D - COURANTS SOUS-JACENTS

 

Il y a peu à rajouter au tableau que nous avons essayé de tracer des courants qui sous-tendent la construction de la Résistance gaulliste avant l'Occupation et lui donnent, sinon de l'homogénéité, du moins une certaine unité. L'état des forces reste le même, avec plus de monde cependant, mais une grande stabilité dans les milieux qui fournissent les chefs ou qui définissent l'orientation générale. De ce point de vue, l'élargissement politique de la Résistance passe moins par les MUR que par d'autres organisations.

 

1 - Confirmation de l'ancrage à gauche

Ce constat de l'ancrage à gauche est fait par Manuel, l'adjoint de Passy, venu en tournée d'inspection en France (y compris dans la région) en décembre 1942 : communistes, socialistes et syndicalistes de la CGT forment

“ la masse des troupes de la Résistance et tous ceux que nous avons appelés “ Résistants actifs en potentiels”  non encore “ mobilisés ” dans des groupements de Résistance. ”1
La domination de la gauche reste nette dans le Var. Elle a même tendance à se renforcer avec la dispersion de certains fondateurs et l'extension dans le Var rouge. Il n'y a pas de courant de droite repérable au sein des MUR du département. La cooptation des responsables dans les milieux hostiles à Vichy avant l'Occupation et dans des réseaux de relation restreints excluait cette possibilité. Par contre, la formation d'une AS théoriquement séparée et la recherche de cadres militaires de carrière ont entraîné le recrutement d'anciens partisans du régime. Tel chef d'arrondissement AS s'était fait remarquer en octobre 1941 en dénonçant une personne trop critique à l'égard de la politique du Maréchal2. Le danger de cette dérive n'échappe pas aux chefs des MUR qui essayent de promouvoir des officiers issus des mêmes horizons qu'eux-mêmes (Fourrier, ancien chef AS de l'arrondissement de Draguignan, devenu chef régional FFI, Quilicci, etc.), mais les possibilités sont limitées, d'autant que l'emprise de l'ORA ne cesse de s'étendre.
Il n'y a pas véritablement extension des MUR dans les milieux catholiques. Les ecclésiastiques résistants restent hors des organisations ou appartiennent à des réseaux plus spécialisés, s'ils ne sont pas attirés par le Front national. Le bouillant abbé Deschamps, chef MUR-AS de La Crau, reste une exception avec peut-être celle de l'abbé Robineau Robinson, aumônier de Marine et directeur du foyer des marins de la villa Jeanne d'Arc, que Vichy fait éloigner de Toulon en septembre 1943 pour avoir favorisé le départ des jeunes vers la Savoie3. On remarquera que Témoignage Chrétien n'est plus diffusé dans le Var après le départ d'André Mandouze. Restent donc surtout des démocrates-chrétiens, les pionniers étant rejoints par quelques retardataires de leur mouvance, mais trop peu nombreux pour pouvoir se livrer ici aux plaisirs du noyautage4. Finalement, on a pu nous dire, en forme de boutade, que Cisson était “ le plus à droite ” dans les MUR !5

Pour les radicaux-socialistes ou les socialistes USR, ceux du moins qui n'ont pas fait partie des premières fournées résistantes, le problème des rapports avec les MUR se pose de la même manière que pour les hommes de droite. Malgré leur ralliement désormais presque unanime au gaullisme, aucune place particulière ne leur est faite. Aussi retrouverons-nous certains de leurs représentants avec des catholiques, unis dans une communauté antisocialiste, au FN en 1944. D'ou certaines divisions au sein de la franc-maçonnerie.

Elles sont encore masquées par la clandestinité. La franc-maçonnerie continue à appuyer prioritairement les MUR et certains réseaux de renseignements. Patriotes certainement, républicains évidemment, beaucoup de francs-maçons, parfois remis de leur prudence passée, encouragent cette résistance, sans forcément s'y engager. Ils sont susceptibles de fournir une aide occasionnelle. La franc-maçonnerie est finalement le principal vecteur de la droite modérée au sein des MUR, favorisant l'entrée en résistance d'entrepreneurs comme le futur président de la Chambre de Commerce de Toulon, Louis Baudoin, dirigeant une entreprise de travaux publics. Elle est aussi étroitement liée au socialisme. La reconstitution des triangles maçonniques clandestins prépare le terrain au développement des MUR, mais aussi du Parti socialiste reconstitué. Charles Sandro en crée dans les administrations, la police et l'arsenal (dont il devient le responsable maçonnique).

Paul Custaud a pu témoigner de ce que

“ l'activité maçonnique qui coiffait, ou s'étendait à partir de mi-1943 à des éléments non maçonniques, fut multiple, variée, suivant le but qu'elle s'était tracée dans le Var, et ce en toute indépendance des Partis Politiques. Sans poursuivre un but politique autre que la lutte pour nos libertés, pour la Libération. ”6
La vision, bien qu'un peu œcuménique, est exacte pour l'essentiel. Dans l'ensemble, il n'y a pas de noyautage franc-maçon et l'on ne décèle que la volonté de promouvoir certains frères officiers dans l'AS ou, plus tard, les FFI. Parce qu'elle est elle-même parcourue de courants divers, son rôle paraît, au contraire, avant tout de conciliation et de coordination. Elle pousse activement à la fusion dans les MUR et à la mise sur pied d'un CDL unitaire où son représentant en titre, Custaud, occupe une place privilégiée entre communistes et gaullistes. La franc-maçonnerie permet la liaison entre réseaux de renseignement et entre résistants d'organisations ou de localités différentes. C'est par Sandro qu'Orsini peut se procurer des armes auprès de Picoche. Custaud favorise la constitution d'une direction FUJ en 1944 en mettant en relation leur responsable départemental, Alfred Chambardon, et Tony Arnaud, franc-maçon et chef dans les Eclaireurs de France7.
 L'importance des francs-maçons dans la Résistance varoise est tout à fait considérable. Ils sont parmi les plus actifs dans plusieurs organisations (aux exceptions significatives près de l'ORA et des mouvements contrôlés par le PCF, bien qu'ils ne soient pas absents du FN). D'après le témoignage Custaud, plus d'une trentaine de chefs résistants varois sont des maçons8. Il y en a au moins trois au CDL (soit, tout de même, 27 % des membres). Aux côtés du docteur Lagier et de Picoche, Custaud Constantin représente officiellement la franc-maçonnerie. Il y joue un rôle éminent en présidant la commission politique qui doit assurer l'épineux règlement de la désignation des municipalités et il présidera à la Libération, non moins significativement, les commissions d'épuration de la police, de la préfecture et de la sous-préfecture. Il est au carrefour des organisations clandestines où les maçons sont présents (MUR, AS, Parti socialiste, réseaux Brutus et Jade en particulier). Il fait le lien entre les résistants et les maçons non engagés, mais qui n'en fournissent pas moins renseignements et faux-papiers ou qui sabotent les directives dans l'administration. Il est en contact avec les régions parisiennes et lyonnaises, d'où parvient le journal Patriam Recuperare9.

Le Var est-il un cas particulier du point de vue de l'importance de la franc-maçonnerie ? Il paraît être le seul où son influence ait été officialisée par un siège au CDL. Il est vrai que les études régionales mettent peu l'accent sur son rôle. Sans doute la responsabilité en incombe-t-elle au manque de sources, car il serait surprenant que d'autres départements du Midi (et de la Provence en particulier) n'aient pas connu semblable situation, ne serait-ce qu'en raison des liens nombreux qui l'unissent aux socialistes.

 

2 - Socialiste et communistes

 Il est difficile de dissocier les uns des autres tant leurs positions respectives sont conditionnées, pour les premiers surtout, par l'attitude de l'autre. Les MUR ne sont pas ici un champ de bataille, mais une force d'appoint importante dans la lutte pour le pouvoir local.

 a - Le positionnement difficile des socialistes

La place des socialistes dans les MUR est notable dès l'origine. Leur présence ne fait que se renforcer au point de constituer un ensemble difficilement dissociable. De ce point de vue, le Var ne tranche pas sur les départements voisins et c'est d'un fait régional (provençal et languedocien) qu'il s'agit.

Aussi, vu des bords de la Méditerranée, ne peut-on qu'être surpris de la façon dont sont généralement décrites les relations MUR/socialistes en insistant généralement sur la suspicion dans laquelle ils sont tenus : des socialistes regardés avec méfiance car trop liés à la Troisième République, trop “ politiques ”, puis noyés dans l'ensemble des MUR au moment de la fusion et évincés des responsabilités par des communistes ou sympathisants, avec la complicité naïve de ceux que leurs sirènes ont séduits, en somme des socialistes toujours victimes de manœuvres visant, d'un côté comme de l'autre, à les marginaliser. Dans le Var, et en Provence en général, la situation serait plutôt inversée, même s'il est vrai que les socialistes ne constituent pas un bloc et que certaines différences d'attitude sont toujours perceptibles entre les résistants socialistes précoces, comme Arnal, et les “ politiques ”, plus attachés au Parti et venus les rejoindre un peu plus tard, comme ceux du groupe Risterrucci10. On le verra vis-à-vis des communistes. On le verra moins à propos de la rénovation de la “ vieille maison ” où les plus audacieux ne sont pas forcément les premiers.
Avec la fusion et la création des MUR, l'influence socialiste est renforcée. Elle s'étend avec leur développement dans les vieilles terres “ rouges ”. Elle est un facteur unitaire important. Elle profite aussi du rôle qu'ils jouent dans certains réseaux. Même si les responsabilités qu'on leur laisse paraissent insuffisantes aux “ politiques ”, elles n'en sont pas moins considérables, à commencer par la présidence du CDL, occupée par Arnal. L'arrondissement de Draguignan s'est construit et continue de s'édifier sur le tissu de relations socialiste : l'instituteur Vatinet Celtic, du Plan-de-la-Tour, près de Sainte-Maxime, est désigné comme chef cantonal AS après être entré en contact avec Soldani, grâce à l'ancien conseiller général du canton de Comps, Maurel11. La région de Brignoles (avec, par exemple, Ferrari et Bertolucci) ou l'AS de Toulon sont, au moins partiellement, dirigées par des socialistes.

La plupart font passer l'esprit de résistance avant l'esprit de parti. C'est même cet engagement résistant prioritaire qui est responsable du retard pris dans la reconstruction du Parti. Car si les MUR se sont développés sur le terreau socialiste, le Parti, lui, reste inexistant longtemps. Il ne se recrée que lorsque s'impose le “ danger ” communiste et, renversement de situation, sur les traces des MUR et sans parvenir à capter toutes les énergies.

Il y aurait onze groupes socialistes clandestins, regroupant cent cinquante militants, en janvier 194312. Il est impossible de savoir quelle réalité recouvre ces chiffres, sinon qu'ils ne se traduisent pas par une quelconque activité perceptible. Il faut attendre jusqu'au 29 avril suivant pour qu'apparaisse à Toulon le premier numéro du Populaire. Sa distribution ultérieure ne se manifestera pas d'une façon spectaculaire13, alors que, comme le fait observer Marc Sadoun à juste titre, la distribution du journal est souvent la seule action du militant14. Dans le même temps, on ne repère la diffusion que de trois tracts socialistes15.
En fait, les MUR et les réseaux absorbent l'essentiel des forces militantes socialistes. Quant à la base du Parti, elle fournit bon nombre de sympathisants16, sans faire preuve d'une activité particulière, que ce soit dans les MUR ou en dehors, même si on remarque, à nouveau,  la participation de socialistes aux manifestations patriotiques, par exemple le 11 novembre 1943.  D'ailleurs Gaston Defferre ne constate-t-il pas, le 5 octobre 1943, que le Parti “ n'était pas construit pour fonctionner dans la clandestinité ”17.
Le problème n'est pas seulement un problème de structures de parti, mais aussi, et plutôt, un problème de culture militante18. Ardents partisans des Anglo-Saxons et anticommunistes (sauf une partie de la minorité active), comptant sur ces Alliés pour s'opposer à ce danger, les socialistes sont réticents vis-à-vis de la lutte armée, soit, pour la masse, par peur du “ désordre ”19, soit, pour les responsables, par peur de faire le jeu du PCF. Très gaullistes, ils sont de plus en plus dominés par l'inquiétude que provoque la démarche conquérante de ce parti. Leur attitude avant et après la Libération est largement conditionnée par cette crainte.

Henri Michel, l'un des principaux dirigeants du Parti socialiste clandestin, est très représentatif de ce point de vue. Son collègue Jean Cazalbou le décrit ainsi :

“ Il avait l'art, quand des oreilles suspectes traînaient par là, de raconter 70 et Bazaine pour signifier Pétain, Athènes et Sparte pour symboliser la liberté et la dictature, Coblentz pour évoquer Vichy. Nous avions en commun le goût de la pensée libre, le refus de la servitude et la découverte, par un retour de conscience, d'un chemin de la paix qui se détournait du pacifisme bêlant ... Et il rêvait pour plus tard de ce qu'il appelait un socialisme libéral, qui dépasserait le marxisme. D'un naturel méfiant, il avait conservé de son ancienne famille d'esprit, une prévention tenace contre les communistes ...

- Je me féliciterai autant que personne... de la présence des communistes dans le Combat.

Mais on voyait bien qu'un pli barrait son front, que cette perspective l'effrayait autant qu'elle le réjouissait. ”20

Face à la poussée communiste, Michel Simon s'active donc pour reconstruire le Parti, en particulier à Toulon et dans son village natal de Vidauban. Il devient l'animateur du Parti socialiste à Toulon après le départ du docteur Risterrucci, recherché par le SD en novembre 1943. Il est aidé par deux des responsables toulonnais d'avant-guerre, Raoul Altieri et Etienne Vernieri. Il crée, avec eux, des comités de quartier. Il assure, avec Albert Lamarque Laval, les liaisons avec l'extérieur et la participation aux réunions régionales. Tout cela bénévolement et non sans difficultés, puisque, autre signe de l'inadaptation du Parti à la vie clandestine, les socialistes n'ont pas d'argent. Passé dans la clandestinité en novembre 1943, Michel vit (et fait vivre sa famille) avec son demi traitement.

En 1944, de petits “ congrès ” du Parti sont organisés en présence de responsables venus de l'extérieur, Defferre ou Malacrida par exemple21. La réorganisation n'est vraiment effective qu'au printemps 1944, et encore bien partiellement. Le moment n'est pas sans lien avec la poussée communiste et l'orientation nouvelle des MUR (au niveau national). Defferre envisage alors de former un mouvement autonome, y compris armé - saut “ qualitatif ” considérable - à partir du réseau Brutus et des groupes Veni (dont significativement on ne trouve nulle trace dans le Var). Des réunions se tiennent à Brignoles et Draguignan, comme celle à laquelle Vatinet participe, chez l'ancien député Collomp, en présence de Charlot, Soldani, Michel, Lamarque et Sénès22. Il s'agit moins de recruter que de rassembler les militants d'avant-guerre, et peut-être de préciser les positions. L'essentiel de l'activité strictement politique tourne autour du renouvellement des municipalités et donc de l'attitude à adopter à l'égard des communistes.
Les villages semblent peu touchés par cette reconstitution qui paraît bien limitée, y compris en ville. À Hyères même, Liberacce, de retour du maquis après la Libération, constate avec étonnement que le Parti, théoriquement remis sur pied depuis le printemps 1943, est en fait inexistant23.

Charles Sandro Reboul, ancien secrétaire fédéral adjoint, résistant polyvalent (franc-maçon, réseaux, MUR), est désigné comme secrétaire fédéral. Il est assisté de militants et résistants confirmés comme Lamarque (réseau Brutus), secrétaire adjoint administratif, et, pour les secteurs de Draguignan, Saint-Raphaël et Brignoles, Soldani (MUR-AS), Charlot (réseaux anglais, franc-maçonnerie) et Ferrari (MUR-AS, SAP, ORA). Michel reste le représentant du Parti au CDL.

Dès la création de la préfiguration de ce comité, les socialistes y ont eu leur place. Le rapport de force est tel que, dans ou hors des MUR, cette présence n'a jamais soulevé aucune polémique. Il ne s'agit pas tant de reconnaître une activité clandestine autonome qui reste confidentielle, que d'assurer une représentation à ce qui est l'un des courants essentiels dans les MUR, celui qui offre la seule idéologie alternative à la Révolution nationale et au communisme. Au sein du CDL, Michel joue un rôle actif en tant que président de la commission de la presse et de membre de la commission politique, autant dire qu'il se trouve en première ligne dans la lutte contre les communistes.

Face au PCF, les socialistes n'ont pas de mouvement relais. C'est l'une de leurs faiblesses principales. Les MUR ne joueront jamais ce rôle, en dépit de la place qu'ils y occupent. Au contraire, dans une certaine mesure, le Parti socialiste apparaît comme leur appendice (par exemple au CDL). Sans action de propagande significative, sans groupe armé, les socialistes ne connaissent pas plus de réussite sur le seul terrain où ils essaient d'être présents, celui de l'action syndicale. Ils pâtissent de l'attitude de la plupart des anciens confédérés, même responsables, qui se réfugient dans l'abstention. Pèse sur eux le pacifisme d'avant-guerre. Chez les ouvriers, le plus actif est sans conteste Justin Portalis Vincent, mais ses tentatives de réorganisation de l'arsenal portent peu de fruits. Le MOF ne manifeste plus d'activité repérable après le 1er mai 1943 et celle-ci s'est bornée à signer deux tracts, en compagnie des organisations qui viennent de se réunir dans le Comité de coordination de la Résistance24. Portalis est coopté dans ce comité au titre du MOF (peut-être représente-t-il aussi le Parti socialiste à la première réunion). Mais le peu de représentativité de son courant ne cesse de s'accuser à partir du moment où l'activité syndicale clandestine s'affirme. Le rapport de force se traduira par son remplacement par un unitaire, comme nous le verrons. Portalis quitte le Var au début 1944 et les socialistes essaient alors “ de redonner vie à l'ancienne tendance syndicaliste confédérée dont l'organisation s'était effondrée ”25 à ce moment-là, tant elle ne reposait que sur les épaules d'un seul homme. Chez les fonctionnaires, seuls participent à la reconstitution syndicale quelques instituteurs isolés. Jean Forestieri, ancien responsable de la Fédération varoise des fonctionnaires, milite avec Michel et c'est en liaison avec eux que le franc-maçon (et donc révoqué) Hasser tente de recréer la CGT “ confédérée ”. Peut-être est-il celui que Louis Dumas, ancien responsable SNI, retraité à Ollioules, comptait présenter à Paul Delanoue, venu lui rendre visite à la veille du bombardement du 24 novembre 194326. Les socialistes s'appuient aussi pour relancer leur CGT sur les employés municipaux de Toulon et comptent, dans l'arsenal, sur l'apport de Julien Sauli. Franc-maçon, ancien socialiste, ancien animateur des “ Amis de Syndicats ”, celui-ci n'a pas connu la dérive de ses camarades de tendance et a participé avec Portalis aux tentatives de reconstitution de 1942-43. Il est au début de l'année 1944 l'un des meneurs apparents du mouvement ouvrier dans l'arsenal, ce qui lui vaut d'être arrêté une dizaine de jours par le SD. Mais Sauli fait partie de ces socialistes que le travail clandestin rapproche des communistes. Cette évolution ne lui est pas particulière parmi les ouvriers. Son ralliement ou celui de Fernand Barrat, autre salarié de l'arsenal27, sont symptomatiques d'un mouvement plus général dans le milieu ouvrier de Toulon et La Seyne, en particulier. “ Compromis ” par leur attitude en 1939-40 et par l'évolution ultérieure de certains de leurs syndicalistes, apparaissant comme globalement inactifs dans la lutte clandestine corporative, les socialistes achèvent à ce moment-là de perdre leur enracinement ouvrier. C'est dans ce contexte que se situe la lutte sévère que leur livrent les communistes à propos de la mairie de La Seyne pendant la période qui précède la Libération.

La place tenue par les socialistes résistants, son patriotisme républicain, son gaullisme permettront au Parti socialiste de réunifier toute la famille socialiste, divisée depuis la scission renaudelliste. Ce rôle de rassembleur est favorisé par les compromissions, ou trahisons, de certains “ néo ”. Le socialisme démocratique est devenu la référence idéologique des MUR Mais la difficulté des socialistes à sortir d'un cadre politique strict, voire politicien, et les soupçons inévitables que cela fait naître, leur prudence dans l'action et leur réformisme, leur fréquente absence sur le terrain laissent tout un champ libre aux communistes qui exercent par là un attrait certain, en particulier chez les ouvriers et les plus jeunes. Certains résistants socialistes, comme Soldani, sont considérés comme proches de la conception de la lutte clandestine du PCF. L'aile gauche de la famille socialiste est complètement absorbée par lui.

Les quelques militants pivertistes (PSOP) du Var se retrouvent, en 1943, dans le mouvement L'Insurgé. Son journal est diffusé en même temps que Libération le 14 juillet 1943, à Toulon. Charles Galfré, un jeune typographe, est désigné pour aller au “ congrès ” qui doit se tenir dans la banlieue lyonnaise28. Mais, coupée peu après de la direction, l'équipe toulonnaise29 se tourne vers le FN et les FUJP, tandis que l'ancien conseiller général Bartoli à La Londe ou Charlotte Ricard à Sainte-Maxime connaissent une évolution identique vers un Parti communiste qui apparaît plus révolutionnaire, plus intransigeant que le Parti socialiste.

L'attraction communiste fait perdre au Parti socialiste des militants actifs, en particulier dans le milieu ouvrier. On les retrouvera après-guerre investis de responsabilités syndicales ou politiques.

La position des communistes à l'intérieur des MUR du département nous renvoie aussi aux problèmes de pratique militante.

 

b - Les communistes dans les MUR

Contrairement à d'autres régions, les communistes n'occupent ici aucun poste de responsabilité hors du niveau local. Aucune volonté d' “ entrisme ” dans leur présence à la base des MUR, mais seulement le hasard du premier contact et, surtout, la volonté d'agir. On a eu l'occasion de noter leur place dans les Groupes Francs. On constate aussi que plusieurs groupes locaux du Var moyen (régions de Draguignan et de Brignoles) sont formés par ou avec des communistes sans lien avec le Parti clandestin (et ce, pour des raisons diverses).

Nous avons donné l'un des exemples les plus nets, celui du Muy où, en 1942, le socialiste Textoris, chef de Combat dans l'arrondissement, se voit refuser toute aide par Sénès, le patron politique du village, l'ancien sénateur maire. Sénès lui aurait conseillé de laisser faire les Anglo-Saxons et les communistes. Constatons la passivité du personnage. Elle est partielle, car il est en relation avec le CAS et ses hommes viennent en aide au maquis et à certains réseaux, et, peut-être, calculée. Mais la porte étant fermé de ce côté, Textoris désigne le communiste Séraphin Melan pour diriger le groupe de résistance et assurer le travail de propagande ou “ militaire ”. Fort de l'accord conclu avec l'émissaire du PCF rencontré à Saint-Raphaël, Textoris surmonte sa méfiance à l'égard des communistes. Celui qu'il nomme donc comme chef n'entre pas dans l'AS sur ordre d'un parti avec lequel, selon toute vraisemblance, il n'a aucun contact. Il est, avant tout, membre de l'AS, au moins jusqu'à la Libération, et fait preuve d'esprit de conciliation en essayant de s'entendre avec le clan Sénès. Au début 1944, l'accord semble réalisable sur la base d'un partage des tâches, le communiste devenant exclusivement le chef militaire (AS), le sénateur étant investi de la responsabilité politique. Si l'accord fait long feu, c'est faute de participation réelle de la part de Sénès et de ses amis. Mais, dans cette affaire, on serait bien en peine de voir l'action du Parti en tant que tel30.
Il n'est pas rare que les MUR en formation se tournent vers des communistes, faute de capacités militantes autres. À Vidauban, le village d'Henri Michel, le chef local de l'AS est le communiste Simon Macario. À Cabasse, c'est Louis Cavallini, un camionneur communiste, ami de Marius Brunet, l'un des chefs de la Résistance de Brignoles, avalisé par Sicard, chef des MUR au Luc et par le maire républicain socialiste du village31. Au Cannet-des-Maures, Sicard a investi Félix Guintrand, un mineur communiste. À Aups, Rians, Vinon, Sillans, Saint-Maximin (et les environs), dans plusieurs localités de l'Est-Varois, on repère cette participation des communistes aux MUR. En fait, partout où le groupe de résistance est unitaire (et où le rapport de force électoral avant-guerre est socialiste), les communistes y sont intégrés et parfois avec des responsabilités. Ils y sont en tant que résistants, non pas comme communistes. Mais cette présence est la résultante de l'effet assez mécanique de leur conception militante. Dans ces villages, lorsqu'il a fallu trouver des volontaires pour créer des groupes et pour faire quelque chose, qui était à la fois peu (aucune action “ militaire ” en général, peu de propagande, quelques réunions, liaisons, transports d'armes ou attentes de parachutage) et beaucoup en termes de risques assumés, de temps ou d'argent perdu, de responsabilités à prendre, n'ont été trouvés que des communistes ou d'anciens communistes qui ont recruté ceux qui leur étaient proches. Ce processus qui paraît assez commun à la base, en Provence, est-il si différent ailleurs, dans d'autres régions ou à d'autres niveaux de responsabilités ? Il nous paraît, en tout cas, éclairer la fréquente impression de noyautage que l'on dénote en 1944.

Cette impression est renforcée par le fait que ces militants ont alors renoué avec le PCF. Dans le Var, il y a effectivement reprise de contacts au fur et à mesure de sa reconstitution (pas avant 1943, en général) sans que cela se traduise par des sécessions. Personne n'y a intérêt dans la mesure où le Parti espère par là obtenir des armes et consolider ultérieurement sa présence politique. Mais, d'un autre côté, la volonté unitaire est incontestable, d'autant que la complexité des organisations qui composent la Résistance est mal mesurée et que la base ignore la concurrence sévère qui se déroule à d'autres niveaux. Les contacts ponctuels que l'on peut y avoir avec les communistes, c'est aussi “ la Résistance ”, au même titre que ces officiers anglais que l'on voit passer une ou deux fois, que les gens des réseaux qui viennent installer leurs émetteurs en 1944 ou que les militaires de l'ORA sous l'égide desquels se placent une partie de ces groupes de l'AS Pour ces résistants, la Résistance est une. Le choix ne se fera qu'à la Libération entre les FTP que l'on distingue des FFI, entre le PCF et le MLN.

Pour les MUR, cette présence d'éléments communistes n'est pas source d'affaiblissement, au contraire dans la mesure où ces résistants assurent une part du travail à la base. Il n'y a pas de cheval de Troie. Entre le PCF et les MUR, la lutte est frontale, du moins sur les terrains où il y a concurrence.

 

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 Il ressort de la lecture de certains témoignages comme celui de Frenay ou de l'Histoire de la Résistance d'Henri Noguères que les MUR de la région ne connaissent aucun problème majeur et qu'ils possèdent même une certaine avance sur le plan de l'organisation32. Il est vrai que les bases jetées par Combat, en particulier, et le rôle moteur des résistants socialistes permettent leur essaimage assez rapide. Jusqu'au milieu de l'année 1943, leur prédominance en R2 n'est pas réellement contestée. Par contre, tout change à partir de l'automne suivant. Ils sont en butte à des offensives qui dénotent la montée en puissance de pôles de résistance concurrents.

Ensemble assez peu structuré à la base, malgré tous les efforts, enchevêtré dans des rouages compliqués plus haut dans la hiérarchie, contradictoire dans ses objectifs, machine orientée vers la prise des structures de pouvoir, les MUR sont en fait un “ géant aux pieds d'argile ”. Une organisation sans cesse remaniée et rendue complexe dans son organisation par de fausses cloisons (et parfois de vrais fiefs), une préparation assez bureaucratique de la Libération, une conception élitiste de la Résistance et l'absence de perspectives concrètes données aux hommes recrutés sont autant de facteurs d'affaiblissement. La base n'est pas assez homogène socialement et politiquement pour pouvoir résister aux forces centrifuges qui la parcourent, aux ambitions des hommes ou des groupes qui la dirigent, aux coups répétés d'une répression qui lui enlève une partie des créateurs de cette résistance (et dont l'absence se fera cruellement sentir). Dans une certaine mesure, les MUR ont laissé le terrain de l'action à d'autres. Defferre, qui critique l'orientation prise parce qu'elle piétine les plates-bandes du Parti socialiste, le relève :

“ Dirigée au début uniquement dans le sens de l'action, cette activité est maintenant surtout politique. ”33

S'il y a les communistes, il y a aussi des forces qui, à Londres ou Alger, manifestent à l'égard des MUR un manque de confiance certain. Il se traduit par la création d'organisations qui leur lèvent une partie de leur pouvoir ou par l'envoi d'émissaires et de missions pour contrôler ou diriger la Résistance. Mis en tutelle de ce côté et donc mal pourvus en moyens, les MUR perdent une partie de cette légitimité qui faisaient d'eux l'avant-garde par excellence de la Résistance extérieure.



 

1. H. NOGUÈRES, op. cit., t. 3, p. 174 (rapport Pallas, 4 février 1943).

2. ADV, cabinet 864 2, procès-verbal de Gend., 8 octobre 1941 : le commandant en retraite Iung, officier de la Légion d'honneur, est arrêté après cette dénonciation. il avait critiqué la politique du gouvernement (et non le Maréchal, précise-t-il) à cause du rationnement.

3. L'un et l'autre apportent leur aide à tous ceux qui la sollicitent, et en particulier les Juifs et les Alsaciens.

4. Qui a été pratiqué ailleurs comme en témoigne C. d'ARAGON, op. cit., p. 158 et 199 (qui constate désabusé que chacun apprenait à manier ses pions).

5. Tém. F. Roustan 1973.

6. Tém. P. Custaud 1964, p. 12.

7. Tém. C. Sandro, compte rendu d'activités, 3 décembre 1944 (Fonds Masson) et P. Custaud, tém. cit. Tony Arnaud est le fils de Me Arnaud.

8. Nous avons pu le voir au fur et à mesure du récit. Rappelons à Toulon, Sandro (CAS, réseaux, MUR), les policiers Resplandin (ancien commissaire central révoqué, MUR-NAP, réseau Brutus) et Ghibaudo (réseaux), Léonelli (réseaux), Orsini (MUR-AS), Marquis (idem), etc. ; à La Seyne, Fraysse (MUR, F2) ; à Fréjus-Saint-Raphaël, Charlot (CAS, réseaux), Sembat (réseaux), Roux (MUR-AS), Pierrugues (idem) ; à Draguignan, Fourrier (AS) ; à Hyères, Picoche (MUR-AS), etc.

9. Tém. P. Custaud qui énumère ses nombreux contacts. Le journal lui parvient sans doute en très petit nombre. Il n'est jamais signalé par la police.

10. Dont H. Michel qui laisse percer sa méfiance dans son témoignage déjà cité, en jugeant les mouvements “ peu actifs ” et qu' “ il est impossible de se mettre en rapport avec leur responsables qui semblent d'ailleurs désireux d'écarter les personnalités politiques ” avant l'Occupation.

11. Tém. J. Vatinet, dactyl., s.d. (Fonds Masson).

12. L'OURS n°158, février 1985, rapport au CAS, arrivé le 27 février 1943.

13. Le 29 avril, sont diffusés les n° 10 et 11. Ne sont signalés plus tard que le numéro du 14 juillet (d'après le tém. C. Sandro, non confirmé par d'autres sources) et le n°18, trouvé en région toulonnaise le 23 novembre 1943.

14. M. SADOUN, op. cit., p. 205.

15. Fac-similé des voeux de bienvenue de Pétain aux Américains en 1917 (Toulon, 23 septembre 1943) reproduit in J.-M. GUILLON, Le Var..., op. cit., document 129, appel aux jeunes (autour du 1er mai 1944), Morale socialiste (tém. C. Sandro, mais non signalé par la police).

16. ADV, 1 W 21, Rens. gén., 13 novembre 1943.

17. L'OURS n°154, octobre 1984, Rapport Defferre Danvers.

18. M. SADOUN, op. cit., insiste à juste titre sur cette culture parlementaire et électorale dans une étude minutieuse et critique (p. 176 et, sur la propagande, 205).

19. ADV, 3 Z 4 9, Rens. gén., 19 février, et 1 W 22, 8 avril 1944.

20. J. CAZALBOU, op. cit., p. 105-106. H. Michel est dépeint sous les traits de Pascal.

21. H. Michel, tém. cit., pour tout ce passage. Est intervenu aussi Robert, de Saint-Etienne.

22. J. Vatinet, tém. cit., qui la situe en décembre 1943.

23. S. Liberacce, tém. cit.

24. “ Ménagères, Mères de famille ” et “ Vive le 1er mai d'union et d'action ”, signés par le MOF, le Parti socialiste, le PCF et les MUR (Toulon, 30 avril 1943).

25. H. Michel, tém. cit. Le départ de Portalis doit se situer vers février-mars 1944.

26. P. DELANOUE, Les enseignants et la lutte syndicale du Front Populaire à la Libération, Paris, 1973, p. 224-225.

27. M. AGULHON et F. BARRAT, C.R.S. à Marseille 1944-1947, Paris, 1971, p. 10. et tém. Barrat 1981.

28. Tém. C. Galfré 1980 et, grâce à lui, Marie-Gabriel Fugère, Le Mémorial de l'Insurgé, Lyon, 1968, p. 25-29 et Revue d’histoire de la 2e Guerre mondiale n°47, juillet 1962, R. Fiat, " L'Insurgé ", p. 61-78

29. Avec C. Galfré, le syndicaliste cheminot Marcel Bourlot et le fonctionnaire du Trésor, Louis Moutte qui assiste Lévy-Rueff dans sous-réseau (F2).

30. ADV, 1 W 46, Le Muy, rapport du CLL, novembre 1944 qui relate les faits. Dans son roman, H. MICHEL, op. cit., dépeint un Sénès cynique même sous l'Occupation, vendant une partie de son vin aux Italiens, très cher, et multipliant les voyages à Lyon pour se faire passer pour résistant (p. 176 et 214).

31. Tém. L. Cavallini, arch. privées, rapport d'activité, s. d. (1944) et 1976. Tém. J. Pizan.

32. H. FRENAY, op. cit., p. 283 (“ A Marseille, tout va bien ”) et H. NOGUÈRES, op. cit., t. 3, p. 91 (la mise en place de l'AS et la fusion “ ne posent guère de problèmes ” en R2).

33. H. NOGUÈRES, op. cit., t. 4, p. 70 (rapport Danvers, 5 octobre 1943).