THESE JEAN MARIE GUILLON

CHAPITRE II

LES MUR
À LA CONQUÊTE DES STRUCTURES DE POUVOIR

 

 

Au moment de l'Occupation, les mouvements qui vont se fondre dans les MUR réunissent les principales forces de la Résistance organisée. Bénéficiant de la popularité du gaullisme, animés par des hommes de valeur, dotés de services élaborés couvrant toute la palette de l'action clandestine, ils profitent, dans un premier temps, de l'impulsion donnée à leurs efforts par les événements. Sur la lancée des initiatives unitaires de l'automne 1942, ils mettent en place une série de structures de contre-pouvoir. Cette création continue accapare d'autant plus facilement l'essentiel de leurs forces actives qu'elle correspond à la culture politique et professionnelle de leurs cadres et à leur vision d'une résistance organisée “ par en haut ” ou, du moins, contrôlée par ceux qui se considèrent, non sans raisons, comme ses initiateurs.

Leurs chefs sont marqués par le sentiment d'isolement qui les a accablés durant les premiers temps de leur activité clandestine. Les pionniers qu'ils estiment être continuent de jeter un regard critique et méfiant sur leurs contemporains. La lettre de menace que le préfet des MUR adresse au capitaine de gendarmerie de Draguignan, trop zélé chasseur de réfractaires, est significative de cet état d'esprit :

“ Nous savons aussi bien que vous que dans nos camps de réfractaires se glissent de mauvais éléments ; cela ne se produirait pas si nous n'étions pas obligés de vivre dans la clandestinité, et si, dès le premier jour, tous les Français nous avaient aidés, mais il s'en est trouvé beaucoup qui, par opportunisme ou par trahison, ont préféré aider les Allemands, et ceux-là sont responsables des difficultés que nous rencontrons pour trier les gens. ”1
Ce sentiment élitaire et la méfiance à l'égard de ceux qui entrent plus tard dans la lutte clandestine contribueront à figer relativement les MUR C'est d'ailleurs ce que dénonce Pierre Hervé, l'un de leurs dirigeants, dès janvier 1943, dans un rapport où il reproche aux dirigeants “ de fermer l'entrée de notre mouvement aux nouveaux adhérents ”2. Finalement, les MUR vont perdre une partie de l'avance prise et se trouver talonnés par d'autres forces de résistance, celles qui auront su capter une partie de la vague de sympathies et d'engagements qui s'enfle avant même l'Occupation, et encore davantage après.

 

 

A - DES MOUVEMENTS AUX MOUVEMENTS UNIS DE LA RÉSISTANCE

 

1 - L'effacement des mouvements

Les témoignages ne révèlent aucun blocage majeur dans le glissement qui mène de la coordination à la fusion de Combat, Libération et Franc-Tireur. Tout paraît se passer sans accrochage. Seule est déplorée la lenteur de cette transformation. Plusieurs facteurs expliquent une facilité qui, même si elle est majorée par les souvenirs postérieurs, n'est pas qu'apparente : la fusion préalable dans l'AS, la proximité sociale et politique des animateurs, l'avance prise par Combat dont les structures presque inchangées sont reprises par les MUR

Il y a certes concurrence (vive ?) entre les mouvements au premier semestre de 1943, le temps de la fusion, pour pouvoir aligner le maximum de troupes. Dans cette optique, on ne s'étonne pas de la diffusion à Toulon, en mars 1943, de papillons “ Adhérez à Combat ”. Cet effort de recrutement est plutôt une tentative d'étiquetage des groupes existants qui se rattachent à l'un des mouvements par le hasard des contacts. C'est le moment où, à Hyères, la différenciation intervient réellement entre eux : qui adhère à Combat (groupe Picoche), qui à Libération (groupe Mell-Bellaguet), qui à Franc-Tireur (groupe Couissinier-Verdino)3. À la même époque, Lucien Sicard du Luc constitue, avec ses amis, des groupes dans les villages environnants, à la demande des chefs de Combat de la région dracénoise. Il ignore encore son appartenance à ce mouvement, ses recrues s'en soucient peu et ne le sauront jamais très précisément. Elles sont, dans leur commune, le groupe de résistance. Car l'impact de cet ultime effort d'organisation propre est limité. Il ne remet pas en cause la fréquente indifférenciation de la base.
Seule la propagande reste autonome. Force est de constater qu'elle ne se développe guère par rapport à la période précédente. On a beau faire un large crédit aux témoignages qui laissent supposer une circulation fréquente et notable de journaux - plus que de tracts - en ville, on est bien obligé de tenir compte du fait que la police ne signale leur présence que de façon de plus en plus épisodique. Combat n'est donc trouvé que six fois (quatre en 1943, deux en 1944), Libération quatre (trois en 1943 et une en 1944) et Franc-Tireur une seule4. Nous ne prenons pas plus qu'avant ces chiffres pour l'image réelle de la circulation de la presse clandestine, mais pour des indices d'une diffusion qui reste limitée et, parfois, irrégulière. Il est vrai que les méthodes de diffusion sont toujours discrètes et se limitent aux seuls adhérents ou sympathisants. Elles expliquent, la complicité de certains agents de la répression aidant, le peu de traces laissées. Nous savons qu'à Aups, par exemple, l'instituteur met Libération dans les boîtes aux lettres sûres et que les gendarmes ne rapportent jamais aucune distribution5. Mais l'explication n'est que partielle. Dans une circulaire du début 1944, Jean Garrus, responsable MUR de l'arrondissement de Draguignan, laisse entendre que, si Combat et Libération lui parviennent régulièrement, l'arrivage de Franc-Tireur est “ très aléatoire ”. Il éprouve le besoin d'en réclamer “ quelques exemplaires régulièrement ” en février 19446. Dix mois auparavant, les MUR du secteur ont créé un journal local - Résistance - pour pallier les arrivées irrégulières de la presse nationale. À peu près au même moment, en juin 1943, Albert Cohan, cheville ouvrière de Libération dans le Sud-Est, critique la diffusion de son journal devant ses interlocuteurs londoniens7. Même en faisant la part du ressentiment, on retiendra qu'il se plaint d'une répartition aberrante (500 exemplaires pour le Sud-Est et 10 000 pour la Savoie).
Quelques mois plus tard, à trois reprises, Libération est partiellement imprimé dans le Var (vers mars-avril 1944). Georges Cisson, chef régional, a chargé de cette responsabilité son adjoint au NAP (et aux Ponts et Chaussées), Fernand Roustan. Celui-ci va chercher une fois les plombs à Paris, mais ils lui sont amenés les autres fois. Le tirage à plusieurs dizaines de milliers d'exemplaires est assuré par l'imprimerie toulonnaise Lions et Azzaro, en même temps que celui de la presse régionale des MUR (Provence Libre). Roustan se heurte à des problèmes de diffusion. Il doit entreposer et faire les paquets à distribuer lui-même, alors que les équipes de distribution ne sont pas toujours au rendez-vous. À l'occasion, il est obligé de recourir aux FUJ marseillais des frères Barthélémy8. Lorsque son dépôt de l'avenue Vauban est “ grillé ”, il se retrouve seul, avec un professeur du lycée, pour le déménager. Mais l'impression du journal à Toulon ne change pas l'apparente modestie de sa circulation. La seule trace en est l'arrestation de deux hommes de Roustan par la police française, le 13 mai 1944, à Toulon9. De ce manque de “ bonnes volontés ” (que l'exode toulonnais aggrave), témoigne un billet insistant que Cisson griffonne, le 30 mai, où l'on peut lire :
“ Il faut absolument que tu trouves des convoyeurs (sinon la Résistance n'a plus qu'à disparaître) pour faire ce petit travail. ”10

La parcimonie est encore plus remarquable en ce qui concerne les tracts des trois mouvements. Entre décembre 1942 et septembre 1943, on ne signale en tout et pour tout qu'un seul papillon de Franc-Tireur (encore s'agit-il d'une initiative locale et manuscrite à Saint-Maximin), huit tracts de Combat et dix de Libération, plus deux textes signés en commun par ces deux derniers mouvements. Après le 9 septembre 1943, les seules traces de propagande se résument en un papillon de Combat (février 1944) et quelques inscriptions de Franc-Tireur (décembre 1943).

Alors que leurs responsables sont absorbés par le travail au sein des MUR, les mouvements n'ont plus guère d'existence particulière et, même avant ce moment, l'essentiel de leurs efforts se portent sur d'autres tâches que la propagande. Contrairement donc à Henri Noguères, il ne nous semble pas que

“ tous les militants (aient) finalement consacré plus de temps, couru et fait courir plus de risques en participant à des tâches se rapportant à la presse clandestine. ”11

Que reste-t-il alors des mouvements ? Il est impossible de le préciser au-delà de quelques hommes investis de responsabilités qu'ils cumulent avec d'autres, dans les MUR, souvent plus prenantes. Il serait vain de vouloir cerner une implantation qui n'existe plus. Franc-Tireur, groupe déjà réduit, est désorganisé par les arrestations et les départs (celui des époux Mentha surtout) du printemps 1943. Son animateur est désormais Frédéric Fortoul, mais il est absorbé par ses responsabilités régionales MUR12. Même chose à Libération où les départs de Leray et de Lecrès, chef départemental et chef de l'action politique, ne paraissent pas remplacés, tandis que Cisson est accaparé par son travail régional et que certains militants actifs opèrent volontiers dans le renseignement. Quant à Combat, moins éprouvé ici par les arrestations, il se fond dans les MUR auxquels il donne son ossature.

 

2 - La création des Mouvements Unis de la Résistance

Les étapes qui conduisent de la coordination à la fusion sont jalonnées par la première réunion du Comité de coordination à Lyon, le 27 novembre 1942, et par la création du Comité directeur des trois mouvements, le 26 janvier suivant. Dans ce processus, une réunion que de Bénouville situe début 1943 se serait tenue à Hyères avec la participation de d'Astier et Aubrac pour Libération, de Frenay et Chevance pour Combat13. Mais nous n’en avons trouvé aucune trace.

Dans le Var, la mise en place de structures communes est assez lente. Les choses bougent surtout après les arrestations d'avril-mai 1943. Les mutations qu'elles entraînent, la promotion de nouveaux cadres accélèrent l'intégration. Les résistants varois occupent une place importante dans l'organisation de la région R2, comme si la position à tous égards médiane du département entre Nice et Marseille les avait favorisés. Dès la mise en place du Comité de coordination régional, il y a deux Toulonnais aux côtés de Chevance Villars, Mentha Mathil (Franc-Tireur) et Verviers, remplaçant de Cohan (Libération). Verviers Auclair ou Muret, assisté de Marc Baron et de Yolande Delfa Hélène, est chargé du secrétariat régional. Parallèlement, au début 1943, le colonel Duboin Camille passe du commandement de l'AS du Var à celle de la région, en remplacement du général Schmitt.

Le comité varois des MUR comprend trois des responsables régionaux des mouvements : Leray Léger (Libération), Uhlman Morand (Franc-Tireur) et Sarie Henriet (Combat). Celui-ci prépare l'unification avec l'aide d'Arnal. Ils situent, tous les deux, cette étape dans une perspective plus large et dynamique puisqu'ils mettent sur pied au même moment un Comité de coordination qui se veut représentatif de l'ensemble de la Résistance “ politique ”. Amigas Deloncle, responsable départemental de Combat, assure à la fois le secrétariat des MUR du Var et celui du nouveau comité.

L'organisation régionale des mouvements en voie de fusion est mise à mal par le coup de filet du SD de Marseille dans le cadre de l'affaire Multon, celle qui donnera matière au rapport Flora. Cependant, tout ne part pas de la trahison de Jean Multon Lunel14. Quelques jours auparavant, le SD a essayé d'arrêter Mentha, à Toulon. Il a pu lui échapper, car la police l'a prévenu de la menace qui pèse sur lui depuis l'arrestation du chef de Franc-Tireur des Bouches-du-Rhône. Par contre, Joseph Curetti, responsable de ce mouvement à Toulon, est arrêté15 . Le 28 avril, le même jour que Multon à Marseille, les arrestations se prolongent, toujours à Toulon, avec celle du colonel Duboin, qui choisit de se donner la mort en cours de transfert à Marseille, et celle d'un inspecteur régional des Groupes Francs, Léon Brown Leroy ou Brunet, qui rejoindra Multon dans la trahison. Le 11 mai, le SD s'empare de Verviers, Baron et Yolande Delfa, soit du secrétariat régional des MUR, ainsi que du docteur Klotz Boyer, chef de Libération dans le Vaucluse et d'un agent de liaison. Leray peut s'échapper de justesse, tandis que Pierre Henneguier est sauvé par un réflexe de prudence. Quelques jours après, le 25, le responsable des GF de Toulon, Ernest Marenco Jean-Pierre se sauve in extremis, tandis que le beau-fils de sa femme n'hésite pas à tirer sur les agents venus l'arrêter. Le lendemain vient le tour d'Uhlman qui a prévenu ses hommes, mais n'a pas eu le temps de se protéger lui-même16 . Au plus gros gibier que les Allemands se réservent, s'ajoutent les victimes de l'OVRA dans le même temps et qui ne sont pas toutes du menu fretin. Il y a parmi ses prisonniers le commissaire Ghibaudo, arrêté le 23 avril, l'un des policiers résistants les plus exemplaires, ou Eugène Martin Lontagne, de Saint-Raphaël, devenu l'un des chefs de Combat dans les Alpes-Maritimes.

Les mutations entraînées par ces arrestations sont importantes. Comme Mentha, Leray et Marenco vont poursuivre le combat dans la région lyonnaise. Le commandant Fleuret Prince devenu chef de l'AS du Var quitte le département sans doute à cette époque. D'autres résistants actifs s'éloignent quelque temps, puis reprennent leur place, désormais clandestine, dans la résistance locale. Parmi eux, se trouvent Marquis Leduc qui aurait dû remplacer Fleuret et Sarie qui s'est mis en congé maladie pour deux mois, sans traitement, le 13 mai et qui a donc pu échapper au SD, venu le prendre le 26.

L'affaire que consigne le rapport Flora en juillet a donc considérablement affaibli et bouleversé les MUR naissants en éliminant ou en dispersant des chefs de premier plan et en obligeant leurs remplaçants à tout reprendre. Le coup est plus rude dans les Bouches-du-Rhône que dans le Var où Sarie assure la continuité. Malgré l'isolement soudain où se trouvent les responsables MUR de l'arrondissement de Draguignan, à peine investis, la désorganisation dans le Var n'est que de courte durée.

Bien que “ brûlé ” aux dires de tous, Sarie est désigné pour assumer des responsabilités régionales17. Il remplace Chevance, blessé lors d'une tentative d'arrestation, à la tête de Combat R2 et au directoire régional. Il est assisté là par deux autres Varois, propulsés dans les mêmes circonstances à ce niveau de commandement. Il s'agit de Georges Cisson, chef de Libération et des MUR de l'arrondissement de Draguignan, devenu chef départemental et régional de Libération, et de Frédéric Fortoul, sorti de prison en janvier 1943, passé alors à Franc-Tireur et que son dynamisme et sa disponibilité ont fait désigner comme chef régional d'un mouvement très éprouvé par les chutes, d'où cette promotion rapide.

Sous la direction de ces trois Varois, commence alors en R2, à la fin du printemps 1943, l'activité proprement MUR. Les passages forcés en clandestinité leur permettent de disposer d'un contingent de “ permanents ”. Leur nombre est faible, mais c'est une étape importante dans l'organisation. Cette poignée d'hommes cumule des responsabilités écrasantes. Elle est absorbée par l'incessante remise en chantier des structures et de la préparation de la Libération, avec le risque constant de “ chutes ” difficiles à colmater.

Dans le Var comme dans le Lot,

“ beaucoup d'adhésions et même de responsabilités ne sont suivies d'aucune action concrète. Dans les faits, tout repose sur les épaules de quelques dizaines d'hommes, les seuls à être pleinement engagés. ”18

 

3 - Une direction régionale contestée

Dans l'organisation de la Résistance intérieure, le commandement régional a une importance considérable. Il est le niveau de décision par excellence au plan stratégique, politique et “ administratif ”. Il le restera jusqu'à la Libération, malgré les efforts fait pour “ muscler ” les directions départementales, à partir de l'été 1943. Ce pouvoir régional, auquel les MUR s'attachent et que Francis-Louis Closon a pu relever19, ne leur est pas particulier. On le retrouvera dans toutes les organisations clandestines. Il est donc indispensable de sortir du cadre départemental pour examiner les problèmes qui s'y posent.

La direction régionale a du mal à se stabiliser. Elle est le théâtre de conflits difficiles à comprendre, à coup sûr accentués par la tension que la vie clandestine impose aux relations personnelles. Reflètent-ils les luttes qui se déroulent entre les chefs nationaux ou les divers services nouvellement crées ? Pour une part, dans la mesure où les nominations dépendent du “ centre ” et où ils reposent surtout sur les conceptions divergentes de l'action à mener et la conscience plus ou moins claire des enjeux politiques. Mais il s'agit surtout de conflits particuliers.

Un différend oppose aussitôt après leur nomination Sarie, devenu Berger, et Fortoul Gardel, sans que l'on en puisse apprécier la raison. La faiblesse locale de Franc-Tireur pousse-t-elle à contester la part qui lui est faite et à considérer que sa représentation au sein du directoire régional ne correspond pas à la réalité des forces sur le terrain ? Combat (et Sarie) ne pousserait-il pas à faire accorder son siège à maître Max Juvénal qui réorganise activement les Bouches-du-Rhône et les départements alpins, après avoir échappé lui aussi de peu à l'arrestation, ou à Louis Martin-Bret20, âme incontestable de la Résistance bas-alpine et organisateur des premiers maquis ? N'y aurait-il pas pression des socialistes en faveur de ces deux militants patentés ? On sait que les deux hommes soutiennent Sarie dans ses réticences vis-à-vis de Fortoul. Peut-être faut-il tenir compte, en plus, de l'impétuosité de ce jeune utopiste que peu de points communs rapprochent de Sarie, administrateur pondéré, issu de la Gascogne radicale ?
Nous savons qu'ils sont tous deux convoqués à Lyon, fin juillet et que, finalement, Sarie paraît admettre la nomination de Fortoul, non sans avoir traîné les pieds et menacé de démissionner21. Au sein du directoire, Fortoul aura en charge le maquis, les GF, les parachutages et partagera la presse avec Cisson. Celui-ci s'occupera du service social, de la jeunesse et du mouvement ouvrier. Sarie gardera la direction de l'action politique (AP) et de l'AS. À la tête de celle-ci, l'état-major national désigne, en août, Alfred Salvatelli Charles qui la dirigeait jusque-là en Haute-Loire et qui vient s'installer à Toulon. La création du Service maquis dans cette période entraîne des frictions entre la direction régionale qui veut le contrôler et son responsable en R2, Jean Montiès Labarthe, qui n'y tient guère.
Entre les membres du directoire, l'accord dure peu. À peine est-il structuré (ce qu'annonce une note de Sarie du 6 octobre) que, vers le 10 octobre, Sarie, Fortoul, Juvénal et Martin-Bret sont appelés à Paris où s'est désormais transporté le Comité directeur des MUR. Là, on reproche à Sarie son manque d'initiative et ses ingérences (sur le terrain attribué à Fortoul ?  sur le terrain politique ?). Le directoire est donc remanié à la fin du mois. Sarie, désigné comme le futur préfet de la Libération dans le Var, aidera Francis Leenhardt Lionel à constituer les Comités départementaux de la Libération (CDL). Max Juvénal Maxence le remplace à la tête de la R2. Dans un témoignage postérieur, celui-ci justifiera cette mutation par l'épuisement de Sarie et le poids de ses fonctions varoises, explications qui, bien que crédibles, nous paraissent partielles. D'ailleurs, Juvénal lui-même, avance une explication parallèle : le chef régional doit avoir “ une volonté, voire même une dureté, qui sont peu compatibles avec le caractère souple, aimable de l'excellent Sarie ”, car “ la lutte est devenue plus ardente, la politique se glisse dans la Résistance ”22.
Autrement dit, ce remplacement est la conséquence de l'offensive (ou contre-offensive, si l'on veut) socialiste au sein des MUR. Commencée avec Sarie au début de l'été, elle est poursuivie à ses dépens par la suite dans une région où les socialistes ont joué (et jouent) un rôle déterminant dans le développement de la Résistance gaulliste, et de Combat en particulier, et estiment logiquement ne pas avoir les fonctions qui leur reviennent alors qu'ils craignent le noyautage des MUR par les communistes. Au même moment, la même stratégie n'est-elle pas à l'œuvre dans la région politiquement si proche du Languedoc à la tête de laquelle Henri Noguères est “ parachuté ”, selon ses propres termes23 ? On remarquera cependant qu'un subtil équilibre est tenté, puisque Jacques Renard Thibaud (Libération, venant de l'AS de Toulouse) est désigné à la place de Cisson et qu'il est considéré comme communiste24. Nous ne savons pas comment s'est effectuée la répartition des tâches puisqu'il est chargé de l'Action immédiate, alors que Fortoul, maintenu, garde les mêmes responsabilités et que Cisson reste chargé de mettre en place une presse régionale (et prendra en plus la direction du NAP régional au début 1944). Il est vrai que Juvénal tient entre ses mains la majeure partie des pouvoirs, surtout en devenant, en janvier 1944, le patron unique de la région. Ses méthodes très personnelles provoquent les critiques de Fortoul dont on trouve trace dans une lettre à Avinin du 16 mars. Il y dénonce, en vrac, la transformation du secrétariat régional MUR en secrétariat particulier de Juvénal, l'absence de concertation dans la prise de décision, la faiblesse des moyens financiers alloués aux GF et la nomination de responsables issus de partis politiques (en clair, du Parti socialiste et l'on pense à celle d'Alex Roubert dans les Alpes-Maritimes)25. Au-delà de ses aigreurs personnelles, Fortoul soulève des problèmes bien réels qui se posent ici comme sur le plan national : la question de l'action immédiate qui se heurte à certaines réticences et celle de la “ politisation ” (c'est-à-dire la prise en main de la Résistance par les partis). Non engagé politiquement, il semble avoir, comme certains de ses camarades résistants “ moraux ”, quelque mal à comprendre l'enjeu politique de la bataille que socialistes et communistes se livrent.
La R2 est dans une situation assez particulière, semble-t-il, à cause du poids que les socialistes ont acquis dans les mouvements dès l'origine, en particulier à Combat, et ont su garder dans les MUR. De ce fait, la rivalité avec les communistes et la méfiance à l'égard de responsables MUR soupçonnés de philocommunisme ou de naïveté s'expriment davantage dans des débats politiques que militaires. Les préoccupations d'organisation interne (et de verrouillage politique), de prise de contrôle des centres de décision et de la préparation de la Libération (et au-delà) l'emportent sur l'action immédiate, d'autant plus que les communistes dénoncent à chaque réunion commune la passivité de la région. La concentration du pouvoir au sein du MLN (ex-MUR) dans les mains de Copeau et de Degliame, en avril 1944, et leur insistance activiste rencontrera donc de sérieux obstacles dans la région provençale26. C'est la raison pour laquelle Fortoul termine sa lettre à Avinin par une projection, certes injuste, mais significative des tensions qui traverse les MUR :
 “ Si la guerre devait durer longtemps je crois que le jour viendrait où il (y) aurait, d'une part les officiels de la Résistance avec leur budget et le pouvoir officiel et, d'autre part, les vrais résistants qui font de l'action antiallemande, sans budget, et obscurément. ”27


 

1. ADBdR, Cour de justice d'Aix-en-Provence, dossier 37, lettre s.d., mais datable de fin 1943-début 1944, écrite vraisemblablement par Henri Sarie.

2. Cité in H. MICHEL et B. MIRKINE-GUETZÉVITCH, op. cit. : Pierre Hervé Chardon, communiste et dirigeant de Libération, compare, à juste titre l'attitude des MUR et celle du FN.

3. Entre autres sources, G. ROUX, Heures de souffrance, d'espérance et de joie. Histoire de l'occupation de la région d'Hyères et de sa Libération, 1940-1944, Draguignan, 1947, p. 27 : à remarquer que, dès cette époque, on antidate la création des mouvements (1941).

4. Voir liste des journaux en annexe.

5. Tém. A. Bourjea, l'instituteur en question, 1981. Aups est pris à titre d'exemple car son cas est relativement bien connu. Autre exemple à Brignoles où, selon J. Ferrari, les journaux sont “ largement diffusés ”, mais ni la police, ni la gendarmerie n'en signalent régulièrement la présence. Idem au Luc (tém. L. Sicard), mais ils n'y sont jamais repérés.

6. Arch. Amigas, lettre à ce dernier, 27 février 1944 et AN, 72 AJ 199-200, circulaire s.d. aux chefs cantonaux, probablement janvier 1944, où il fait le point des journaux diffusés et précise qu'arrivent “ quelques autres publications de même origine ” que Combat et cite La France et Défense de la France.

7. Interrogatoire déjà cité, 29 juin 1943.

8. Tém. F. Roustan, 1973 : Lucien Barthélémy sera tué le 11 juillet 1944 par le SD et ses deux frères, Georges et Louis seront fusillés à Signes avec Cisson, le 18 juillet 1944.

9. Idem et AD Var 3 Z 4 33, affaire Guibon et Martial qui diffusaient Libération du 5 mars. C'est une des seules affaires de répression de la propagande résistante par la police française depuis l'Occupation, mais les deux victimes sont prises en charge par des policiers résistants qui les envoient au procureur Croizille, résistant lui-même.

10. AN, 72 AJ 199-200, Var, arch. Roustan.

11. H. NOGUÈRES, op. cit., t. 4, p. 200.

12. D. VEILLON, op. cit., p. 219, mentionne André Heitz comme remplaçant du départemental Uhlman, arrêté. Nous n'en avons trouvé aucune trace, même pas dans les témoignages Fortoul. Fin 1943, ce dernier confie la responsabilité départementale du groupe varois, c'est-à-dire toulonnais, à Jean Cazalbou, professeur de lettres au lycée.

13. P. G. de BÉNOUVILLE, op. cit., p. 187. H. MICHEL reprend cette information dans son Histoire de la Résistance, Paris, 1950, p. 44. Elle se serait tenue dans un “ caboulot ” avec l'accord de Franc-Tireur et aurait complété la fusion des éléments paramilitaires par la création d'un comité de coordination. Jean Moulin y aurait-il participé ? C'est possible. D'après Jacques Baumel, secrétaire du CD des MUR, il aurait tenu une réunion à Toulon. De même pour Copeau qui indique avoir eu une discussion sur le FN et les FTP avec Chevance au retour d'une réunion à Hyères (AN, 72 AJ 65, tém. J. Baumel et Libération, P. Copeau, janvier-février 1947, H. Michel).

14. Affaire fréquemment mentionnée, voir H. NOGUÈRES, op. cit., t. 3, p. 305 et suiv. ou M. BAUDOIN, op. cit., p. 31-32. La thèse commune est de la faire remonter à cette arrestation (le 28 avril) qui lui donne, bien entendu, une ampleur certaine. L. STEINBERG, Les Allemands en France, Paris, 1980, p. 182 et suiv., rappelle qu'elle a débuté, à Marseille, le 10 mars. Le rapport Flora est un des coups de maître du fameux Dunker Delage. L'affaire aboutit à 122 arrestations ; 105 sont maintenues (dont 18 par l'OVRA). Voir annexe sur le bilan local de cette affaire.

15. Le chef de Franc-Tireur dans les Bouches-du-Rhône est Léonce Amphoux. Dénoncé par sa secrétaire, il a été arrêté le 20. Curetti, bien que prévenu, est pris le 22.

16. Duboin a été arrêté chez lui, boulevard de Strasbourg, à Toulon le 28 et s'est empoisonné. Il est mort en arrivant à Marseille ou, là, dans la nuit, contrairement à ce que l'on peut lire in D. VEILLON, op. cit., p. 220, note 5 (arrestation le 14 chez Amphoux et suicide le 25). Erreur aussi in P. AZZIZ, Au service de l'ennemi, Paris, 1972, p. 127 qui situe l'arrestation le 30. Mais description correcte et reproduction du rapport Flora avec modification des noms. Erreur aussi in L. STEINBERG, op. cit., p. 183 (Dubois au lieu de Duboin chez lequel Brown a bien été arrêté, mais pas Multon comme il est dit). Récit de P. HENNEGUIER, agent de Gallia, op. cit., p. 88-89. Leray fuit sous les coups de feu (C.-L. FLAVIAN, op. cit. p. 113). Sur Uhlman, tém. C. Le Hir, 1985. Un émissaire du Vaucluse échappe lui aussi à l'arrestation (F. Million Lassia, C. ARNOUX, op. cit., p. 76). Malgré les efforts de leurs camarades, les principales victimes de ces arrestations ne pourront être sauvées. Verviers, Uhlman et Curetti mourront en déportation. Voir annexe sur le bilan local de l'affaire qui touche aussi plusieurs des proches des chefs résistants (épouses en particulier). Les arrestations ont été opérées par l’équipe de Dunker Delage, du SD de Marseille.

17. Général Schmitt, tém. cit. (1943).

18. P. LABORIE, op. cit., p. 288.

19. F.-L. CLOSON, Le temps des passions, Paris, 1974, p. 138 : “ Les MUR.., articulés sur une base régionale refusaient toute structure départementale, et n'acceptaient que des comités régionaux ” (à propos des CDL).

20. Juvénal a repris en main Combat dans les Bouches-du-Rhône et a échappé de peu aux hommes de Dunker. Sur l'action de L. Martin-Bret Michel, de Manosque, fusillé à Signes le 18 juillet 1944, voir J. GARCIN, op. cit. et J. VIAL, Un de l'AS bas-alpine, souvenirs d'un résistant, Aix 1946.

21. AN, 72 AJ 65, document s.d., ni origine (AN° 3 I).

22. ADV, 1 W 98, tém. M. Juvénal, 12 septembre 1947 (H. Michel). Rencontré longtemps après, en 1982, Juvénal ne tenait plus à évoquer tout ce qui pouvait apparaître comme des divisions au sein de la Résistance.

23. H. NOGUÈRES, op. cit., t. 4, p. 222-223, et “ La Libération du Languedoc ” in La Libération dans le Midi de la France, Toulouse, 1986, p. 138. Il situe cela en décembre 1943 et se qualifie aussi de “ “  sous-marin" socialiste ”. C'est le moment où, du côté des MUR et du côté socialiste, se développe une réaction d'ensemble contre l'influence communiste dans les MUR.

24. H. NOGUÈRES, op. cit., t. 4, p. 227.

25. AN, 72 AJ 64, arch. Cisson, lettre à Talbert, 16 mars 1944, reproduite en annexe. Antoine Avinin, l'un des chefs de Franc-Tireur, est membre du CD des MUR. Me Roubert Hyacinthe a été nommé chef MUR en novembre 1943 et met le CDL en place, non sans contestation, en particulier du côté de Combat.

26. M. BAUDOIN, elle-même membre des GF à Marseille, s'en est déjà fait l'écho, op. cit., p. 31 (le directoire régional MUR n'était “ pas très partisan de l'action immédiate ” et “ reflétait surtout les tendances attentistes de l'AS ”). On remarquera qu'elle ne mentionne pas les fonctions de Fortoul au sein du directoire et son désir d'action

27. Lettre déjà citée du 16 mars 1944.