CHAPITRE V

L'UNITÉ DE LA RÉSISTANCE
L'ENVERS ET L'ENDROIT

 

L'unité de la Résistance est une réalité. C'est aussi un mythe. Aujourd'hui comme hier. La définition que Raoul Girardet donne du mythe politique dans son ensemble lui va comme un gant. C'est bien, en un sens, « une fabulation, déformation ou interprétation objectivement récusable du réel ». Il est vrai qu'elle « exerce aussi une fonction explicative » et « un rôle de mobilisation »1. On ne peut nier que, « prenant naissance dans une situation de brisure de l'environnement historique, se développant dans un climat de vacuité sociale », elle ne soit un « instrument de reconquête d'une identité compromise »2. L'unité de la Résistance fait partie de ces mythes indispensables, pour le groupe et pour l'individu. Et comment ne pas y croire quand tant de preuves objectives de son existence sont données ?


A - LE STADE ÉLÉMENTAIRE DE L'UNITÉ

 

1 - La solidarité de base

L'essor de la Résistance communiste est un aspect de celui que connaît toute la Résistance depuis 1942 (inclus).  Le plus spectaculaire. Mais la poussée est patriotique. Elle noie les clivages à peu près partout. La patrie est unitaire par nature et dépasse les rivalités politiques. On ne peut pas lutter pour elle et favoriser ouvertement sa division. La Résistance est unitaire parce que c'est la Patrie en lutte.

Aussi y a-t-il peu de localités où la discorde règne gravement entre résistants. La base est dans l'ensemble unitaire jusqu'à la victoire, jusqu'au moment où il faut se répartir le pouvoir local. Seules les communes où la rivalité politique était très vive avant-guerre, électoralement parlant, entre communistes et socialistes et où elle a été accentuée par la répression de 1939 connaissent des déchirements persistants qui entraînent la création de mouvements de résistance différents et concurrents. Les témoignages retiennent peu ces situations conflictuelles, hormis ceux de « vieux » militants. Elles ne sont pas seulement oubliées ou volontairement occultées par un discours résistant qui, d'emblée et jusqu'à aujourd'hui, a fait de l'unité un mythe. L'unité est ressentie, dès l'époque de l'Occupation, comme une donnée élémentaire, concrète, que l'expérience permet à chaque résistant de vérifier. Toute une chaîne de sympathies et de solidarité unit ceux qui sont entrés en résistance, à des moments et pour des motifs différents, entre eux et avec une grande partie de la population.

Celle-ci, le plus souvent par procuration, fait aussi sa Résistance. Passivement, mais la connivence a son prix. À Repenti, petit hameau près de Gonfaron, les voisins des Martini ne pouvaient manquer de voir les allées et venues de clandestins de passage et, surtout, des maquisards des Maures. Ils n'ont jamais rien dit et un voisin leur avouera, après la Libération : « on se faisait un brave souci, on se disait : surtout qu'il y ait pas d'armes »3. Paul Vidal, responsable syndical clandestin, est interpellé, un jour, par un voisin, ancien gardien de sémaphore, qui a compris son activité et qui le prévient qu'une surveillance est exercée sur lui4.

Mais nombre d'inorganisés participent à la Résistance, plus activement, quoique ponctuellement, en répondant à l'occasion qui se présente. Tous les résistants qui ont eu à se déplacer ont bénéficié, un jour ou l'autre, de l'aide d'une main heureusement secourable. On cite souvent le cas des cheminots. C'est là une corporation que rassemble, toutes tendances confondues, le Réseau Fer des MUR, du moins sur la grande ligne. Après avoir accompli l'attentat de Pélicon, en février 1943, les deux auteurs, Carrara et Marrucci (FTP-MOI), se sont rendus à Carnoules pour prendre le train. Leurs pantalons étaient rouges de bauxite. Un cheminot, inconnu d'eux, s'en est aperçu et les a fait passer par la cantine du personnel, avant de les mettre dans un convoi postal, en leur disant : « Si j'étais gendarmes, vous n'auriez pas fait long feu tous les deux »5. La solidarité des hommes et des femmes du Sud-France ou du Central-Var des Chemins de fer de Provence n'est pas moindre. On pourrait citer nombre d'autres cas aussi probants. Un jour de février 1943 - donc relativement tôt - Francis Crémieux qui participe, sous la direction de son père, au NAP R2, est venu à Toulon pour porter à Henri Sarie des cartes du littoral. Mais, à la sous-préfecture, il est reconnu par l'inspecteur de police spéciale avec qui il avait eu maille à partir, en 1941, à Sanary. Laissant sa valise pour lui échapper, car l'autre s'est mis à le poursuivre, il détale à toute vitesse, prend un peu d'avance et pousse la porte d'un marchand de cycles inconnu de lui :

« Je lui ai dit simplement : « je suis gaulliste, la police me poursuit ». L'homme en bleu de travail m'a dit : « cachez-vous là ». Il a soulevé un rideau de tissu noir, masquant un appentis dans la boutique et je suis resté planqué de 11 h. du matin à 17 h. »

L'artisan lui a même prêté un vélo pour quitter la ville6.
Aucun des aviateurs abattus sur le département du Var et récupérés par la population - et l'on connaît une dizaine de cas - n'est remis aux Allemands. Tous aboutissent dans les mains d'un groupe de résistance local qui va se charger de les cacher. Après un bombardement sur Toulon (donc entre février et avril 1944), un avion américain s'abat au-dessus des gorges du Caramy, entre Tourves et Mazaugues. L'un des membres de l'équipage a pu sauter en parachute. Il est recueilli par le chef du câble aérien de bauxite et un ouvrier. Ils ne participent pas à la Résistance, mais ça ne les empêche pas de le conduire à Tourves, de le faire soigner par le médecin du village et d'aviser la Résistance locale qui se chargera de le faire évacuer7.

Cette aide qui fait de patriotes des résistants d'un jour est devenue un phénomène répandu, non mesurable, mais sans lequel la Résistance n'aurait pu se développer. Car il n'est pas rare que celui ou celle qui prend ainsi contact avec la Résistance ne devienne un élément d'une organisation dont il ignorera toujours l'origine (ce qui lui importe peu). Cela éclaire l'un des mécanismes fondamentaux de l'adhésion à la Résistance que nous avons déjà évoqué. Elle répond à une sollicitation. Assez peu deviennent résistants actifs de leur propre chef. De là, les sentiments que laissent poindre parfois les témoignages des résistants à temps plein sur la passivité de masses que l'on sait pourtant patriotes et républicaines. Par contre, dès que l'atmosphère s'y prête, l'effet d'entraînement joue à plein. Les réseaux de sociabilité traditionnels, ceux des jeunes en particulier (classes d'âge, associations sportives), transcendant les éventuels clivages du camp républicain ou le campanilisme, favorisent l'expansion rapide du groupe de résistance dès qu'il cherche à s'ouvrir. Ces réseaux de solidarité, le maquis a la singulière vertu de les susciter et de leur faire dépasser les clivages politiques.

On a pu les deviner avec l'appui que les maquis de la 1e Cie FTPF reçoivent des populations rurales dans leur ensemble. Il n'est pas si négligeable, même s'il ne suffit pas à assurer son maintien dans le Var. Les maquisards l'auraient préféré plus important, mais c'est là l'habituel clivage entre les hors-la-loi à temps plein et les sédentaires qui ont encore une vie familiale et professionnelle.

Il arrive que la répression découvre ces réseaux et confirme les témoignages. Revenons-y un instant avec deux exemples, précisément dans des zones où la Résistance n'a pas un caractère exceptionnel. Le premier porte sur la grosse bourgade républicaine du Luc. Bien que « rouge » de tradition, illustrée en 1851, sa résistance n'y est remarquable par aucun fait extraordinaire. Pas de temps fort, pas d'actions d'éclat, pas d'hommes d'envergure. À ne prendre que les actes recensés, il y aurait peu à dire, même sur le plan de la propagande. Pourtant cette résistance que les socialistes ont créée, que dirige le franc-maçon Sicard Bordes, directeur de l'Hospice départemental, rassemble toutes les tendances. Les éléments de l'AS les plus actifs sont des communistes. Tout le petit monde résistant aide le camp Faïta. Le Luc est une de ses bases. Aussi, lorsque Le Tatoué devenu milicien, après sa reconversion dans le SD, dénonce ceux qui l'ont aidé, il n'est pas surprenant de voir pris dans un même lot des communistes (Guintrand père et fils, le délégué mineur Delhomme, etc.), et l'abbé Crétet, ardent légionnaire en 1941, tout comme le docteur Vic, médecin du maquis, mais ancien chef du SOL, qu'il a fait quitter à sa section au moment où il devenait Milice8.

Un autre exemple est fourni par les communes des environs de Saint-Maximin. Il est dévoilé, peu avant l'affaire du Luc, par une autre trahison, celle du déserteur allemand Hugo Brunning. Venu de la région marseillaise, ce soldat des troupes d'occupation est arrivé au détachement Saint-Just de Brue-Auriac grâce à toute une chaîne de complicités, caché d'Auriol à Pourcieux, de Pourcieux à Saint-Maximin par des résistants locaux d'obédience diverse. Pris à Lambruisse (Basses-Alpes), le 6 avril 1944, il dévoile ce qu'il sait et provoque l'arrestation de certains de ceux qui ont aidé le maquis. Sur ses indications, entre le 12 et le 23 juin, le SD met la main sur onze résistants de quatre communes différentes : des paysans, un instituteur, un cafetier, un facteur, un maire rural, le parfait échantillon de la strate périphérique qui assure la survie du maquis. Il y a, parmi eux, des communistes, comme Paul Bertin (chef AS-ORA de Saint-Maximin) et Eugène Mourrou (SAP, président de la coopérative vinicole de Ginasservis) et des socialistes comme le maire SFIO de Pourcieux, Jules Arnaud, ou comme Chabaud, chef du groupe AS–ORA-SAP de Brue-Auriac, arrêté avec six autres de ses camarades.

 L'unité de la Résistance est illustrée tout aussi bien par la participation, souvent spontanée, à l'action de masse. La « solidarité du marché » s'exprime par les protestations de ménagères et, moment rare dans l'histoire sociale, ce n'est pas seulement d'unité ouvrière que l'on peut parler, mais pratiquement d'unanimité. Le syndicat clandestin est réellement une structure unitaire à la base, rassemblant des ouvriers de toutes origines et en nombre tel, malgré les circonstances (ou plutôt grâce à elles), qu'il ferait envie aux syndicalistes d'aujourd'hui. La grève patriotique est suivie par tous.

 

2 - L'unité ostensible

Cette solidarité de toute la Résistance, passive et active, gaulliste ou communiste, rien ne l'exprime mieux que les enterrements de maquisards tués. Que ce soit avant ou après le 6 juin 1944, ces manifestations sont impressionnantes. Jamais les communes où elles se déroulent (Signes, Le Luc, Cotignac, etc.) n'en ont connues de semblables. Ce sont des rassemblements de milliers de personnes - 2 000 à 2 500 à Salernes pour Valcelli - de toutes opinions. Les obsèques (traditionnellement suivies par toute la communauté), leur évident caractère patriotique (avec drapeaux tricolores sur les cercueils) contribuent à l'union de tous autour de la Résistance. À Salernes, elles entraînent le ralliement de gens considérés jusque-là comme hostiles9. À Saint-Tropez, l'enterrement de l'instituteur, tué par une sentinelle accidentellement, est l'occasion pour le FN d'organiser une manifestation patriotique de masse. On vient, ce 3 novembre-là, de toutes les localités voisines pour suivre le cercueil, couvert de gerbes, jusqu'au cimetière où l'on écoute les discours, malgré les rafales de mitraillette tirées en guise d'intimidation10.
L'édification d'une résistance unie est jalonnée par les manifestations patriotiques. Les appels communs pour le 14 juillet 1943 ont peu d'impact, brisés qu'ils sont par la répression préventive menée par l’OVRA et aussi par la peur de la rafle, en pleine période de réquisitions pour le STO. Il n'y a que 2 à 300 personnes, place de la Liberté à Toulon, soit beaucoup moins que l'année précédente, mais la police repère quelques communistes, porteurs, comme les gaullistes, de cocardes tricolores11. Si l'on manifeste probablement à Saint-Tropez, et peut-être à Sainte-Maxime, il n'y a aucune manifestation à Draguignan, à Hyères, à La Seyne ou dans la région de Brignoles, malgré les tracts et journaux diffusés12.

Le 11 novembre suivant offre un tout autre visage en renouant avec les manifestations réussies. La propagande préalable, considérable, est dominée par les communistes. Si le caractère juvénile des manifestations n'est pas une nouveauté, l'importance de la participation ouvrière l'est davantage.

À Draguignan, la scierie Collomp, principale entreprise de la ville, est en grève à 10 heures 50 et une centaine de ses ouvriers se joignent à la foule rassemblée, à 11 heures 30, devant le monument aux morts. Le soir, vers 19 heures, plusieurs dizaines de jeunes essaient d'y retourner en chantant La Marseillaise. JC et gaullistes du GAVR sont au coude à coude. Il y a une dizaine d'interpellations13.
À Toulon, après le succès de la grève du matin dans l'arsenal, la manifestation qui se déroule à partir de 17 heures autour de la place de la Liberté est impressionnante. Les ouvriers et les jeunes de la basse ville et des quartiers périphériques sont massivement présents. Amigas exagère-t-il dans son compte-rendu pour la direction des MUR ? Il évalue à plus de 5 000 le nombre des manifestants, entre 18 et 19 heures, tandis que la police ne donne que 800 à 1 000 personnes14. Il est sûr qu'il y a du monde. Il y a même des hommes qui ne devraient pas y être, mais qui n'ont pu s'empêcher d'y aller, comme Jean Llante, le « polo » du PCF, qui y assiste en compagnie de Paul Billat, le nouveau CEIR de l'interrégion FTPF. Il est vrai que le service d'ordre est bon enfant (voir la complicité nouvelle d'Amigas et du directeur de la police) et que les Allemands n'interviennent pas. Les jeunes, divisés en deux groupes, défilent en chantant La Marseillaise et Vous n'aurez pas l'Alsace et la Lorraine, jusque sous les fenêtres du Palais Vauban, où se tient le SD. La dispersion a lieu sans incident. Bien informée donc, la police est consciente de la conjonction qui s'est vraiment réalisée, ce jour-là, entre communistes et gaullistes, et semble mieux mesurer que ceux-ci ce que la réussite de la journée doit à ceux-là.

 « Les milieux gaullistes considèrent que le 11 novembre a été un succès et que les mots d'ordre d'Alger ont été suivis de façon appréciable, montrant tant à la population qu'aux Allemands que les Français sortaient de leur torpeur.

On a remarqué également que la présence des éléments communistes ne s'est pas manifestée par des chants ou cris et que ces derniers, obéissant à un mot d'ordre ou se taisant par prudence, n'entonnèrent pas l'Internationale. »15

Mot d'ordre ? Prudence ? Sans doute, mais aussi, et plus simplement, patriotisme de la génération de la Résistance dont les références sont bien plus les révolutionnaires de 1792 que ceux de la IIIe Internationale défunte16.

Pour la première fois depuis 1940, La Seyne a manifesté ce jour-là. Par contre, les autres localités côtières n'ont pas bougé, même pas Saint-Raphaël (à cause peut-être des évacuations). Hyères n'a vu que le dépôt de quelques couronnes et Sanary, le jet d'un double drapeau, américain et français, sur les fils électriques qui passent au-dessus du port.

Une touche résistante plus nette marque même les cérémonies du Var intérieur, d'après ce que l'on peut savoir des quelques villages où subsiste une trace de cette manifestation. À Cotignac, la Résistance locale (embryonnaire, à tonalité communiste) a rassemblé une soixantaine de personnes. De même à Salernes, où des tracts ont été diffusés, appelant la population à y participer. À Cabasse, le groupe de résistance a déposé une gerbe en forme de croix de Lorraine au monument aux morts, dans la nuit, et a participé, le lendemain, au cortège municipal habituel17.

 

3 - L'unité fragile : les Forces Unies de la Jeunesse (FUJ)

 À Toulon, sur les 23 manifestants du 11 novembre que la police interpelle, il y a neuf mineurs et seulement quatre hommes de plus de trente ans. Ils sont presque tous ouvriers (onze) ou employés (sept). Bien qu'elle ne soit pas nouvelle, la présence des jeunes est peut-être, cette fois-ci, la conséquence de la création récente d'un mouvement spécifique. Ce mouvement participe à l'effort de construction de structures unitaires. Il en montre aussi les limites.

La Résistance veut organiser la jeunesse en révolte qui, jusque-là, a donné libre cours à sa colère de façon souvent spontanée, reprenant, comme on l'a vu, le cadre traditionnel de la contestation juvénile. Avec le STO, elle s'est mobilisée pour y échapper. Il faut convertir ce refus massif en participation active à la lutte clandestine. Il faut transformer les réfractaires en combattants.

Aucun mouvement ne possède une branche « jeune » significative dans le Var. La seule organisation existante est la JC. Elle se limite aux communes où le PCF est organisé. Elle est écrémée par les départs au maquis. Elle ne représente pas grand chose avant la fin 1943.

Tout le monde trouve donc son compte dans la création des FUJ. Le premier tract distribué à Toulon date du 7 août 1943 (« Jeunes de France ! »). Il énumère les composantes de cette organisation nouvelle : jeunes des Mouvements de Résistance Unis, Front Patriotique de la jeunesse, Jeunes catholiques, Jeunesse Communiste. Celle-ci mise à part, elles sont fantomatiques. L'apparition des FUJ, à travers ces tracts18 (imprimés à l'extérieur), est essentiellement liée à l'arrivée à Toulon de responsables venus de Lyon. Le premier, Jacques (non identifié), est adressé par André Mandouze à Henri Michel qui le met en relation avec d'anciens élèves. Hébergé par le GF Raimu (qui diffuse la propagande), il établit les premiers contacts avec les MUR. Il est remplacé, dès septembre, par Jean-Pierre Dupuy Japy qui reste dans le Var jusqu'en février 194419.
Devenu FUJP à l'automne, le mouvement ne se manifeste plus guère après le 11 novembre. Hors de Toulon, sa présence n'est attestée qu'à Saint-Tropez, avec Paul Grangeon  Jean Tacite, où il se confond avec la JC et les FTP qu'il permet d'étendre aux non communistes. Elle est probable à Draguignan où une tentative de regroupement a lieu à l'initiative de catholiques (seul réseau concurrent de la JC, mais on ne sait sur quelles bases)20.
La propagande est rare, limitée à l'aire toulonnaise et disparaît d'ailleurs entre octobre 1943 et août 1944. En fait, la direction départementale (c'est-à-dire toulonnaise) du mouvement est disputée entre les communistes et les gaullistes. Elle est d'abord confiée à Charles Galfré Lecerf, passé au FN depuis qu'il est coupé de L'Insurgé, mais on lui demande de céder cette responsabilité à un gaulliste. Il continue à militer avec les FUJP de l'arsenal. Ce sont eux surtout qui manifestent le 11 novembre21. Formés de jeunes communistes, ils sont chargés d'un travail spécifique d'entrisme dans les gardes-voie, pour effectuer de petits sabotages, ou dans la Défense Passive, pour faire des « récupérations » de vivres dans les entrepôts de l'arsenal endommagés par les bombardements22. Seule la JC manifeste sa présence, d'autant qu'elle dispose bientôt de son propre appareil.
Tout laisse à penser que l'unité des FUJP n'a pas résisté aux divergences sur l'action à mener et à la poussée communiste23. En 1944, l'unité est rompue. Les MUR reconstituent les FUJ et en confient la responsabilité à Alfred Chambardon Colin, réfractaire au STO et maquisard du Vercors jusqu'en janvier 1944. Il est assisté par Tony Arnaud, étudiant toulonnais, jeune franc-maçon et responsable Guides que Paul Custaud, toujours dans son rôle d'intermédiaire, lui a présenté24. Ils sont très soutenus par l'organisation régionale, dirigée par Albert Chabanon Valmy qui, de Marseille, leur fait parvenir du matériel. Ensemble, ils « noyautent » les mouvements de jeunesse. Les plus réceptifs sont les anciens Compagnons de France, les Scouts et les Eclaireurs. En mars 1944, les FUJ auraient essaimé dans les onze localités les plus importantes du département. Supervisée par le CDL (MUR), l'organisation s'oriente surtout vers la formation de groupes de jeunes FFI qui permettront de combler les vides laissés par les départs de Toulon. Elle participe activement à la préparation du maquis où ils doivent se rassembler lors du débarquement.

Cet éclatement, de fait, d'une organisation commune, artificiellement créée, montre combien il est difficile de construire et de faire passer dans la réalité une unité à laquelle chacun aspire pourtant, surtout lorsqu'il y a un déséquilibre des forces patent. La nécessité de l'unité ne fait pas disparaître les divergences. D'ailleurs, celles-ci, modérées encore à l'automne, ne cessent de s'aiguiser au fil des mois, comme le montre l'évolution des rapports au sein de la structure unitaire par excellence, le CDL.



 

1. R. GIRARDET, Mythes et mythologies politiques, Paris, 1986, p. 13.

2. R. GIRARDET, op. cit., p. 181.

3. Tém. époux Martini 1985. Yolande et Charles Martini (ou Martin) sont avec Emile Audibert de la ferme La Parisienne les refuges des maquisards FTP, le relais obligatoire, la boîte aux lettres. Yolande et sa sœur, Yette, assurent de plus, des liaisons, par exemple pour Faurite.

4. P. Vidal, tém. cit. : le voisin a remarqué qu'il ne se rend plus aux chantiers navals. C'est de cette façon que ce voisin entre en Résistance. Sa fille tapera des stencils.

5. O. Marrucci, tém. cit.

6. Tém. F. Crémieux, 1985.

7. Tém. Taupin et D. Logiacco 1984. Un autre témoin affirme qu'un jeune garçon a participé au sauvetage avec les ouvriers Siri et Garassin. Le médecin (Dr Van Ngui) aide la Résistance. Peut-être est-ce par lui que Marius Brunet de Brignoles, l'un de ses chefs, est avisé et s'empresse, sous une pluie battante, d'aller à Cabasse faire établir par le maire de faux papiers. L'aviateur est conduit vraisemblablement à Seillons, à la centrale de Ritz Crocus. D'autres exemples, notamment à Hyères in G. ROUX, op. cit., p. 32, dont le cas d'un Canadien abattu le 29 avril et qui sera tué dans les combats de la Libération.

8. Le 26 juin 1944 au soir et le 27, opération parallèle (et concurrente) de la Milice et du SD, Le Tatoué travaillant pour l'une et l'autre ; sept arrestations dont trois blessés (le père et le fils Guibergia peuvent s'échapper). La femme du Dr Vic est prise à la place de son mari qui ira se rendre. Seule l'arrestation de Félix Guintrand est finalement maintenue (ADV, 1 W 71, Gend., Cour de Justice de Toulon 11 dossier Dr.).

9. Arch. ANACR, tém. Jacques Polidori, responsable du PCF, s. d. (vers 1976).

10. En particulier AN, F1a 3922, information du 5 novembre 1943. Il s'agit de l'instituteur Berny. La foule est évaluée à 5 000 personnes.

11. ADV, 6 M 18 8, Pol. d'État et Rens. gén., 14 et 15 juillet 1943.

12. Pas de sources policières, mais sur Saint-Tropez, tém. H. Faurite qui paraît probant puisque absent du Var pour les autres journées commémoratives. Par contre, pour Sainte-Maxime, C. RICARD (in Le Mémorial de l'Insurgé, op. cit., p. 77) confond sans doute avec le 14 juillet 1943 (mais il y a eu diffusion de tracts du « F.N. et de tous les mouvements de Résistance »).

13. ADV, en particulier, 6 M 18 8, Rens. gén., 12 novembre et 1 W 81, Pol. locale 11 et 12 novembre et tém. du Groupe d'avant-garde républicaine, formé peu avant, sorte de structure unitaire qui se veut autonome, s.d., dactyl. (Fonds Masson).

14. J.-M. GUILLON, Le Var..., op. cit., document 131 (compte-rendu au SG des MUR, 29 novembre 1943), et aussi ADV, 6 M 18 8, Rens. gén., 12 novembre, 1 W 21, idem, rapport hebdomadaire qui insiste sur le « caractère jeune » des manifestants, 1 W 18, rapport journalier, tém. J. Bessone et J. Llante (10 000 manifestants, d'après lui). Il y a quand même 22 interpellations.

15. ADV, 6 M 18 8, Rens. gén., 12 novembre 1943.

16. C. d'ARAGON, op. cit., p. 39 («  Quant aux communistes, lorsqu'ils entreront dans l'action, ils se réclameront plus volontiers des combattants de Valmy que des marins du cuirassé Potemkine », a fortiori les néo-communiste levés sur cette base).

17. Sanary : tém. G. Poggi 1986. Hyères : ADV, 6 M 18 8, Pol. d'État, 11 novembre. Cotignac : tém. S. Fabre, manuscrit, s. d. (arch. privées). Salernes : ADV, Cour de Justice de Draguignan, rapport du SD, 24 novembre. Cabasse : tém. L. Cavallini, op. cit. et divers autres.

18. Le tract « Jeunes de France » est reproduit in J.-M. GUILLON, Le Var..., op. cit., document 95. Il y aura aussi, le 28 août à Toulon (diffusion massive) et le 8 septembre à Sanary, « Jeunes Français », puis les 20 et 29 octobre, à Toulon et Solliès-Pont, « Camarades ».

19. Tém. J.-P. Dupuy 1981 (mais très vague sur ce qu'il a vraiment fait dans le Var) et sur son prédécesseur, H. Michel et Raimu, tém. cit.

20. Tém. Jean Ceppi 1981 qui a représenté les FTP à ce regroupement unitaire dont il a eu connaissance par le catholique Félix Daumas. Remarquons que Ceppi (20 ans) n'est pas communiste et vient de l'AS. Le réseau Scout sert peut-être de base à ces initiatives catholiques.

21. Tém. C. Galfré qui n'est pas encore communiste. Les FUJP de l'arsenal sont dirigés par Yves Le Madec, militant syndical, futur responsable communiste après-guerre.

22. Tém. G. Jacomet 1981, communiste depuis l'automne 1942 et joueur de football, devenu l'un des responsables des jeunes de l'arsenal.

23. Un cas semblable dans l'Isère où deux responsables sont désignés, un par la région MUR et un par le PC (Rapport sur la situation politique, 30 mai 1944, par le chef MUR départemental), in P. BOLLE, Grenoble et le Vercors de la résistance à la libération, Lyon, 1985, p. 284).

24. Tém. A. Chambardon, dactyl., 1964 (Fonds Masson). Il remplace vraisemblablement Dupuy. Il est parvenu à ramener cinq mitraillettes du maquis. T. Arnaud est le fils de Me Arnaud, maire d'Aiguines, révoqué, et s'est fait remarqué en juillet 1943 en menant la sarabande contre le maire vichyste du village.