très classiques, nés des trafics divers que les dépôts militaires alimentent ou des turbulences de la soldatesque (en particulier, américaine).

La Résistance extérieure ? Le gouvernement provisoire ? Il est représenté dans la région par des hommes qui ont fait leurs classes dans la Résistance intérieure (Raymond Aubrac, le général Cochet). Il est difficile de considérer Aubrac comme la surimposition d'un pouvoir externe à la Résistance. Les hommes dont il s'entoure sont, pour l'essentiel, des résistants de l'intérieur. Les représentants de l'État dans le Var ont une incontestable qualité résistante. Le pouvoir départemental à la Libération n'est issu que de la Résistance intérieure. Le préfet, Henri Sarie, chef de Combat, puis des MUR du département, créateur du CDL, en est une aussi parfaite illustration qu'Aubrac. Sans aucun doute aurait-il pu souscrire à l'appréciation que porte Michel Debré sur son propre rôle, en se considérant comme “ un responsable politique issu de la Résistance et désigné par le général de Gaulle ” et comme un administrateur8. À ses côtés, le CDL siège désormais en permanence dans Toulon libéré, travaillant comme lui au rétablissement de l'ordre, et celui-ci commence par l'approvisionnement en eau, en gaz, en électricité, par le déblaiement des rues, par le rétablissement des liaisons. Le CDL travaille en parfait accord avec la nouvelle administration au point de se confondre avec elle les premiers temps, jusqu'au moment où le passage du pouvoir de fait au pouvoir de droit nécessite de clarifier les rapports et les rôles.

La Résistance intérieure s'est imposée au niveau communal, sans tenir particulièrement compte de l'ordonnance d'Alger, du 21 avril 1944, sur le remplacement des municipalités, dont le MLN avait pourtant reçu un exemplaire, au moins, bien avant la Libération. Les autorités nouvelles cherchent à ajuster cette réalité et le texte dont Aubrac remet un exemplaire au préfet par intérim, le 20 août. Son adaptation à la situation locale est l'un des problèmes les plus urgents à résoudre pour le nouveau pouvoir afin de limiter les conflits prévisibles. Mais le préfet par intérim, Vidal, qui a entériné le pouvoir de fait laisse à Sarie une note à ce sujet dans laquelle il souligne que le rétablissement des conseils municipaux élus avant le 1er septembre 1939, prévu par l'ordonnance “ soulève de graves inconvénients ”, car :

“ 1°- Les comités de libération sont les artisans de la résistance et de la libération. Dans la clandestinité, ils ont assumé tous les risques de la lutte contre l'envahisseur, les anciens conseils municipaux n'ont rien fait, et il serait anormal et injuste que l'administration des communes leur soit confiée.

 2°- Les anciens conseils municipaux ne représentent plus l'opinion. ”

Il conseille donc entre la “ situation de fait ” et “ les prescriptions trop rigides du gouvernement ” d'interpréter très largement l'article 7 de l'ordonnance qui permet d'instituer des délégations spéciales, en privilégiant la représentation en leur sein des CLL et des anciens conseils municipaux9. En attendant que le CDL examine les problèmes, cas par cas, les occupants de fait du pouvoir communal - des résistants ou des hommes qui se réclament de la Résistance dans leur grande majorité - sont autorisés à administrer. La solution est réaliste et paraît moralement justifiée.

Les conflits n'opposent pas et n'opposeront pas les résidus de Vichy, les Anglo-Saxons, les gaullistes et les giraudistes de l'extérieur aux résistants de l'intérieur. Ils opposeront d'abord ceux-ci entre eux, dans le prolongement des conflits de la clandestinité, selon le clivage majeur entre communistes et socialistes, car la Libération ne fige pas la situation politique. Elle n'est qu'un moment d'une évolution, un moment privilégié puisque les considérations unitaires ont paru l'emporter.

 

2 - Chronologie d'une transmission de pouvoir10

La deuxième question à résoudre est celle des étapes de la régularisation du pouvoir de fait établi à la Libération et des conflits que fait naître sa répartition. Question importante dans la mesure où sa réponse permet de montrer que les choses ne sont pas aussi simples qu'il n'y paraît et qu'elles doivent être envisagées, comme toujours, dans leur dimension temporelle. Aussi la traiterons-nous dans son ensemble, quitte à faire quelques répétitions par rapport à ce que nous avons déjà traité ou à revenir sur certains points que nous allons esquisser.

  À la quasi-unanimité des premiers jours, fait suite une relance des conflits internes, cherchant à remettre en cause le partage du pouvoir dans les communes et aux niveaux supérieurs. Ils scandent l'histoire politique des semaines qui suivent la Libération. Sur le plan qui nous occupe, ils répercutent l'évolution des rapports de force locaux et régionaux, en même temps que les stratégies politiques nationales.

 

a - Le pouvoir de fait (mi-août-mi-septembre 1944)

C'est l'époque qui commence avec la Libération et dont nous avons déjà décrit certains traits, celle de l'enthousiasme patriotique, celle du pouvoir éparpillé dans les cellules communales qui chacune s'autogérent par nécessité. “ Révolution ” communale tranquille presque partout - là où les clivages d'avant-guerre et de la Résistance n'avaient pas porté les nerfs à vif - elle peut être brutale dans les localités où le fossé, déjà profond sous la Troisième République, s'est encore creusé avec la chasse aux communistes en 1939-41 et avec la mise sur pied d'un groupe de résistance prêt à instaurer un ordre révolutionnaire. Cette situation conflictuelle exacerbée se rencontre surtout là où la Résistance communiste est forte, mais pas partout où le Parti communiste dirige la Résistance, car les conditions indispensables sont l'existence préalable de tensions extrêmes et la présence d'hommes déterminés.

L'épuration “ sauvage ” constitue le phénomène le plus spectaculaire de cette période. Elle est générale et revêt rarement des formes sanglantes ou excessivement brutales. Les communes où se produisent des exécutions sommaires sont peu nombreuses. Celles que nous avons recensées à ce moment-là (47 au total, entre le 15 août et l'automne11) sont réalisées, en général, “ à chaud ”, en continuité avec la répression de l'occupant et les actions d'épuration lancées en juin-juillet par les FTP (Montauroux, Salernes, Draguignan, Toulon). Plus rares sont les exécutions par vengeance, en général d'origine politique. C'est dans ce contexte que disparaissent deux membres de la délégation spéciale formée à Tourves en 1939 pour remplacer la municipalité communiste (accusés d'avoir provoqué des internements), ainsi que le maire de Cotignac, l'ancien député socialiste renaudelliste, Hubert Carmagnolle12. Il est vrai que Cotignac offre un cas extrême avec une délégation municipale très radicale, traumatisée par la répression du 27 juillet 1944, où l'antifascisme se marie très bien avec la xénophobie : les biens d'un “ milicien ” abattu en juillet et le bétail des Italiens arrêtés à la Libération sont vendus pour alimenter la caisse communale de ravitaillement13. Le plus souvent, l'épuration prend un tour moins violent contre la poignée de “ collaborateurs ” de petite volée que l'on a pu arrêter, chefs légionnaires et notables “ blancs ” à la langue imprudente, adhérents du SOL, trafiquants médiocres, ou fascistes italiens : arrestations pures et simples, souvent momentanées (quelques nuits), pas toujours suivies d'envoi à la prison de la ville voisine, obligation de venir signer un registre communal, brimades parfois (le nettoyage des rues en particulier), saisies de marchandises, etc. Quelques femmes sont tondues, et promenées dans les rues (par exemple à Draguignan, cinq le 27 août et neuf le 10 septembre)14. Les communistes n'ont pas le monopole des attitudes dures, bien qu'ils préconisent une épuration sans concession15. L'unité locale de la Résistance et de la population se forge sur la dénonciation des “ brebis galeuses ”. Chaque commune a tendance à régler son “ linge sale ” en famille. Il est rare qu'on prenne le risque de semer la division dans la communauté, comme à Figanières où la liste des légionnaires est affichée sur le panneau municipal16.
La recherche d'une solution communale aux problèmes qui assaillent le groupe est nette sur le plan économique où chacun se débrouille comme il le peut. Pour ravitailler des villages, les municipalités réquisitionnent, imposent, abattent les chevaux laissés par les occupants, utilisent leurs dépôts, perquisitionnent et saisissent les trafiquants. “ Chaque commune alimente ses habitants selon ses possibilités et ses richesses ”17. Prenons un exemple : à Lorgues, la délégation municipale (unitaire), mise en place le 16 août, bénéficie de la présence de trois wagons de farine allemands. Elle peut en donner aux communes voisines et, pendant deux jours, faire distribuer du pain à la population, gratuitement. Pour procurer des ressources aux victimes du bombardement, aux familles des jeunes FFI tués à la Libération et au groupe de résistance qui assure les tâches habituelles de surveillance, elle décide ensuite, le troisième jour, de mettre en vente le pain à un prix taxé et de faire payer la farine aux villages voisins. Elle en échange 2,5 tonnes avec Salernes où l'on se trouve en possession d'un important dépôt de boîtes de conserve allemandes.  Ces boîtes (4 000) sont vendues 10 F pièce toujours au profit de la Résistance et des sinistrés. En même temps, elle réquisitionne (en payant) deux bœufs qui sont écoulés au détail par les bouchers18. Ce type d'attitude, pragmatique, est courant19. La première urgence de tous les responsables communaux est de faire face au ravitaillement d'une population gonflée par l'afflux des réfugiés, les prisonniers et la main-d’œuvre laissée par l'occupant. Il ne s'agit pas d'un choix théorique, bien que certains communistes, poussant le plus loin cette logique autogestionnaire, essayent de la proposer comme une sorte de modèle politique face à l'inefficacité du Ravitaillement général. Le TR FTP, Pagès, que la Libération a surpris à Bargemon, rend compte des premières mesures qu'il a été amené à prendre devant la pénurie de lait. Il a été obligé de recourir à la menace :

“ Si l'appel lancé aux producteurs pour porter le maximum de lait ne produit pas son effet, je prendrai les décisions suivantes : une réquisition des vaches laitières du pays afin de faire une seule laiterie avec un seul responsable, réquisition du fourrage. Les frais seraient payés d'après le pourcentage de lait fourni par les vaches. En, effet, certains producteurs sont trop éloignés du village et ne délivrent pas leur lait ; d'autres n'en portent qu'une partie.

Le lendemain, l'apport de lait se chiffre par une plus value de 30 litres. Le ravitaillement en pain et en viande est assuré ainsi qu'à Claviers. Le service sanitaire est assuré... ”20

À Flayosc, le Comité de Libération, à majorité communiste, est l'un des plus révolutionnaire. Il ouvre une souscription pour les “ Défenseurs du Droit et de la Patrie ” et fait un gros effort de distribution de vivres. Le tract qu'il distribue pour défendre le travail accompli face aux inévitables accusations malveillantes (que l'on retrouve partout où le pouvoir local manipule argent et vivres) rend bien compte de l'atmosphère d'exaltation révolutionnaire et de messianisme qui existe dans quelques communes, où le communisme s'est greffé sur une tradition quarante-huitarde toujours vivace :

 “ Les camarades de Flayosc n'ont déçu personne ; ils ont risqué leur vie pour chasser l'envahisseur ; ils ont fait leur devoir avec abnégation ; le Peuple en armes a effrayé la réaction bourgeoise... Les difficultés ont surgi de toutes parts, une propagande de mensonges essaie de dégrader notre pays, les bruits les plus divers circulent sur notre compte, mais rien n'arrêtera la force du bien. Flayosc a été et restera à l'avant-garde des forces prolétariennes... Camarades de Flayosc, nous devons continuer la lutte et suivre le droit chemin ; nous balayerons tous les affameurs du Peuple, nous culbuterons sans pitié de son piédestal le capitalisme collaborateur et assassin, le Peuple souverain demandera des comptes aux traîtres ; notre Patrie, saignée et écrasée par le boche, renaîtra. Nous voulons cette France chérie, flambeau de l'Humanité, rayonner (sic) de tout son éclat sur le monde ; berceau de la civilisation, elle en a le droit. Enfin, nous verrons poindre à l'horizon une ère nouvelle de bonheur et de prospérité dans le Droit, le Devoir et la Fraternité. ”21
Le cas de Flayosc, bourgade industrielle et agricole, est assez particulier. Par contre, ce qui est largement répandu et qui s'épanouit durant cette période exceptionnelle, c'est la tradition campaniliste et républicaine la plus classique contre laquelle se sont irrités bien des administrateurs les décennies précédentes22. Mais cette période enflammée où une avant-garde croit parfois refaire le monde à l'ombre de son clocher, dans la lignée d'un 1792 mythique et de 1848, se termine au bout de quelques semaines, au plus tard à la mi-septembre, parfois un peu plus tôt, en fonction du rétablissement des liaisons et de l'équilibre qui s'instaure.

 

b - La reconstitution des appareils (septembre-octobre 1944)

Cette période commence dès la fin août, à partir du moment où les institutions (préfet et son administration, CDL) et les organisations issues de la Résistance (partis, syndicats, mouvements) s'installent et étendent leur autorité sur les communes. On assiste à une véritable “ explosion ” de la vie associative qui manifeste à la fois le dynamisme des organisations politiques, mais aussi la volonté de participer à la vie publique d'une partie de la population, beaucoup plus importante qu'à l'ordinaire. Les armes commencent à être rendues et les FFI, casernés à Hyères et Draguignan ou intégrés dans les FRS, désertent les rues des localités23.  
L'épuration “ sauvage ” prend fin peu à peu et les “ collaborateurs ” arrêtés sont regroupés au fort Sainte-Catherine à Toulon (ouvert dès le 28 août), dans les prisons de Draguignan et Brignoles et au camp d'internement ouvert à cet effet à Bandol, le 11 octobre. À Draguignan, les autorités résistantes instaurent d'abord un comité d'épuration de l'arrondissement qui travaille du 28 août au 18 octobre. Il instruit 359 dossiers et fait libérer 43 personnes24. Un arrêté préfectoral du 8 septembre réglemente les arrestations et les perquisitions. Sous l'impulsion du commissaire de la République, la justice se saisit des affaires pour les confier aux tribunaux créés pour les juger, Cours de Justice et Chambres civiques. Aubrac ne perd pas plus de temps que Bounin à Montpellier et les instaure dès le 11 septembre. La Cour de Justice du Var, avec deux sections, à Toulon et Draguignan, commence à fonctionner le 5 octobre, après tirage au sort de 50 jurés sur une liste de 100 noms fournis par les CLL. Par ailleurs, Aubrac prend un arrêté, le 9 novembre, pour régulariser les arrestations, en prévoyant la publication de la liste des détenus et la libération de ceux pour lesquels aucune plainte n'a été déposée25. Ces mesures exceptionnelles sont complétées par la mise en place dans le même temps de comités d'épuration professionnels et, le 4 décembre, d'un Comité de confiscation des profits illicites.
La police, partiellement renouvelée, se reconstitue. Elle reprend de l'assurance et ses prérogatives sous la direction de résistants, en particulier le commissaire Resplandin, ancien chef de la Sûreté, révoqué par Vichy, qui prend les fonctions de directeur de la Police d'État de Toulon et le commissaire Ghibaudo, l'une des figures de proue de la Résistance policière, qui devient son adjoint, chargé de la voie publique26. Parallèlement, les FRS cherchent à s'organisent en gendarmerie bis, couvrant l'ensemble du département, sous le commandement de Fernand Barrat, chef départemental des Milices patriotiques. Les FRS deviennent, malgré les obstacles, “ l'échelon permanent des combattants des Milices patriotiques confié à la direction des chefs de M.P. ”27. Barrat fait preuve de qualités d'organisation certaines en réussissant à les mettre sur pied et à les imposer, grâce à l'appui du CDL (assez tardif cependant). Celui des services d'Aubrac, en particulier de l'état-major marseillais des FRS, commandé par le général Guillot, franc-maçon affilié à l'ORA28, est beaucoup plus décisif. Mais les FRS sont un maillon important de la stratégie du Parti communiste qui a incité ses militants à s'y engager (210 FTP ou MP sur 250 hommes à la mi-octobre). C'est la raison pour laquelle le préfet Sarie est extrêmement critique à leur égard et se refuse, à la différence d'Aubrac, à les considérer, et, avec elles, le Parti communiste, comme un facteur d'ordre, du moins de l'ordre tel qu'il l'entend. Il s'inquiète de ce qu'elles échappent au contrôle de la police et de la gendarmerie prévu initialement29. Pourtant, en plus de leurs missions de protection et de surveillance (du camp de Bandol, en particulier), les FRS aident à mettre au pas les deux groupes indisciplinés qui posent de réels problèmes dans la région toulonnaise : un groupe FFI dans la région de Solliès-Pont et un Groupe franc toulonnais, installé au siège de la “ Gestapo ” (villa La Coquette, à Saint-Jean-du-Var). C'est ce dernier qui soulève le plus de difficultés. Les autorités tentent d'abord de l'intégrer en lui donnant un statut officiel. Il est baptisé Brigade spéciale d'épuration, le 21 septembre30. Mais on doit recourir à la dissolution, fin octobre, car le dossier de ses interventions illégales et de ses “ bavures ” s’est étoffé.
Le préfet et la commission des municipalités du CDL traitent les dossiers parfois épineux des délégations municipales. Deux problèmes doivent être résolus en priorité : Toulon et La Seyne. À Toulon, le 2 septembre, après plusieurs réunions difficiles, une délégation est enfin constituée. Elle est à majorité MLN (huit sièges sur quatorze), mais les dissensions ont opposé cette organisation et les socialistes, ou, plus exactement, les résistants socialistes, comme Frank Arnal, finalement désigné comme le président de la délégation31, et les socialistes “ partisans ” (et résistants), comme Henri Michel, désireux de s'en tenir aux accords, conclus pendant la clandestinité, qui prévoyaient de confier cette responsabilité à leur chef de file, le docteur Risterrucci. À La Seyne, à force de s'opposer à la candidature Lamarque, les communistes parviennent à faire pencher la balance en leur faveur et à s'assurer la majorité, malgré les interventions de Sarie et d'Arnal. Au sein du CLL, Lamarque s'est heurté aussi à l'hostilité de “ vieux ” adversaires de droite et radicaux-socialistes comme son président, Pierre Fraysse, l'un des plus virulents. Après maintes réunions, son retrait final permet de constituer la délégation. Dirigée par le docteur Sauvet (FN), elle est installée le 1er octobre.
Malgré ces difficultés, l'élimination des pouvoirs marginaux et l'intégration des pouvoirs de fait dans le nouvel ensemble institutionnel sont rendues possible par le maintien de l'alliance de toutes les forces résistantes. Il ne s'agit nullement d'une liquidation du pouvoir résistant, mais d'une rationalisation de la situation, dans l'ensemble acceptée sans difficulté par les pouvoirs de base. Commissaire de la République, préfet, CDL sortent consolidés de cette période de reprise en main et l'unité n'a pas souffert, sauf situations locales particulières. Les directives du ministre de l'Intérieur du 30 septembre (clore “ la période d'administration régionale ” et “ rétablir l'unité française ”32) n'ont pas rencontré d'opposition. Elles ont même été devancées dans la mesure du possible.

Le nouveau pouvoir s'appuie sur les mouvements de résistance, MLN et FN, qui, concurremment, essaient de rallier le maximum d'adhérents sans chercher à savoir à quelles heures ils ont fait de la résistance. Il s'appuie aussi sur les partis, socialiste et communiste, et sur la CGT, en train de reconstituer leurs structures. Cette reconstruction ressemble beaucoup à une restauration avec le retour des survivants des directions d'avant-guerre. La prise de pouvoir a modifié les équilibres politiques locaux, mais la reconstitution des partis et le développement des mouvements issus de la Résistance rendent plus homogènes des situations locales très diverses.

Comme le constate le président du CLL de la Seyne, on vit alors “ une période de révolution dans le calme ”33. La régularisation du pouvoir de fait est souhaitée par la majorité de la population34 dont la police, dès septembre, avait noté les réticences vis-à-vis de l'avant-garde résistante, distinguant entre les militants, peu nombreux, et la masse germanophobe qui n'a pas participé à la Résistance. La population

“ dont l'inquiétude va toujours s'apaisant demande qu'il soit enfin mis un terme à un désordre dont l'image la plus blessante est pour elle l'immixion (sic) de gens non qualifiés dans la direction et l'accomplissement d'un service public et le fait de circuler armé jusqu'aux dents sans motif apparent. ”35

Le clivage résistants/population se combine avec d'autres qui se mêlent ou se surimposent, clivages politiques évidemment, sociaux, de génération ou d'origine. L'une des fractures courantes est celle qui court entre la population autochtone et les FFI (au sens large) non originaires du lieu, réfugiés de Toulon en particulier36. La forte présence de jeunes parmi les groupes armés de la Libération est une source de tension encore plus importante. Sans compter les querelles intracommunautaires qui sont un des moteurs importants de la vie politique locale. En somme, il est souvent plus facile de reconnaître la Résistance derrière le général de Gaulle et le pouvoir national que derrière le voisin FFI ou membre du CLL, surtout si l'on est un paysan propriétaire ou un fonctionnaire, d'origine française, socialisant, “ patriote ” ou résistant et que celui-ci est un jeune bûcheron FTP d'origine italienne. De ce fait, le rétablissement d'un ordre républicain qui ne bouleverse pas les positions sociales calme les craintes.

Mais les problèmes, un moment relativisés par l'unanimisme, subsistent et ne tardent pas à aiguiser les tensions. La population qui désire le rétablissement le plus rapide possible d'une situation normale sur le plan politique et matériel est cependant prompte à s'emballer et à récriminer. Elle ne suit pas forcément ceux qui désirent la transformation des structures économiques du pays, mais est prête à le faire pour réclamer l'épuration ou un meilleur ravitaillement. Les plus politiques parmi les résistants se divisent entre ceux qui veulent la transformation par l'État et ceux qui aspirent à la transformation de l'État. Ces derniers, communistes et FTP, mais aussi des socialistes, des résistants de base investis de responsabilités à la Libération, commencent à manifester leur déception et à se sentir marginalisés. De la réintégration de la justice et du ravitaillement dans des circuits plus normaux naît le sentiment d'une dépossession et, déjà, les CLL se mettent à protester contre les lenteurs de l'épuration. C'est sur ces fractures que vont s'appuyer les luttes qui s'annoncent.

 

c - La tension sans la rupture (novembre 1944-février 1945)

Il n'y a pas de dualité des pouvoirs jusqu'alors. Le pouvoir de fait de la Libération s'est intégré sans grande difficulté dans le nouvel ordre. Le pouvoir résistant s'exprime à la fois par l'administration renouvelée à la tête et par les institutions de la Résistance. On se rapproche d'une situation de double pouvoir lorsque les relations se durcissent entre composantes de la Résistance, alors que se défont, d'une part, l'équilibre des pouvoirs né de la Libération et, d'autre part, la “ divine surprise ” de l'unité alors ressoudée. Mais il est trop tard pour qu'un double pouvoir effectif puisse s'instaurer.

Déjà, en octobre, plusieurs événements annonçaient cette évolution :

- Des récriminations locales appuyées sur la lenteur de l'épuration37.

- La création à Marseille d'un Comité régional de la Libération promis à un avenir médiocre tant à cause des particularismes départementaux que des réticences inavouées des socialistes face à un organisme qui apparaît surtout comme un moyen pour les communistes de contourner la majorité socialiste-MLN du CDL des Bouches-du-Rhône.

- Le congrès des CDL du Sud-Est à Avignon, les 7 et 8 octobre, qui est loin d'être une imitation, non dite, de la Ligue du Midi, malgré ses allures, mais qui manifeste avant tout la crainte des CDL, et des communistes particulièrement, devant la mise à l'écart progressive qui s'amorce au moment où l'on projette de remettre sur pied les conseils généraux38.
C'est en novembre que le Parti communiste passe vraiment à l'offensive. Il s'appuie sur un FN en plein essor et sur les institutions résistantes. Le but de ce durcissement qui n'est pas propre à la région, mais qui y prend un relief particulier, est tout autant de tenter de freiner - et si possible d'interrompre - la tendance à la marginalisation qui le guette que d'élargir les positions de pouvoir qu'il a pu acquérir. Vaine tentative pour défendre les Milices patriotiques, puis leur avatar (les Gardes civiques républicaines)39, campagne de presse sur l'épuration et par l'entremise des CLL, revendication de pouvoirs accrus pour la CGT (à l'instar des Bouches-du-Rhône où elle est réputée contrôler les transports), premières protestations sur le ravitaillement et premières manifestations de ménagères, offensive politique pour accroître sa représentation au sein du CDL et dans les communes (en créant de nouveaux CLL), dénonciation violente de la “ 5e colonne ” marquent ces semaines de tension parfois extrême.
L'offensive joue sur les frustrations éprouvées par de nombreux résistants (et que les militants communistes ressentent profondément) et par la population. Lancée du sommet de l'appareil, sans volonté de rupture, elle est aussi une réponse aux tensions d'une base qui a le sentiment d'avoir beaucoup lutté et mieux que d'autres dans la Résistance et de s'être fait flouer. Le maintien sur place des FFI, souvent d'origine FTP, engagés dans l'armée avec enthousiasme, est ressenti comme une volonté de les exclure du combat. Cet encasernement inutile porte atteinte au projet d'armée populaire pour lequel les communistes ont fait de gros efforts militants. Leur base est écœurée par une épuration jugée insuffisante, ressentant comme une coupable mansuétude les grâces et les libérations d'internés, bien que celles-ci soient pourtant décidées par des commissions composées de résistants de toutes tendances. Elle est déçue par un ravitaillement toujours insuffisant et un marché noir persistant, qu'elle relie au maintien supposé de vichystes dans l'administration et au pouvoir intact des “ trusts ”. Ces réactions sont aussi celles d'une partie de la population, alors qu'il faut subir un hiver très rigoureux. Le moment semble politiquement bien choisi. Les interceptions postales (qui continuent) illustrent l'ampleur des désillusions40. De nombreux résistants du MLN éprouvent les mêmes déceptions, surtout s'ils partagent la mystique révolutionnaire des communistes41.  
Alors que la guerre continue et que l'offensive des Ardennes relance (et permet de relancer) l'inquiétude, la presse monte en épingle les exploits d'une fantomatique et insaisissable “ bande à Sabiani ”. Les Gardes civiques révolutionnaires sont mobilisées pour faire des barrages de route. Les FRS font de même jusqu'à ce que le commandant de la subdivision militaire, le colonel Lelaquet, le leur interdise. Son initiative, appuyée par le préfet, suscite les plaintes de leur état-major, ému parce que les “ agents de la 5e colonne sèment la mort ”, et une demande de sanction contre lui de la part du CDL42. Il y a volonté incontestable de créer un sentiment d'insécurité pour faire pression sur le gouvernement. Il faut peu de choses pour que, dans un tel climat, la tension éclate en brutales bouffées de colère, comme on le voit dans les départements voisins, à Pertuis, le 24 novembre ou à Digne, le 2843, comme si le Parti communiste était dépassé par ses propres troupes et hésitait, partagé lui-même entre l'apaisement et la stratégie de la tension. Le chef du PCF varois, l'ancien député Bartolini fait partie de ceux qui calment le jeu, ainsi qu'on peut le constater lors du Congrès départemental des CLL qui se tient le 9 décembre à Draguignan. Bartolini garde la même attitude modératrice en janvier au plus fort de la dégradation des relations entre le CDL, où les communistes ont accru leur influence, et le préfet.
L'État impose ses règles. Contesté, son pouvoir n'a pas été battu en brèche par un autre pouvoir. Les Milices patriotiques sont dissoutes, les Gardes civiques ne sont pas reconnues, les FRS perdent une partie de leurs prérogatives, avant de fusionner avec les GMR, on retourne aux règles juridiques traditionnelles alors que les libérations d'internés s'accélèrent, après tris répétés. Le 4 janvier 1945, Aubrac fait part des remarques du ministre de l'Intérieur, Tixier, “ sur les conditions dans lesquelles sont prises dans la région de Marseille, les mesures d'internement ”. Le gouvernement préconise l'éloignement plutôt que l'internement et entend mettre fin à la “ loi des suspects ” qui apparemment sévirait encore ici, comme quoi chacun a sa propre relecture de cette Révolution Française toujours présente dans la mémoire44. Tixier qui entend aussi rogner les pouvoirs des CDL est parfaitement relayé par Sarie, dans le Var. Tout démontre la cohérence de l'action gouvernementale dans le sens d'un retour au cadre étatique classique et d'un affaiblissement des comités devenus aux yeux des résistants anticommunistes les instruments du PCF. Le soutien que Sarie apporte le 24 novembre aux maires “ qui se plaignent de l'ingérence de certains éléments des CLL ” exprime clairement cette évolution : leur rappelant qu'ils sont “ l'émanation du pouvoir central ”, il les encourage à ne laisser personne se substituer à eux45.
Les partisans de ce pouvoir central sortent vainqueurs de l'épreuve de force. L'éviction de Raymond Aubrac, remplacé le 24 janvier 1945 par le préfet Paul Haag, préfet du Var révoqué par Vichy en 1940, est très symbolique, bien que, vu du Var, l'action du Commissaire régional de la République n'ait jamais revêtu un caractère philocommuniste prononcé. Demi-victoire cependant, car le profil bas adopté par le Parti communiste a contribué à cette issue. Personne n'est dupe et le préfet souligne combien la tension est retombée depuis le discours de Maurice Thorez, à Ivry, le 21 janvier46. Demi-victoire aussi qui se paye par la démoralisation de nombreux résistants, toujours choqués par une épuration insuffisante. L'impunité de suspects et les libérations d'internés provoquent plusieurs démissions de délégations municipales. La “ comédie de l'épuration ” ne fait plus recette et les séances des Cours de Justice sont désertées. Il est vrai que le défilé d'inculpés assez minables déçoit l'attente populaire, toujours à la recherche des "vrais coupables" sur qui se décharger de toute responsabilité 47.

 

d - Le retour devant les électeurs

La dernière période court jusqu'à l'automne 1945, dominée par les échéances électorales et le rétablissement d'une démocratie plus classique. Les institutions de la Résistance et les mouvements n'ont plus d'initiatives politiques et ne sont plus que des “ courroies de transmission ”. Prévalent donc les relations entre partis. Depuis l'automne 1944, le FN préconise la liste unique aux municipales en s'appuyant sur les sentiments ordinaires et toujours unitaires de la population et de la base résistante. Le MLN varois qui a beaucoup grossi, lui aussi, depuis la Libération, ne s'aligne d'ailleurs que difficilement sur les positions socialistes. Il est favorable à la fusion avec le FN et entre en crise après le congrès de Paris qui prend la décision inverse. Crise interne et crise des relations avec la SFIO (sur fond de relance du duel Arnal/Risterrucci pour la mairie de Toulon) se résoudront après l'échec des listes MLN aux élections municipales. Il n'y a plus d'espace politique pour les mouvements.

Au début 1945, les comités de Libération perdent l'essentiel de leurs prérogatives. Alors qu'Arnal, toujours président du CDL, s'en dégage et que Picoche, prenant acte de son rôle désormais réduit, en démissionne, le CDL continue à s'élargir, mais que représente-t-il ? Les ménagères ont renoué avec les manifestations de rue et tout indique qu'elles ne sont pas contrôlées, malgré le souci des communistes et du CDL de les canaliser48. À Toulon où l'on en compte trois fin février-début mars49, elles s'accompagnent de quelques violences : jet de pierres contre la sous-préfecture, invasion du Cercle naval où la nourriture est dérobée (car la marine dont les membres ont conservé leurs avantages alimentaires reste la cible des critiques).
Le culte de la Révolution Française perd des dévots. La révolution mimée fait long feu à son tour. La réédition locale des États-Généraux de la Renaissance au printemps 1945 est un échec50, tout comme leur apothéose nationale du 14 juillet.
Partis communiste et socialiste dominent la vie politique locale et sont les seuls garants de l'unité de la Résistance, transmuée en alliance électorale contrainte et ponctuelle qui n'empêche pas une farouche rivalité. Les grands débats de congrès sur l'unité ouvrière cachent mal une irréductible méfiance. Les élections cantonales de l'automne, survenant après l'éclatement du MLN, la démobilisation des FFI, la disparition des CLL, la fin des Cours de Justice locales et la fermeture du camp de Bandol51, contraignent de clore le chapitre ouvert en août 1944, bien que le CDL subsiste encore quelque temps et que le quotidien “ unitaire ” - La Liberté du Var - créé à ce moment-là parvienne à survivre jusqu'au printemps 1946, avant de prendre acte à son tour de l'impossible cohabitation des deux forces régénérées par la Résistance.

 

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Entre la Libération et le moment où le pays se dote de dirigeants élus, l'on assiste à un retour progressif à la normalité politique. Le pouvoir ne glisse pas des mains de “ la ” Résistance, sauf à considérer qu'il y en a une fausse et une vraie. Les résistants qui s'en emparent en août le conservent à tous les échelons jusqu'aux élections. Personne ne les en dépossède. Unis grâce à la Libération, ils le restent, au moins en façade, après. Ils admettent dans leur ensemble la prééminence de l'appareil d'État. Toutes les composantes de la Résistance participent à la coordination, à la rationalisation et à la centralisation, mises en œuvre le plus rapidement possible. Chacun coopère à la résorption des poches d'illégalité.

Les conflits qui surgissent très vite se situent en continuité avec ceux que la Résistance connaissait dans la clandestinité. Ce sont des conflits internes, politiques, avec, en premier lieu, celui qui oppose communistes et socialistes, soit directement, soit par institutions ou mouvements de résistance interposés. Sur ce conflit fondamental, se greffent d'autres problèmes liés aux contradictions qui parcourent les principales forces au pouvoir, au jeu des forces sociales ou politiques secondaires, aux rapports de la population et de ceux qui la dirigent, aux relations entre les divers niveaux de responsabilité. Il est donc nécessaire, après ce survol chronologique, d'entrer dans le détail du partage de ce pouvoir résistant.


 

1. Nous pensons bien entendu aux longues carrières politiques de Gaston Defferre, Edouard Soldani (président du Conseil général du Var jusqu'en 1985), Jean Garcin (président de celui du Vaucluse entre 1970 et 1990), Louis Philibert (son homologue des Bouches-du-Rhône de 1967 à 1990), etc.

2. J.-P. AZÉMA, op. cit., p. 358.

3. D'où des débats passionnés et incessants sur la date du début de la Résistance. In La Libération dans le Midi..., op. cit., p. 13, P. LABORIE, dans sa préface, insiste sur le climat de mythification qui entoure la Libération.

4. C-H. FOULON, Le pouvoir en province à la Libération. Les commissaires de la République 1943-1946, Paris, 1975. L'analyse très “ basiste ” de G. MADJARIAN, Conflits, pouvoirs et société à la Libération, Paris, 1980, porte surtout sur les conflits entre les deux réseaux de pouvoir, celui de la Résistance intérieure et celui de la Résistance extérieure, mais elle pêche par dogmatisme.

5. Louis Baudoin, entrepreneur, franc-maçon, préside la Chambre de Commerce, le syndicaliste socialiste, André Bouis, celle d'Agriculture et le communiste Léon Pothier, celle des Métiers. La profession agricole était restée aux mains des socialistes sous Vichy.

6. ADV, 1 W 48, Rens. gén., 5 septembre 1944 : la délégation et une trentaine d'habitants ont essayé de résister à la prise de possession de la mairie par le maire, communiste, éliminé en 1940. Le curé a essayé, en vain, de prôner la réconciliation. Les partisans de la délégation spéciale ont manifesté dans la rue.

7. ADV, 1 W 36, Belgentier, où la municipalité Arnaud offre l'un des rares cas de pouvoir patronal dans le département, Arnaud étant aussi le patron tanneur du village. L'affaire est aggravée par le conflit qui oppose la délégation résistante et un groupe FFI (à majorité “ étranger ”, c'est-à-dire toulonnais) particulièrement indocile, qui excède la population par sa désinvolture, le favoritisme des distributions de vivres, les prix fantaisistes pratiqués, les dettes laissées. D'où les regrets d'autant plus vifs de la population (lettre du président de la délégation municipale au préfet 17 octobre 1944).

8. M. DEBRÉ, op. cit., p. 325.

9. ADV, 1 W 33, Note à M. le préfet. Situation municipale, dactyl., s.d.

10. J.-P. SCOT (Cahiers d'histoire de l'Institut Maurice Thorez n°8-9 1974, “ Les pouvoirs d'état et l'action des communistes pour “ la démocratie agissante ” août 1944-juillet 1945 ”) propose une chronologie que nous rejoignons en partie, avec des perspectives et un vocabulaire différents : 1er stade août-novembre 1944 (conflit secondaire interne entre autorités et majorité de la Résistance, mise en place des instruments politico-militaires du pouvoir), 2e stade novembre 1944-janvier 1945 (évolution des divergences du politico-militaire au politico-institutionnel), 3e stade février-juillet 1945 (défense de l'union de la Résistance et recherche de la démocratisation du pouvoir par des alliances politiques et la mise en avant du programme du CNR).

11. D'après le relevé que nous avons fait et que nous estimons très proche de la réalité. Elles se décomposent ainsi : 15 pendant la Libération, 24 jusqu'à la mi-septembre et 8 après, concernant le territoire de 17 communes (dont 11 à Toulon).

12. On le suppose alors responsable de l'arrestation de son secrétaire de mairie, fusillé au Bessillon le 27 juillet 1944. La mort, ce jour-là, de 11 otages et de 8 maquisards a créé un tel état de tension que Carmagnolle a été, en quelque sorte, une victime expiatoire. Son exécution a eu lieu le 28 septembre. Interpellé et mené à Brignoles, il avait été libéré peu après. Les victimes tourvaines ont été exécutées le 14 septembre.

13. ADV, 1 W 39, Cotignac, Pol. mobile, 23 mars 1945 : 6 Italiens arrêtés. À Solliès-Pont, 17 Italiens déblaient les rues avec quelques SOL, laissés en liberté (1 W 53).

14. Dans assez peu de communes à en juger par la rareté des mentions que nous avons pu retrouver dans les documents de l'époque.

15. Ainsi à Draguignan où la section du PCF diffuse deux tracts, le 29 août, “ A la population dracénoise ” (“ Des femmes ont été tondues. Il en aurait fallu beaucoup plus ” et pas que des “ coucheuses ”"... “ Pas de fausse révolution dont le désir est déjà de saboter l'œuvre de résurrection ”), et le 14 septembre, “ Alerte ! ” (hostilité à une épuration insuffisante et “ poudre aux yeux... Faudra-t-il recourir à des solutions extrêmes pour nettoyer le pays ? ”).  

16. ADV, dossier sans cote, Commissariat spécial de Draguignan, 9 septembre 1944.

17. ADV, 1 W 95, Gend., 25 septembre 1944 : le ravitaillement est le problème le plus ardu. La ration de pain varie de 150 à 300 grammes, de même la viande.

18. ADV, 1 W 95, enquête de gendarmerie (plusieurs dépositions), 7 novembre 1944.

19. L'étonnement sera aussi grand que la colère quand, plusieurs semaines après, les administrations militaires et fiscales demanderont des comptes pour les chevaux abattus, les stocks vendus ou distribués qui ont servi à assurer la subsistance de la population.

20. Arch. privées, rapport du 27 août 1944. Par la suite, Pagès, passé à Draguignan, supervise les initiatives prises par les groupes FTP locaux et contribue à les unifier (sachant qu'à Flayosc, le responsable échange de l'essence contre des denrées, il ordonne de porter cette essence à Draguignan, etc.). Autre exemple dans le rapport du COR déjà cité sur les 39 mairies occupées où les FTP “ ont organisé la vie économique ” : contrôle du lait pour le faire échapper au marché noir, augmentation de la ration de pain, distribution de viande, baisse des prix des fruits et légumes, etc.

21. Tract “ Honneur aux camarades défenseurs du droit et de la Patrie ! ”, par Le Comité de Libération, imprimé (ADV, dossier non coté, commissariat spécial de Draguignan, 9 septembre 1944).

22. Un exemple en 1882 in Y. RINAUDO, Les paysans du Var fin XIXème s. - début XXème s., Lille, 1982, t. 2, p. 615 :  le préfet se plaint du tempérament et des “ habitudes d'esprit des populations de ce département, fortement imbues d'idées d'émancipation et d'autonomie ” et des conseils municipaux “ qui se croient armés du pouvoir souverain de tout diriger et tout régenter dans leur commune... ”

23. Ainsi à Solliès-Pont où 27 FFI-FTP se sont engagés et où il n'en reste plus que cinq ou six dans la localité (ADV, 1 W 53, délibération du Comité de Libération Nationale).

24. ADV, 1 W 95, Rens. gén., 14 septembre : le comité, composé de résistants de toutes tendances, comprend 3 sections : arrestations, révision des arrestations sans chef d'accusation et révision des décisions. Le substitut du procureur de la République Croizille, résistant, sert de conseiller juridique. Bilan de l'action du comité in 1 W 10, Rens. gén., 27 octobre 1944.

25. Arrêté n°714. La liste des détenus du Var et des Basses-Alpes est publiée au Bulletin officiel du commissariat régional de la République à Marseille n° spécial, 16 décembre 1944

26. Raphaël Resplandin, franc-maçon, de tendance radicale, a adhéré aux MUR, puis au FN pendant la clandestinité. Au total, 17 policiers ont été arrêtés ou relevés de leur fonction dont le directeur de la Police d'État de Toulon qui avait noué des relations avec les MUR en 1943, mais à qui l'on reproche son attitude antérieure à Nîmes.

27. Arch. privées, Demande de reconnaissance et de budget pour les MP du Var par le conseil départemental des MP, 1er octobre 1944.

28. M. AGULHON et F. BARRAT, op. cit., p. 50 et sur le Var, p. 69 et suiv. Les Milices patriotiques s'organisent sur une base territoriale, calquée sur celle de la gendarmerie, et créent en septembre un comité départemental. Barrat a essayé de se faire reconnaître par le CDL fin août en mettant son organisation à sa disposition, en vain (pas de réponse). L'habilitation n'intervient que fin septembre, le 30, après une entrevue avec Aubrac et Guillot, reconnaissant Barrat comme lieutenant-colonel et son adjoint, Traversa, comme commandant, leur accordant 420 000 F de subvention, une caserne et les services de l'Intendance militaire. Dès le lendemain, est rédigée pour le CDL la demande de reconnaissance et de subvention (1 million pour septembre) ci-dessus (rapport de Barrat au CDL, 18 octobre 1944, arch. Amigas).

29. ADV, 1 W 98 : dans une note du 14 octobre, Sarie explique à Aubrac son hostilité aux FRS par le monopole du recrutement laissé aux MP et trouve étrange leur accréditation, parvenue le 12 octobre, alors qu'elles sont “ sans aucun doute ”  inféodées au PC. Conscient de la chose, Barrat propose, le 18, d'y intégrer 40 résistants venant des CFL ou de l'ORA

30. ADV, 1 W 105, accord du 21 septembre entre le sous-préfet, le chef du GF et un médiateur, le Dr Adrey. Après sa dissolution, les membres du groupe, persistant dans le gangstérisme, seront finalement arrêtés le 10 janvier 1945.

31. ADV, 1 W 95, note du sous-préfet, s.d. Arnal a été désigné après le refus du Dr Malartic, grand bourgeois toulonnais, modéré et franc-maçon, membre du FN, d'assumer cette responsabilité. La délégation est portée à 20 membres par la suite : deux socialistes et deux communistes, trois CGT, trois MUR, un franc-maçon, un FUJP, une UFF, une résistante du MLN, deux spécialistes

32. Citées in G. MADJARIAN, op. cit., p. 85.

33. Arch. privées, lettre au préfet, 11 octobre 1944, pour se plaindre des lenteurs de l'épuration. La lettre est certainement de Pierre Fraysse.

34. Ce que remarque aussi, de l'autre côté du Rhône, A. MARTEL : “ le rétablissement de l'État dans sa forme traditionnelle semble répondre à une aspiration majoritaire à l'unité nationale et à l'ordre public. Il s'identifie au retour à la “ normale ” ”  tandis que M. GOUBET constate qu' ”un décalage est apparu entre le discours et la réalité ” (in Libération dans le Midi..., op. cit., p. 80 et 128).

35. ADV, 1 W 95, commissaire de police Bartoli, 27 septembre 1944, qui note également “ qu'une évolution fort sensible et même considérable s'est produite dans l'esprit de la population. À la vindicte populaire des premiers jours de la libération, elle a vu succéder l'institution d'organismes spécialement chargés d'éclairer la justice et sa sécurité lui est apparue mieux assurée ”.

36. Surtout dans les villages de la région toulonnaise :  Evenos, Solliès-Ville, Belgentier, etc.

37. Par exemple, le CLL de Flayosc proteste dans Rouge-Midi n°58, le 24 octobre, parce que l'industriel local n'est pas encore arrêté et réclame des “ Comités de Salut Public siégeant en permanence et ayant à leur tête des Robespierre et des Marat ”.

38. Convoquée par le CDL de la Drôme, le 27 septembre, cette réunion rassemble les “ noyaux actifs ” de 40 CDL. On y débat de l'épuration et du rôle des CDL surtout. Diverses motions sont votées allant du retour de Maurice Thorez à la convocation d'États-Généraux à Paris pour discuter du programme du CNR, en passant par la défense des MP, le renforcement du rôle des CDL dans l'épuration et l'amélioration du ravitaillement. Les CDL ne s'opposent pas à la réunion des conseils généraux, mais réclament la possibilité de dresser la liste de leurs membres, en les complétant par des membres du CDL et en les confinant à un rôle gestionnaire, tandis que le CDL garderait un rôle de contrôle et d'animation de la vie politique locale. Sur cette réunion, G. MADJARIAN, op. cit., p. 138-139.

39. Les MP sont dissoutes le 28 octobre et, dès le 4 novembre, le CNR adopte le statut des Gardes civiques républicaines.

40. ADV, 1 W 27, nombreux exemples.

41. Comme on peut le voir à la lecture de Résistance, l'hebdomadaire du MLN, qui consacre de nombreux articles à l'épuration, avec dénonciations des cas jugés scandaleux. Dans son n°13, du 11 octobre 1944, E. Soldani dénonce déjà l' ”échec de la révolution ” et souligne que “ temporiser, c'est saboter la révolution ”, que la seule légalité est celle des organismes de la Résistance, proclamations tempérées cependant par le souhait “ que le peuple pense d'abord la révolution avant de l'entreprendre et de travailler ensuite à la réaliser ”.

42. ADV, 1 W 98, plainte du commandant des FRS, 6 décembre 1944 et intervention du CDL auprès d'Aubrac, le 13, pour qu'il relève Lelaquet de son commandement. Au même moment, le 9 décembre, les FRS réclament des effectifs supplémentaires et des armes. Au cours des deux nuits suivantes (10 et 11 décembre), ils se plaignent  de manœuvres suspectes, voire d'une “ attaque ” (trois salves). En même temps, les FRS, qui ont été maintenues dans un état de sous-équipement certain, sont allées se servir en vêtements dans les stocks de l'Intendance militaire, le 8 décembre, d'où plainte en retour de Lelaquet.

43. À Pertuis (Vaucluse), la population, bouleversée après la mort de 34 FFI dans une explosion qu'elle attribue à la “ 5e colonne ”, entend obtenir l'exécution de détenus. Aubrac doit négocier, dans un contexte dramatiquement tendu, et arrive à échanger les otages contre l'exécution du chef départemental de la Milice du Vaucluse. L'affaire de Digne est très significative : les FFI se révoltent contre une épuration jugée trop douce et exigent l'exécution de deux condamnés à mort (ce que le CDL accepte) et celle d'autres détenus, la révision d'un procès et l'arrestation des suspects. Les révoltés sont loin d'être tous communistes. La mort accidentelle de plusieurs FFI et des condamnations de collaborateurs trouvées trop clémentes ont entraîné la révolte (J. GARCIN, op. cit., p. 434). Ces événements éclairent d'ailleurs un mécanisme que l'on a bien connu en 1792, dans une période où la violence “ archaïque ” était bien plus répandue. À rapprocher d'événements comparables en décembre à Lyon contre le préfet Angeli.

44. Arch. privées, circulaire du CRR au préfet du Var, 4 janvier 1945 : “ De l'avis de l'Administration centrale, si une “ loi des suspects ” a pu trouver sa justification aux heures tragiques où les périls extérieurs se liguaient avec des révoltes suscitées dans vos départements mêmes, pour menacer les conquêtes populaires, ce n'est pas lorsque la démocratie retrouvée marque sa renaissance par la victoire de ses armées et la restauration de la légalité républicaine, qu'il peut s'agir de remettre en vigueur systématiquement sous quelque forme que ce soit, une procédure arbitraire ”.

45. ADV, cabinet 566, 24 novembre 1944, réunion des maires du Var : “ Personne en dehors de vous n'a le droit de commander dans votre mairie (vifs applaudissements) ”.

46. ADBdR, M6 11542, rapport mensuel, 16 février 1945 : “ l'incidence est sensible... Depuis le discours retentissant de M. Maurice Thorez, tout paraît rentrer dans l'ordre ”. Dans ce discours, Thorez freine l'ardeur des CDL en disant que leur tâche n'est pas de se substituer aux administrateurs, mais de les aider (C.-L. FOULON, op. cit., p. 229).

47. ADV, 1 W 22, Rens. gén., 20 février 1945 : le public a la conviction que seuls les pauvres sont jugés et que les autres courent.

48. Arch. Amigas, rapport d'activité d'un membre du CDL, communiste, mars 1945 : les manifestations “ spontanées et légitimes ont été mises à profit par des fauteurs de troubles ... Il a fallu toute l'autorité du CDL pour ramener le calme ”.

49. 27 février, 1er et 3 mars 1945.

50. Même constat d'échec dans les Alpes-Maritimes (J.-L. PANICACCI, “ Le Comité départemental de la Libération... ”, op. cit., p. 105 : indifférence de la population).

51. La Cour de Justice du Var ferme ses portes le 16 novembre 1945, après avoir rendu 212 arrêts (29 condamnations à mort dont plusieurs par contumace, 17 condamnations aux travaux forcés à perpétuité et 69 à temps, 68 peines de prison ou de réclusion, 38 acquittements), tandis que la chambre civique a rendu 215 arrêts dont 84 dégradations nationales à vie. Le camp est fermé le 15 juin 1945 et les détenus sont transférés à Marseille. L'examen de leurs dossiers se termine le 30 novembre 1945. Dans son bilan final, le préfet comptabilise 1 146 internements dont 753 suivis d'une libération plus ou moins rapide. Voir bilan de l'épuration en annexe.