B - LA RESISTANCE EN LUTTE OUVERTE

     

Le débarquement de Normandie a contraint ou a incité la Résistance à franchir une nouvelle étape dans son combat. Quelles que soient les formes qu'elle revêt - et la Résistance armée ne doit pas cacher le reste - le temps de l'illégalité et de la lutte ouverte est arrivé pour elle. Survoltée par les événements, par la répression et par la certitude que la Libération est proche, une grande partie de la population “ patriote ” entre en scène ou s'y prépare. La Résistance se confond désormais avec tous ceux qui, depuis 1941-1942 sont de cœur avec elle ou avec les Alliés, sans avoir voulu ou pu s'engager.

À ce moment-là, de près ou de loin, tous les résistants, tous les actes de Résistance, mêmes ceux qui ont les apparences de la spontanéité, dépendent de l'une ou l'autre de ses composantes. Les manifestations populaires relèvent entièrement de sa responsabilité. Qui ne sait maintenant comment prendre contact avec ses représentants ? L'efficacité de la répression dans telle ou telle commune en témoigne malheureusement. Il n'y a presque plus de résistance informelle ou spontanée. Les jeunes gens, parfois provocateurs des mois précédents, sont partis rejoindre le maquis. À partir du moment où la Résistance se découvre, cet élargissement  est inévitable et, pour beaucoup, pour ceux, en particulier, qui fondent leurs espoirs sur les “ masses ”, souhaitable et recherché. N'est-ce pas le fruit de tout le combat mené jusque-là ?

Même pour les résistants patentés, même pour les clandestins, cette courte période n'est comparable à aucune autre. Épuisante et intense, périlleuse et exaltante, elle bouleverse toute la vie du résistant. Henri Michel en rend compte pour lui-même, mais ce qu'il dit vaut pour tous ses camarades :

 “ Toute cette période est extrêmement mouvementée : voyage à Marseille dans des conditions impossibles, tournées à bicyclette dans le département pour régler un conflit, mettre en place un CLL, organiser une milice ou un groupe de parachutage, etc. Au CDL, nous nous trouvons tous les jours devant des faits nouveaux qui démolissent nos prévisions de la veille... Il me fallut une dernière fois changer d'état-civil et de logement. J'échappais plusieurs fois par miracle, mais il est certain que j'aurais fini par être pris si cette vie devait continuer. ” 1

Désiré ou imposé, le moment du combat à découvert est arrivé. Parfois contraints par les initiatives prises après le 6 juin, les résistants engagés dans l'action immédiate sont beaucoup plus nombreux qu'avant. Ce sont eux qui forment les maquis de la deuxième génération. Par leur diversité et leur ampleur, les actions de résistance que l'on peut enregistrer témoignent du saut qualitatif et quantitatif accompli. C'est ce flot que la répression est impuissante à endiguer.

1 - Le temps de l'action

Les actions repérables, si nombreuses soient-elles, ne peuvent prétendre donner une image fidèle de la Résistance. Il est des domaines qui ne peuvent entrer dans ce cadre, et non des moindres. Dans cette période où se pose la question de la prise du pouvoir, tout ce qui touche à sa préparation ne fait pas partie de ce que l'analyse quantitative peut mesurer. Ces actions ne sont donc que l'écume de la résistance informelle ou organisée. C'est encore plus vrai pour la période juin-août 1944 que pour d'autres, tant la Résistance s'est étendue, tant elle est immergée dans la société.

Mais la mesure globale de l'action résistante permet de mettre en lumière les changements décisifs et l'originalité de cette résistance d'après le 6 juin 1944. Les effets du débarquement en Normandie ne se résument pas à une mobilisation momentanément réussie. Les opérations de la Libération en Provence (comme ailleurs) commencent à ce moment-là, et non pas le 15 août. Cette mesure permet de prouver que cette affirmation ne relève pas du postulat.

La conséquence la plus spectaculaire est d'abord un changement de rythme dans l'action. Entre le 6 juin et le 15 août (exclu), nous avons recensé 375 actes de Résistance dans le département, c'est-à-dire 22,6 % du total enregistré depuis 1940. Ils sont passés d'une moyenne journalière de moins de deux en 1943 et de deux au début de 1944 à finalement plus de cinq pendant cette ultime période.

La modification de la répartition géographique de ces actes n'est pas moins significative. Elle traduit le déplacement des zones d'activité résistantes (et de la population) vers l'intérieur du Var. La part du littoral tombe à son niveau le plus bas avec 38,7 %. Le Haut-Var qui offre l'abri aux maquis, mais peu de cibles, reste autour de 16 %, comme dans la période précédente. Par contre, le Var moyen totalise le maximum avec 44,2 % des actions parce qu'il est le théâtre des coups de main réalisés par les maquis de la zone pré-alpine, mais aussi parce qu'à la participation plus active de ses ruraux à la Résistance s'ajoute celle des citadins repliés.      

Les tracts et les journaux clandestins en circulation n'ont jamais été aussi nombreux et les distributions connues aussi fréquentes. Pourtant la part relative de la propagande est tombée de 38 % à 15 %2. Un autre stade de la lutte a été franchi.
Il est marqué par l'essor de l'action de masse. Les manifestations et les grèves enregistrent l'augmentation la plus spectaculaire. Elles font un bond par rapport à la période immédiatement précédente, passant de 13 entre janvier et le 6 juin à 34 après. Prenant prétexte de la pénurie, elles sont le signe de la dégradation des conditions de vie, mais plus encore celui de l'impact de la Résistance organisée sur “ les masses ”. La grève sort des entreprises et des localités où elle était restée cantonnée jusqu'alors. Les manifestations patriotiques de ce 14 juillet ont une ampleur bien supérieure à celle des années précédentes. Il y a davantage de communes concernées et davantage de participation. Comme on le verra, cette commémoration offensive s'intègre dans un plan insurrectionnel. Elle est couplée avec d'autres actions de masse et des raids de maquis. L'ensemble fait de cette date le temps fort de la Résistance ouverte de cette période. Elle est aussi le symbole de l'unité de la Résistance, par-delà les clivages politiques extrêmement graves qui la divisent. Toute la Résistance est au coude à coude ce jour-là, même s'il est clair que la Résistance communiste a pris une part essentielle à la réussite de la journée. Cependant, la manifestation la plus imposante n'a pas lieu sur ses terres, mais plutôt sur celle du MLN, à Hyères. Les brimades répétées dont la ville a été l'objet explique, pour une part, le succès exceptionnel d'une manifestation qui rassemble une grande partie de la population3.


Manifestations patriotiques recensées le 14 juillet 1944 :

  Hyères : de 2 à 5 000 personnes. Carqueiranne : 200.                    

  Toulon : un millier.La Seyne : environ 500.

  Draguignan : plusieurs centaines.Tourves : 150.

  Saint-Tropez : 500.Ramatuelle.

  Sainte-Maxime.Le Plan-de-la-Tour.

  Cabasse.Flassans.

  Aups et Salernes avec la participation du maquis FTPF4.

 

Mais l'action armée, sous ses diverses formes, prend nettement le pas sur tous les autres aspects repérables de la Résistance. Sabotages et attentats contre les biens sont en forte augmentation (34 par mois en moyenne, au lieu de 11 précédemment) sans que cela modifie leur proportion dans l'ensemble. Les objectifs restent les mêmes avec cependant l'émergence des destructions de ponts routiers que les FTP réalisent dans le Haut-Var pour gêner les mouvements de l'ennemi.

Le gonflement du nombre des “ hors-la-loi ” entraîne celui des “ récupérations ” (102, soit 27,7 % des actions). Il s'agit moins qu'avant de vols de tickets de ravitaillement (47 % des “ récupérations ” avant le 6 juin, 11 % après), mais davantage de prises de denrées, de matériel ou de vêtements dont le nombre est certainement sous-évalué dans notre comptage. Les ponctionnés sont en effet des paysans ou des commerçants réputés “ marché noir ” et que l'on imagine donc peu enclins à porter plainte. Vivres et impedimenta divers passent de 26,5 % à 47,2 % des vols et le tabac réquisitionné dans les débits ou subtilisé en cours de transport de 4,9 % à 21,3 %. Les véhicules automobiles sont particulièrement recherchés par les maquisards qui en ont besoin pour se déplacer et se ravitailler. N'étant pas encore entrées dans l'ère de la banalisation, ce sont en plus de séduisantes montures pour ces jeunes hommes d'origine populaire. Tous les groupes pratiquent ces “ récupérations ”, mais elles sont surtout l'œuvre des FTPF qui les font parfois suivre de redistributions à la population. Malgré ces gestes (qui les inscrivent dans la vieille lignée du banditisme social), le COIR trouve qu'il y a là matière à critique :

“ Le rythme des opérations continue, mais, car il y a un mais, une déviation se fait jour et il faut la combattre dès sa naissance. Sur 30 opérations inclues au communiqué de ce mois, 10 sont des récupérations, à l'honneur de nos gars, il faut dire qu'au moins la moitié de ces récupérations ont été faites sur des denrées alimentaires et distribuées à la population. Donc opérations spectaculaires indiscutables, mais, à mon avis, il est bon de limiter ces récupérations au profit d'opérations strictement militaires. ” 5

Sur ce sujet qu'il est encore délicat d'aborder aujourd'hui, ce texte apporte un éclairage d'autant plus intéressant qu'il n'est pas destiné à la consommation extérieure. L'image qui en ressort correspond peu à la “ légende noire ” du maquis et des FTP.

Dernier aspect mesurable de l'action armée, et encore plus délicat, les attaques contre les personnes. Elles passent de quarante-cinq à cinquante-quatre, soit une moyenne mensuelle en augmentation spectaculaire (de 2,3 à 21,6). C'est bien entendu le signe d'un durcissement de la lutte. Il touche les troupes d'occupation (19 cas, connus, ce qui est inférieur à la réalité), mais surtout les “ collabos ”. Aussi douloureuses et parfois discutables qu'elles soient, les exécutions sommaires sont, malgré tout, assez peu nombreuses. Les 22 que l’on peut attester pendant ces quelques semaines frappent en majorité d'indiscutables “ agents de la Gestapo ” (17 dont 12 PPF). Il n'y a dans le lot qu'un seul président de délégation spéciale et qu'un seul président de la Légion, nullement vierges d'ailleurs, et aucun fonctionnaire d'autorité. Au total, entre 1942 et le 15 août 1944, avant les journées de la Libération proprement dites, nous avons pu compter 103 attaques de personnes. Elles ont provoqué la mort de 48 civils, français ou étrangers, dont 19 “ agents de la Gestapo ” indiscutables, deux victimes accidentelles, le reste étant composé de “ collaborateurs ” et de dénonciateurs6. On est très loin du bain de sang parfois décrit. Les épisodes de guerre civile ne sont pas le fait de la Résistance.

   Les organisations contrôlées par les communistes en général, sont les principales actrices de l'action immédiate. Il s'agit surtout des FTP qui sont responsables d'au moins 70 % des actes recensés (au lieu de 51 % pour les premiers mois de 1944). C'est dire non seulement leur vitalité, mais aussi leur impact dans la population résistante. Malgré la critique que l'on peut légitimement faire du type d'actes choisis comme instrument de mesure de l'activité résistante, ce pourcentage n'en traduit pas moins nettement l'essor de la Résistance dirigée par les communistes, et, par là, une évolution du rapport des forces entre composantes de la Résistance.

Le printemps 1944 est le moment de l'action, ou du moins d'un minimum d'action, pour les groupes de résistance de base. On peut le voir à travers les indications contenues dans les dossiers individuels de résistants établis après-guerre, en particulier les dossiers CVR. Elles concernent d'abord cette période-là, quitte à l'étendre un peu plus avant. Elles reflètent moins l'activité ordinaire des résistants que celle, à caractère militaire, à laquelle ils ont pu participer pendant les ultimes semaines et l'on aboutirait à une absurdité si l'on étendait l'image de la Résistance que les dossiers valorisent à toute la période d'activité clandestine. Tout ce qui n'est pas action militaire est minoré ou oublié. Les dossiers conservés par l'ANACR du Var qui concernent les FTP fournissent l'illustration de ce déséquilibre. La participation à l'action de masse (qui a touché, malgré tout, plusieurs milliers de personnes à travers les grèves et les manifestations) n'est présente que de façon dérisoire (1,1 % des dossiers). Le ravitaillement des maquis et tout ce qui touche à la “ solidarité ” apparaissent dans à peine 9,8 % et 10,5 % des cas. Le travail d'organisation et le recrutement, les liaisons ne sont pas mieux lotis, malgré le temps et les efforts qui leur ont été consacrés (7,6 % et 10,4 % des dossiers). La propagande elle-même n'est mentionnée que pour 15 % des résistants.

Par contre, tout ce qui touche aux armes est valorisé car on cherche naturellement à se conformer aux conditions que l'institution réclame (le moule CVR), mais aussi parce que cette phase finale, militaire, de la Résistance paraît en être comme la consécration. Du coup, la participation au maquis et à la guérilla concerne près de 20 % des dossiers et l'action directe va même un peu au-delà. Les résistants non maquisards auraient participé aux coups de main à proportion de 10 % et, pour 25 % d'entre eux, à des transports d'armes. Tout le monde a combattu au moment de la Libération7.

La réalité est beaucoup moins martiale et, même sur le plan militaire, plus humble. Cette image déformée tient à la place qu'occupent, dans l'action et donc dans la mémoire, les semaines ultimes qui sont, par excellence, celles du combat. Or le temps de l'action est surtout celui des FTP et, en particulier, celui de leurs nouveaux maquis.

2 - Les maquis de l'été 1944

   L'apparition de ces maquis est le signe le plus tangible du passage à la lutte ouverte. Ils traduisent un nouvel élargissement de la Résistance à des recrues, souvent très jeunes, qui forment la dernière strate de ce que l'on appelle la génération de la Résistance. La poussée de l'illégalité est fille de la mobilisation du 6 juin et surtout de l'enthousiasme d'une partie de la jeunesse. Mais l'installation d'une partie de cette population dans l'illégalité jusqu'à la Libération ne résulte pas seulement d'un choix volontaire. Elle peut être fille de la nécessité. Il faut s'entendre sur ce qu'on appelle maquis de l'été 1944.

 Presque chaque commune a désormais son “ maquis ”. Les témoignages oraux accentuent encore cette impression d'inflation maquisarde. Les “ maquis ” en question sont souvent, beaucoup plus souvent que dans la période précédente, formés de quelques hommes qui, pour des raisons diverses, se cachent en attendant que les événements leur permettent de réapparaître au grand jour. Ce sont des jeunes gens qui veulent échapper aux réquisitions de main-d’œuvre. Ce sont des gendarmes ou des soldats coloniaux qui ont obéi à la mobilisation du 6 juin et ne peuvent plus regagner leur cantonnement (à Cabasse, par exemple). Ce sont des résistants qui craignent l'arrestation. Les uns et les autres ne participent pas à la lutte armée. Souvent membres d'un groupe de résistance organisé, ils sont parfois utilisés pour garder un stock d'armes (s'il y en a) ou pour servir, comme à Salernes, de protection à un émetteur clandestin. Leur survie dans les bois repose sur le dévouement d'hommes et de femmes des villages qui pourvoient à leur ravitaillement. Bien que faisant partie intégrante de la Résistance, on ne peut cependant assimiler ces groupes aux maquis organisés en vue du combat armé.

Nous laisserons de côté pour le moment le maquis Vallier, le seul maquis véritable que contrôlent les CFL parce que, créé depuis plusieurs mois, sa ligne d'action n'est pas modifiée par les événements. Bien que touché par la vague de juin, il participe de la stratégie fixée antérieurement.

Les maquis de l'été 1944, les maquis de la deuxième génération, sont essentiellement des maquis FTP ou à dominante FTP.

a - Les maquis à dominante FTPF

Ce sont des maquis composites, formés d'éléments provenant d'organisations diverses, mais avec une majorité qui se reconnaît dans les FTPF. Le Var en compte deux :

- Le camp Pierre Valcelli stationne sur le rebord du Plan de Canjuers, sur le territoire de Brovès. Il a été mis en place en mai par les FTP de l'Est-Varois, ceux de Claviers en particulier, à partir de noyaux de réfractaires anciennement réfugiés dans la région, pas très politisés. C'est un gros maquis statique au recrutement surtout local et niçois8. Son créateur, le communiste niçois, François Manzone Romain Rolland, fait fonction de CO. Soutenu par les responsables des FTP de Draguignan, il est assisté par des jeunes gens, comme son adjoint Roger Venturino, 23 ans, ouvrier de l'arsenal de Toulon, réfractaire et d'abord intégré à l'équipe SAP de Bargemon.
Ce maquis s'est littéralement dilaté après le 6 juin, au point d'atteindre un effectif d'environ 140 hommes en août, venant surtout des communes des environs. Il s'est greffé sur la zone des parachutages servie par le petit maquis SAP du Malay (11 hommes). Les armes reçues sont partagées et, avec l'accord de l'organisation régionale SAP, les FTP constituent une équipe de réception, le 3 juillet. La SAP leur accorde le parachutage qui a lieu sur le terrain Prisonnier, en plein jour, le 13 juillet. Il permet d'armer les groupes de FTP, “ légaux ” ou les maquis du sous-secteur9. Par chance, il n'entraîne pas d'opérations de représailles, mais l'expédition de la Milice, des gendarmes et des Allemands, le 14, sur Bargemon montre qu'il n'est pas passé inaperçu10. Ce maquis correspond mal aux critères classiques du maquis FTP Servant surtout à la protection et à la réception des parachutages, il ne mène que peu d'actions. Il est difficilement dissociable de la SAP qui réalise plusieurs opérations importantes pendant ces quelques semaines, mais il est aussi étroitement lié à l'ORA.

Cette dernière organisation prend de plus en plus d'influence sur cet ensemble composite. Elle considère ce maquis comme l'un de ses centres mobilisateurs. Son chef de secteur, le lieutenant Silvani, le ravitaille et y envoie 27 militaires coloniaux (dont trois officiers et trois sous-officiers), 22 gendarmes et des jeunes gens de Draguignan. Le contrôle du maquis est donc l'objet d'une lutte d'influence qui échappe d'ailleurs aux hommes qui le composent. Le commandement régional FTPF qui le prend en compte assez tard voit ce maquis d'un œil très critique. Le “ technique régional ” y vient en tournée d'inspection le 12 août et dénonce “ le désordre indescriptible ” qu'il y trouve. Il s'emploie à y remédier :

“ J'ai fait désigner un responsable par le commandant du camp, ai passé en revue l'armement de tous les hommes ; certains FTP avaient deux armes (fusil mitraillettes), d'autres point, munitions non complétées au retour de mission. En définitive, une certaine anarchie régnait dans ce camp. ” 11

Le COR qui le suit trois jours après n'est pas moins sévère. Sa critique est plus politique. Pour lui, “ l'état lamentable ” du camp est la conséquence de sa prise en main par les officiers de l'armée, et notamment par un capitaine parachuté les jours précédents. Il leur reproche d'être partis à l'annonce du débarquement, en laissant les hommes livrés à eux-mêmes. Il s'emploie donc à les reprendre en main et à transformer le camp en maquis véritable pour le faire participer efficacement aux opérations de la Libération :

 “ Le 16, au matin, je rassemble le camp (environ 120), leur fait un appel à la discipline, leur explique le but de notre guerre, leur fait comprendre l'incapacité des officiers de l'armée de 1939, qui ont revêtu l'uniforme, le jour du débarquement, et veulent en imposer par leurs galons qui brillent sur leurs manches, indûment gagnés. ” 12

Ce maquis est intéressant à plusieurs titres. D'abord par son originalité et par l'improvisation qui paraît avoir présidé à un développement certainement trop rapide. Ensuite par l'opposition d'attitude qu'il montre entre des cadres FTP à l'orientation nettement antibourgeoise (ce qui ne signifie pas antipatriotique) et des militants plus “ ordinaires ” ou, surtout, de jeunes maquisards, qui n'ont visiblement pas assimilé le modèle FTP, qui se sont mobilisés sur des bases patriotiques, qui n'ont pas une formation politique telle qu'elle les conduise à prendre leur distance vis-à-vis d'autres influences et, mêmes isolés, à agir en soldats politiques selon l'idéal FTP. Enfin, de l'attitude des cadres ressort, là encore, une image de sérieux, d'efficacité militaire, de souci d'ordre qui fait contraste avec l'image caricaturale que l'on donne parfois des FTP, qui est peut-être la leur (peu dans le Var), là où justement l'encadrement est insuffisant. On retrouve l'habituel clivage entre les cadres cultivés (culture politique incluse) et le “ peuple ”.

- Deuxième maquis composite, la Brigade des Maures offre un cas de figure tout différent. Associant FTP et “ AS ”, elle continue, après une démobilisation partielle, à entretenir trois petits maquis à Sainte-Maxime, La Garde-Freinet et Cogolin. Appuyés sur le réseau serré des complicités locales, ces détachements, essentiellement autochtones, parviennent non seulement à se maintenir dans ce secteur densément occupé, mais aussi à se montrer entreprenants. Actions de guérilla, attentats et sabotages sont réalisés méthodiquement, sans perdre un seul homme. On ne peut énumérer la vingtaine d'actes répertoriés, aussi bien des actions d'épuration, que des “ récupérations ” (par exemple, de tabac) en plein jour ou des sabotages (installations travaillant pour la Todt, transformateur électrique) ou bien encore de véritables actes de guérilla. Le contre-pouvoir que la Résistance a déjà imposé dans la région est encore élargi par l'action de ces groupes, aussi bien face aux autorités vichystes que par rapport aux occupants. Ces derniers sont d'autant plus inquiets que leurs troupes, à majorité azéris ou arméniennes, sont peu sûres, comme on le verra.

La Brigade des Maures bénéficie de l'aide précieuse du jeune officier chargé de la liaison par vedettes avec la Corse, François Pelletier Ruben. Complètement intégré à cette Résistance que ses chefs trouvent peu orthodoxe, il dirige et instruit avec Jean Despas le maquis AS de La Mourre (10 hommes). Les actions sont plus particulièrement l'œuvre du détachement “ volant ” d'Alix Macario Bienvenue, en liaison étroite avec le CO de sous-secteur, Marko Celebonovitch. La Brigade peut obtenir, grâce à Pelletier, un parachutage d'armes. Pour l'obtenir, il a été obligé de cacher la dominante FTP de la Résistance locale. Le parachutage qui a lieu le 13 juillet au soir, au-dessus de Cogolin, est partagé entre son maquis et les FTP qui reçoivent 18 fusils, 2 fusils-mitrailleurs, 11 mitraillettes et 100 grenades. Mais, le 24 juillet, Pelletier, son radio, le major américain Muthular d'Erecalde et deux aviateurs récupérés par la Résistance hyèroise et en instance de départ sont arrêtés par le SD de Marseille. Le lendemain, le 25 juillet, les Allemands s'emparent des armes entreposées à La Mourre, mais le maquis leur échappe, grâce à la présence d'esprit de Despas qui, inquiet de l'absence de liaison, l'a fait déplacer et aussi, grâce au mutisme des paysans voisins dont la ferme est détruite à l'explosif. Pelletier a été trahi par son “ ami ” Erick, venu tout exprès reprendre contact avec lui au début du mois13.
L'action répressive de l'occupant s'est durcie. L'exécution d'un PPF à Sainte-Maxime, le 21 juillet, est suivie par la rafle de 25 otages, le 23. Après le mort d'un soldat allemand, le 28 juillet, à Saint-Pons-les-Mûres, des troupes venues de Brignoles et guidées par les hommes de Vedovini fouillent Cogolin, Grimaud et La Garde-Freinet, le 30. Elles prennent 22 otages après contrôle des hommes14. Cette réaction n'entame pas la combativité d'une Résistance, toujours aussi active jusqu'au débarquement.

 Les maquis de la Brigade des Maures sont une création de la Résistance locale. Ils sont portés par elle et soutenus par une large partie de la population. Dans le Haut-Var, les maquis, strictement FTP, sont davantage une création extérieure, régionale. Plus juvéniles, plus impétueux parfois, ils sont contraints à la mobilité.

b - Les maquis FTP

Le commandement régional arrive finalement à disposer, dans cette période, de trois détachements de partisans. Comme les maquis précédents, ce ne sont pas des créations ex nihilo. Leurs bases ont été jetées avant le débarquement de Normandie. Ce sont trois cas d'espèce, ce qui montre les capacités d'adaptation et la souplesse de l'organisation. Sous la rubrique maquis, même limitée à la deuxième génération et aux FTP, la diversité règne. Aucun maquis ne ressemble à un autre

 - Le plus singulier est celui qui se constitue dans les bois de La Loube, près de La Roquebrussanne, au début juillet15. C'est, en effet, le seul dont l'existence est indépendante des événements de juin. Il est formé par le détachement FTP-MOI de Toulon qui, de “ maquis ” urbain, devient donc maquis classique. Si ce détachement de guérilla urbaine a quitté Toulon, c'est assurément contraint et forcé, puisque son départ est contradictoire avec la stratégie d'IN. Mais, dans cette ville désertée, partiellement détruite, sous la menace de rafles incessantes, sa sécurité n'était plus assurée. La stratégie interrégionale a donc été modifiée. L'IN paraît compromise à Toulon. Il faut, par contre, assurer sa réussite à Marseille, et, placés dans la région de Brignoles, les FTP-MOI pourront plus aisément intervenir sur cette ville, lorsqu'elle se déclenchera. Plus immédiatement, leur transport dans le centre Var répond à un projet de grande envergure, celui de la désertion massive des soldats allogènes du littoral des Maures, prévue pour la mi-juillet. Nous y reviendrons. Parallèlement, ils ne restent pas inactifs et leur présence se traduit aussitôt, dans le secteur de Tourves-Saint-Maximin, par des sabotages de la voie ferrée et des installations minières voisines (en particulier le 14 juillet).

- Le plus actif des maquis FTPF du moment est le camp Robert que nous avons vu apparaître au printemps 1944 à Ampus et se manifester, pour la première fois, à Aups, le 7 juin. Il est à l'origine de 39 % des actions FTP de la période. Il est le type même du maquis de la deuxième génération par les conditions de sa formation et les caractéristiques de son effectif.

Celui-ci décolle après l'affaire d'Aups. Tous les jeunes gens du village qui sont montés le rejoindre pour échapper à de probables représailles ne peuvent, ni ne veulent rester dans l'immédiat. Seuls quelques-uns, réfugiés de Toulon ou adhérents de la JC aupsoise, entendent (et peuvent) participer de façon permanente à son activité. Ils sont rejoints, tout au long de ces semaines, par de nouvelles recrues qui viennent, parfois, d'autres maquis. Le cahier d'effectifs a été conservé16. Il permet de suivre avec précision son développement et de mesurer la poussée si caractéristique du moment. Le camp Robert passe de 8 à 23 membres dans les trois jours qui suivent le 7 juin. Il enregistre 17 hommes supplémentaires entre le 10 et le 22. La mobilisation de juin l'a donc fait directement grimper de huit à quarante. Il reçoit 20 recrues le 25, 7 le 6 juillet, puis 29 maquisards venant du camp Valcelli, les 10 et 11 juillet, comme s'il y avait eu partage des tâches entre les deux camps. Entre le 18 et le 30 juillet, 51 hommes le rejoignent. Il y a parmi eux une quinzaine de transfuges du maquis CFL Vallier qui ont préféré répondre aux sollicitations des FTP (sollicitations qui correspondent, comme on l'a vu, aux consignes générales de l'organisation). Enfin sept nouvelles recrues arrivent en août. Au total, le cahier conserve la trace de 154 hommes. Ils sont passés par le camp de triage, organisé par le vétéran, l'ancien CE du camp Faïta, Emile Gaffino Michel Raspail, avant de gagner le camp principal. Le Camp Robert est devenu, entre temps, la 1e Compagnie FTPF du Var.

Elle est dirigée par une équipe ardente et typique, par l'hétérogénéité de ses origines, de la génération de la Résistance : le CE, Robert Charvet, Dominique Thomas, est l'ancien responsable régional de la JC. Il a 26 ans, mais plusieurs mois d'internement et de clandestinité derrière lui. Son adjoint, Paul Raybaud, Louis Pierre (ou Toubib), militant de la JC depuis 1941, est un interne des hôpitaux de 23 ans. Martin Biaggini, Paul Joseph, le “ technique ”, responsable JC et chef de file des jeunes Aupsois, est un bûcheron d'origine italienne de 24 ans qui a connu, lui aussi, l'internement. Quant au CO, Henri Guillot Henri Dumont, 23 ans, il s'agit d'un étudiant jusque-là très catholique, sur le point de passer au communisme, après l'expérience du maquis et de l'arrestation.

Sous leur impulsion, ce maquis entreprend de nombreux coups de main pour créer un climat d'insécurité dans le Haut-Var. Malgré l'inquiétude que ces actions provoquent parfois et les critiques que les ostensibles mouvements de véhicules suscitent, le maquis bénéficie de la connivence générale de la population et de l'appui des groupes “ légaux ” des villages des alentours. Les relations sont bonnes avec les résistants d'autres organisations, bien qu'elles soient parfois tendues avec le maquis CFL17. Des véhicules “ récupérés ”, et parfois aménagés en “ autos mitrailleuses ”, lui permettent une grande mobilité. Il se disperse, à l'occasion, en petits détachements. Ses actions couvrent un large secteur en bordure du Haut-Var (entre Vinon à l'Ouest, Carcès au Sud et Ampus à l'Est). Ses éléments effectuent de véritables raids pour “ récupérer ” des denrées, exécuter des “ collabos ”, saboter des ponts routiers. La période d'action la plus intense se situe à la mi-juillet. Audace, initiative, spontanéité de l'action et parfois imprudence caractérisent cette activité qui porte la marque d'une juvénilité enthousiaste et intransigeante où le goût du défi et du jeu est associé au sentiment de constituer une avant-garde politique et patriotique. Elle n'hésite pas à bousculer ceux qui, à ses yeux, attendent passivement la Libération (y compris les camarades “ légaux ”).
Inventant une guérilla qu'ils n'ont pour la plupart jamais pratiquée, essayant d'adapter les objectifs et les consignes données par la hiérarchie, voulant attirer l'attention et les forces de l'ennemi, le camp Robert paie cher son activité. Seize des siens sont tués ou fusillés (parfois atrocement mutilés) entre le 22 juillet et le 11 août. S'il a pu échapper à la Milice le 12 juin, les expéditions lancées dans le secteur par les Allemands (préparées par les missions de renseignement du groupe PPF installé à Brignoles et dont certains éléments sont repérés et exécutés) sont moins faciles à éviter. Dans le cadre de la phase de contre-offensive générale, le Plan de Canjuers et ses abords sont attaqués à partir du 22 juillet. Ils deviennent, à partir de là et jusqu'au 12 août, l'objet d'expéditions répétées. Le 22 juillet, au petit matin, des éléments venus de Brignoles occupent Aups. Après avoir intercepté un véhicule du maquis Vallier et blessé mortellement une jeune sympathisante FTPF de 17 ans, ils font sauter le garage utilisé par les FTP pour “ bricoler ” leurs véhicules. Ils récupèrent là l'une des automobiles transformées et le fils d'un “ collaborateur ” de Carcès que les maquisards avaient enlevé les jours précédents18. Quelques heures après, le camp principal situé sur le Plan de Canjuers, à la ferme de La Tardie, est attaqué, mais peut se replier. La journée se solde par neuf morts dont quatre “ civils ”, un résistant d'Aups, venu chercher le médecin du camp, et quatre maquisards FTP. Parmi eux, Henri Guillot, qui n'avait pas renoncé à sa foi, et Martin Biaggini, ardent communiste. Ils se trouvaient à Aups et, malgré les avis, ont tenu à rejoindre leurs hommes attaqués. Les probables pertes allemandes sont inconnues. Transporté vers Tourtour, réorganisé, le camp, “ en rang et au pas cadencé ”, va enterrer ses morts à Aups, suivi de la population du village “ remplie de respect ”19. Le camp perd deux hommes le 31 juillet, à Tourtour, et, le lendemain, échappe à l'encerclement. Il est l'objet de nouvelles tentatives d'infiltration. Le Plan de Canjuers est soumis à un quadrillage sévère de la part des Allemands entre le 1er et le 6 août. Le camp se divise. Un groupe rejoint le camp Valcelli, à Brovès, l'essentiel se porte vers Quinson. Comme toujours dans une situation difficile, des clivages divisent les maquisards. Des clans se forment et les critiques n'épargnent pas les responsables, en particulier, le nouveau CO qui remplace Guillot, un ingénieur polonais, officier de réserve, jusque là “ légal ”20. Les dissensions sur le commandement recouvrent aussi un conflit de générations entre responsables.
Regroupé au bord du Verdon, à nouveau réorganisé sous le contrôle de la région FTP, renforcé par des marins-pompiers de Marseille (montés au maquis dans la Sainte-Baume en juin) puis par des FTP aixois, dont l'un est nommé comme nouveau CO, le camp Robert reçoit l'ordre de rejoindre des FTP bas-alpins (des éléments de la 13e et de la 18e Cie), sur l’autre rive du Verdon. Mais cette concentration, 150 hommes environ, est attaquée à Sainte-Croix, le 11 août21. Dispersée malgré la résistance opposée, en particulier par des transfuges polonais, elle laisse sur le terrain 19 tués au combat ou prisonniers massacrés et quelques prisonniers dont six aviateurs américains, échappés d'un avion en flammes, et recueillis près de Rians, quelques jours auparavant. Le camp Robert a perdu sept des siens. Il est parvenu à se rassembler à nouveau, un peu plus au sud, lorsque le débarquement intervient.

- Bien que plus petit, le camp Battaglia ressemble au précédent par certains côtés. Détachement de la 1e Cie FTPF de Provence, installé près de Villecroze en mai, il est grossi par de jeunes recrues locales en juin et compte une vingtaine d'hommes. Malgré la présence d' “ anciens ” qui ont plusieurs mois de maquis dans le Var et les Basses-Alpes derrière eux, ses éléments ont tous moins de 25 ans. Divisé en trois groupes de combat, assez bien armé (une Sten ou un fusil Garant par homme, une mitrailleuse et un fusil-mitrailleur anglais), il vient stationner, en juillet, en position relativement avancée, dans le massif du Bessillon (Cotignac-Pontevès). De là, il opère des coups de main épurateurs dans les localités des environs, influencé par les communistes locaux qui le ravitaillent et le renseignent. Jaloux de son autonomie (et de son ancienneté), il pose quelques problèmes au CMR qui aurait voulu le rattacher au camp Robert, mais les

“ gars n'ont pas compris le rôle que l'on attendait d'eux en utilisant leur expérience collective et personnelle pour encadrer ces hommes nouvellement entrés en lutte ”.

Le COR en prend acte :

“ C'est regrettable mais nous ne devons pas en bon communiste continuer à louvoyer sur ce terrain ; il ne faut pas perdre de temps et j'ai tiré comme conclusion à cette affaire que votre détachement restera ce qu'il était, c'est-à-dire un détachement mobile, sous le contrôle direct de la Région et du chef du sous-secteur. ” 22

On aura remarqué le mode de raisonnement typique avec la référence politique qui le fonde et la souplesse d'adaptation à la réalité. Ce maquis n'est donc pas la bande de maquisards, sortis d'on ne sait où, n'obéissant à rien, ni à personne que répand une certaine légende noire. Mais ses déplacements voyants à bord de véhicules réquisitionnés attirent l'attention des occupants. Peut-être dénoncé, il est encerclé le 27 juillet. Huit hommes sont tués (dont un membre du Front national qui fait partie du cercle de soutien au maquis) tandis que, sur l'autre versant du massif du Bessillon, sont fusillés dix otages, raflés les jours précédents dans les communes de la région (Méounes, Le Val, Cotignac, Brignoles et surtout Barjols) et extraits, pour l'occasion, de la prison de Brignoles. L'enterrement des victimes donne lieu au plus important rassemblement que Cotignac ait jamais connu. Tous les habitants, toutes tendances confondues, ainsi que les représentants de la Résistance des environs, sont présents. Les rescapés du détachement Battaglia retournent dans les environs de Salernes où ils participeront à la Libération.

c - La spécificité des maquis de la deuxième génération

Les maquis de juin 1944 ne se distinguent pas seulement de leurs prédécesseurs par la date de création ou par des objectifs liés à une Libération imminente. Leur existence est induite par les consignes d'action immédiate transmises par le CMR (une action par jour à partir du 6 juin), mais nous avons pu voir qu'ils s'adaptent de fait à des conditions humaines et politiques variées.

Malgré une pratique diverse, ils ont pourtant des traits communs qui les différencient de leurs aînés et qui ne manquent pas d'intérêt pour définir la nouvelle et dernière vague résistante, quelle que soit l'organisation de Résistance (FTP, CFL ou ORA) à laquelle ses participants se rattachent. Ils sont d'abord caractérisés par un recrutement beaucoup plus local, c'est-à-dire originaire des communes de la zone de stationnement. D'après les échantillons que nous avons pu constituer, cela va de 100 % pour la Brigade des Maures à 50 % pour le camp Robert (auxquels s'ajoutent 40 % de réfugiés ou de réfractaires toulonnais) en passant par 70 % pour le camp Valcelli (et 15 % de réfugiés ou de réfractaires des Alpes-Maritimes). Il n'y avait par contre que 38 % de Varois dans la 1e Cie FTPF-camp Faïta dont le recrutement était davantage régional (29 % de Marseillais et de Ciotadins, 9 % de recrues des Alpes-Maritimes). Les maquis de l'été 44 sont surtout l'expression de la poussée résistante autochtone. Ce constat est confirmé par un caractère beaucoup plus rural, avec plus de 60 % de cultivateurs et de bûcherons au camp Valcelli, 30 % dans la Brigade des Maures, 20 % au camp Robert (pour 4 % dans la 1e Cie- camp Faïta). Issues d'un prolétariat peu qualifié (notamment d'ouvriers agricoles), leurs recrues ne comptent que quelques rares artisans, commerçants ou cadres et aucun fonctionnaire23. Il y a peu d'étudiants. Les immigrés ou fils d'immigrés sont nombreux puisque la proportion des seuls natifs de l'étranger varie de 21 à 23 %24. Ce sont de jeunes, voire de très jeunes hommes : 28 % de moins de 20 ans au camp Robert, 20 % ailleurs au lieu de 11 % dans la 1e Cie-camp Faïta (qui comptait d'autre part 30 % de plus 30 ans). Souvent trop jeunes pour avoir milité avant-guerre, ces maquisards inquiètent la direction des FTPF par leur manque de formation politique.
Par bien des aspects, ils s'intègrent, comme leurs prédécesseurs, dans la longue lignée de la “ geste ” hors-la-loi, mais avec des traits moins classiques et moins politiques. Ils ont, parfois, un côté “ cow-boy ” qui n'a pas échappé aux témoins des raids du camp Robert, ni même à la perspicacité de l'un des responsables du maquis25. Leur motorisation est, de ce point de vue, assez caractéristique, même en tenant compte de la finalité opérationnelle des engins utilisés. Comme leurs aînés, ces maquis alimentent, eux aussi, le légendaire (noir ou rose) qui s'est vite constitué. Ces bandes juvéniles et masculines font ressurgir une violence enfouie dans une histoire partiellement entretenue, mais pacifiée, par la mémoire collective et les pratiques sociales. Le côté rite de passage, certaines attitudes ludiques, une relative ostentation, la contagion de la rébellion enracinent la révolte maquisarde dans les siècles passés et sont communes aux deux générations de maquis. Mais la tension de l'été 1944 et une orientation épuratrice plus marquée font sourdre, sous la stimulation “ moderne ” du patriotisme et du communisme, une violence juvénile purificatrice et “ morale ” qui met en cause des aînés “ installés ” et moins radicaux. Expression de la révolte d'une génération marginalisée (mais non délinquante), ce mouvement qui trouve dans le communisme rigoureux de l'époque un cadre adéquat tient autant (et peut-être plus) de la contestation sociale “ primitive ” que de la lutte politique moderne. C'est l'un des signes de l'extraordinaire remontée dans le temps que constitue cette période des années 40. Défenseurs des “ petits ” auxquels ils distribuent des denrées, luttant contre les oppresseurs qui sont autant les nantis et leurs hommes de main que les occupants, la génération maquisarde de l'été 1944 est finalement plus proche de l'archétype du bandit social que son aînée, plus “ politique ” dans l'ensemble, de 1943. Il y a du Maurin des Maures dans celle-ci (et Maurin est très “ politique ”) et du Jesse James (version XXe siècle de Gaspard de Besse) dans celle-là.

Cette esquisse d'analyse ethnologique ne saurait faire oublier que ces maquisards s'intègrent aussi dans une stratégie politique et militaire qui les dépasse et que, sur ce plan, ils sont aussi des soldats-citoyens. C'est leur aspect novateur. Cet objectif rêvé, dans la tradition de la gauche jacobine, par toute la Résistance politique, seuls, cependant, les FTP essaient concrètement de le mettre en œuvre. Mais les soldats de la Résistance ne sont pas tous les résistants, même si la plupart d'entre eux situent les combattants armés au niveau le plus élevé de la hiérarchie implicite des degrés de résistance. Héritage jacobin revisité par les bolcheviks, greffé sur une tradition séculaire et sur les ardeurs bagarreuses de la jeunesse, ce n'est pas un des moindres paradoxes de cette gauche antimilitariste, volontiers pacifiste et, en tout cas, par idéal, pacifique que de survaloriser ainsi la fonction guerrière, au risque de faire oublier tout le reste, c'est-à-dire l'essentiel de ce qui a été l'activité résistante.

 

1. H. Michel, tém. cit.

2. Voir tableau en annexe.

3. J.-M. GUILLON, Le Var..., op. cit., documents 153 et 154 qui présentent la manifestation vue du côté allemand (correspondance de la Feldkommandantur 800 au préfet, 21 juillet) et par une résistante Suzanne Borel, future madame Bidault (S. BIDAULT, Souvenirs de guerre et d'occupation, Paris, 1973, p. 235-236).

4. D'autres manifestations ont eu lieu ce jour-là à Carnoules, Flayosc et Lorgues avec pour prétexte du rassemblement le ravitaillement.

5. Arch. privées, rapport à la Subdivision, 31 juillet 1944.

6. Nous considérons que très peu de cas ont pu nous échapper. Les actes de “ collaboration ” et les dénonciations de la plupart des personnes exécutées ne relèvent nullement de l’imaginaire. À ces exécutions, doivent s'ajouter celles de trois maquisards, au moins, considérés comme traîtres.

7. Types d'activité (1 974 dossiers)

Combats de la Libération :    quasi totalité    Propagande :                    15,5 %

Transports d'armes : 25  %

Action directe : 20,5 % Maquis et guérilla : 19,6 %

Liaisons : 10,4 % Coups de main (non maquisards) : 10 %

Ravitaillement : 9,8 % Recrutement, organisation : 7,4 %

Renseignement : 6,2 % Parachutages : 6 %

Faux papiers, impression : 1,3 % Grèves, manifestations : 1,1 %

8. Sur ce maquis sources principales : tém. Manzone et Venturino 1980 ; arch. ANACR., proposition de citation de F. Manzone et listes d'effectifs ; arch. privées, rapports du COR et du TR au moment de la Libération.

9. Ce parachutage comprend 31 containers et 15 paquets. L'adjoint du chef régional SAP, R. Mariani, confirme cette réception directe par les maquis FTP, en indiquant par erreur la date du 15 juillet comme début (AN, 72 AJ 446, FFI B2, interrogatoire d'Académicien arrivé à Alger le 13 août 1944). À ce moment-là, C. Rayon a été remplacé par Eugène Bornier Curé, comme régional SAP, à la suite des plaintes du DMR et du COMAC. Le terrain Prisonnier, principal terrain du secteur, est devenu “ terrain de jour ” le 4 juillet, sur ordre de Curé. Les armes parachutées le 13 sont distribuées en particulier aux FTP de Lorgues qui viennent chercher 3 mitrailleuses, 20 mitraillettes et 40 fusils, le lendemain, le 14, en camionnette et traversent “ avec l'aide très active du personnel.

10. La comparaison s'impose avec le Vercors qui, à plus grande échelle, reçoit, le 14, des parachutages en plein jour, ce qui ne peut que conforter les Allemands dans leur volonté de répression. Par chance (manque de moyens ou de détermination ?), l'Est-Varois ne connaît pas ce sort. L'expédition du 14 à Bargemon se solde par deux arrestations, celles du président local de la Légion des Combattants (Beaujour) et de son fils qui auraient participé à la réception de parachutages. L'état-major du 62e CA stationné à Draguignan aurait projeté une expédition contre ce maquis le 15 août au matin à partir d'unités basées à Draguignan et Castellane (M. Chiche-Aubrun, La Résistance et la Libération du pays de Fayence 15 - 21 août 1944, Seillans, ronéo., s.d.). Cette information ne repose sur rien.

11. Arch. privées, rapport du TR, 27 août 1944. Le texte continue en énumérant les autres mesures prises : “ J'ai fait stocker les armes et munitions disponibles dans un marabout, ai désigné un armurier pour l'entretien, distribué les pansements individuels aux hommes, ai exigé qu'au retour de toutes les missions les chefs de ces missions fassent un bon de munitions au responsable pour remplacer celles utilisées afin que le camp soit toujours en état de partir en mission le moment venu ”.

12. Arch. privées, rapport du COR à l'interrégion, s.d. (peu après le 28 août 1944) et tém. A. Claverie 1980.

13. Sources principales sur ces maquis et cette affaire, Despas et Macario, tém. cit. ; renseignements Antoine Pelletier. Sur l'arrestation de Pelletier, ADBdR, Cour de Justice de Marseille, 500 U 285, dossier Du., qui contient l'interrogatoire de Pelletier (celui-ci a été publié par M. BAUDOIN in Témoins..., op. cit., t. 3) et rapport Antoine du 11 août 1944. De Possel Erick est resté plusieurs jours à Saint-Tropez (jusqu'au 3 juillet). Quelques heures après l'arrestation de Pelletier devait avoir lieu une liaison par vedette.

14. Il y a un mort à Grimaud. Les otages sont libérés peu à peu ou le seront par la Libération.

15. Diomelli, Mme Tenev, A. Claverie, tém. cit. Dans la nuit précédant le 14 juillet, sont sabotés le pont de la voie ferrée Brignoles-Carnoules, deux pylônes à haute tension, un car servant au transport des mineurs à Tourves. Les chefs de ce maquis sont Ivan Tenev et Nathan Chapodnick (Paul ou Champollion, d'origine russe, venu de la MOI de Nice).

16. Arch. ANACR (don Gaffino). Sur ce maquis, tém. E.  Gaffino, E. Bertrand, R. Charvet, P. Raybaud 1987, et tém. recueillis à Aups en plusieurs occasions (MM. Cornuet, Garnier, Auzende, Taggiasco, Tilman, en particulier).

17. Vallier, Journal, op. cit. : deux conceptions de l'action, l'attraction exercée sur quelques hommes, les expéditions allemandes, autant de points d'achoppement. Cependant la nécessité de faire face à la menace pousse à composer et, à l'extrême fin de juillet, Vallier signale une entrevue très cordiale que Picoche et lui ont eue avec le chef FTP.

18. Aups est investie vers 6 heures du matin par une centaine d'hommes. Rappelons que deux des hommes de Vallier et un camionneur de La Seyne sont tués. Rosette Cioffi, la jeune blessée, mourra le lendemain à Draguignan. Le garage Rouvier est détruit à l'explosif. Le jeune garçon, pris comme moyen de pression sur un père très admirateur des nazis, n'est nullement maltraité ou menacé et aide les maquisards au garage.

19. Récit des actions dans la 1ère Compagnie FTPF. d'Aups de Léon Dupont, tém. manuscrit, 1947. Dupont (Yvon Verne) est un agriculteur communiste de Ginasservis, inquiété en 1940, participant à la réorganisation en 1943-44 (aide au maquis, hébergement, etc.). Il est responsable du détachement motorisé du maquis. La population d'Aups est, d'après lui, “ remplie de respect par notre tenue et notre calme ”.

20. Georges Papée Génin, ingénieur à la mine de bauxite de Sillans, communiste polonais, que le maquis fait semblant d'enlever.

21. J. GARCIN, op. cit., p. 391 et suiv.

22. Arch. privées, rapport du COR, 11 juillet 1944. Sur ce détachement, tém. P. Mengaud Raoul Ignard, 1984, CE jusqu'à quelques jours de l'attaque du 27 juillet : il évalue l'effectif à une trentaine d'hommes avec un cuisinier, un ravitailleur et un agent de liaison.

23. Ces catégories ne sont représentées que par sept individus au maximum au camp Robert. Pour la comparaison, voir tableau en annexe.

24. Ce qui ne recouvre qu'une partie de cette catégorie (21 % à la Brigade des Maures et 23 % au camp Robert).

25. Tém. Aups et récit de Léon Dupont, déjà cité. Voir aussi, J.-M. GUILLON, “ Le maquis... ”, op. cit., p.62 et 64 (“ Ils se faisaient un peu trop voir...Ils ont trop fait les fous. On aurait dit des cow-boys ! Avec des drapeaux et de tout... ”, le témoin qui s'exprime, G. Robert, a participé au camp Faïta et se trouve à Aups, comme bûcheron, en juin-juillet 1944).