TROISIÈME PARTIE

NOVEMBRE 1942-PRINTEMPS 1944
LA RÉSISTANCE RECONNUE

 

 

La Résistance organisée se sait dans le camp des vainqueurs probables, puis certains. Ralliant de plus en plus de monde avec et autour d'elle, elle emplit peu à peu le devant de la scène nationale. Elle se veut avant-garde, des armées alliées, de la Résistance extérieure ou du peuple. Le problème du pouvoir se pose donc avec urgence, en même temps qu'il faut apprendre à organiser et diriger les nouvelles vagues, relativement nombreuses, qui viennent s'agglomérer dans la génération de la Résistance. Là encore, il faut inventer en utilisant le stock de références historiques disponibles ou les exemples qui parviennent de pays en résistance, eux aussi. La Résistance s'apprend au fur et à mesure de son édification.

Elle change beaucoup durant ces mois d'occupation. Elle se diffuse largement dans la population. Elle se nourrit de la désaffection pour le régime et des multiples formes d'opposition. En se développant, elle se diversifie, devient un ensemble complexe de réseaux et d'organisations plus directement politiques. Dans le même temps, elle s'articule autour de quelques pôles aux stratégies différentes.

Chaque famille de la Résistance a ses propres priorités, ses propres méthodes, ses propres modèles. Toutes ont les mêmes objectifs généraux, la Libération, la prise du pouvoir et la participation à la victoire. Pour y parvenir, et parce que l'on est malgré tout partiellement dépendant de l'extérieur, il faut rassembler les forces, mais aussi dominer les rivaux. Unis par nécessité et par conviction, les résistants s'affrontent en âpres luttes internes.

Leur ambition n'est pas méprisable. Elle est au service d'un idéal et de l'Histoire. En tout cas, ils en sont sûrs et sont prêts à en payer le prix. Peu d'initiateurs, peu de téméraires des temps où rien n'était joué parviendront à la lumière, pour reprendre une image que les récits de résistants utilisent souvent. Mais le parcours du tunnel est de plus en plus tragique. Les derniers venus dans la lutte y arrivent au moment où, plus que jamais, on ne risque pas seulement la liberté, mais aussi la vie, ce qui devrait suffire, nous semble-t-il, à les regarder d'un œil un peu moins condescendant, s'il est vrai, comme on l'a souvent dit, que la sincérité des idées se juge aux risques que l'on prend pour elles.

Chap. I - MESURE GLOBALE DE LA RÉSISTANCE

 

 

A - LA RESISTANCE VUE D'A COTE

 

1 - Résistance = République

 Vichy est la négation de la République. Les proclamations de Laval bis ne peuvent en rien changer ce qui est admis par tous. La Résistance est donc le champion de la République. Cette réalité précoce ne cesse de trouver confirmation. À Draguignan, le 14 février 1943 au matin, on découvre des papillons éloquents dans leur simplicité : “ Liberté - Egalité - Fraternité - République Française. Vive De Gaulle ”1. Claude Bourdet constate, à juste titre, que “ républicain ” et “ gaulliste ” sont devenus synonymes2. Pour la population locale, il va de soi que la Libération ne peut que s'accompagner du rétablissement de la République. Cette réalité, majoritairement de gauche, s'impose aux transfuges de la droite qui viennent grossir ses rangs depuis le retour de Laval au pouvoir, même s'ils ont cru un moment à la Révolution nationale. On ne s'interroge guère sur le contenu de cette République. Dans les rangs des animateurs de réseaux et de mouvements, sans doute certains désirent-t-ils une nouvelle constitution servie par des hommes neufs, avec un président plus puissant et un gouvernement responsable de ses actes. Le peuple résistant ne se pose pas ce type de question. Un point fait cependant l'unanimité : la République devra être sociale3. Mais ici, celle que l'on veut, c'est tout simplement “ la ” République, celle que l'on a toujours connu avec son modèle municipal, ses pratiques et ses symboles, celle qui défend les “ petits ” contre les “ gros ”. Aussi les traces d'attachement à la République peuvent-elles servir à apprécier la persistance des racines politiques de la région et la vigueur d'un esprit de résistance, potentiellement favorable à la Résistance.
Il est vrai qu'il y a là beaucoup de déjà vu en 1941 et 1942. La nouveauté vient du fait que le couple République (de gauche) - Résistance gagne du terrain ou plutôt regagne le terrain perdu avant-guerre. Il n'est pas indifférent de constater qu'à Saint-Tropez comme à Bandol, l'ancrage à gauche persiste ou qu'à Carqueiranne, l'ancien ministre de droite François-Marsal se lamente parce que de nouvelles élections donneraient à son avis les mêmes résultats qu'en 19364. Il est moins original de relever que les fonctionnaires de l'enseignement restent “ profondément attachés aux principes démocratiques ” et qu'ils attendent impatiemment leur retour5, encore que le même constat n'était pas toujours fait en 1941...
Les sentiments du Var “ profond ” ne font pas plus de doute qu'auparavant, mais la nouveauté vient de la force avec laquelle ils s'expriment quand ils sont heurtés de front. Deux affaires sont, à cet égard, révélatrices. Elles sont provoquées par l'activisme de la Milice naissante qui entend redonner vie à la défunte Révolution nationale. Deux de ses chefs de centaine s'illustrent alors en prenant pour cible les bustes de Marianne et sont finalement victimes de la réaction de rejet que leur initiative iconoclaste suscite6.
Lorsqu'à Roquebrune, puis à Puget-sur-Argens, le chef milicien et ses hommes brisent les effigies de la République, l'émotion est générale et l'opposition catégorique, y compris dans les rangs de la Légion et de la municipalité (nommée) de Roquebrune, dont l'instigateur de l'affaire est pourtant membre. Isolé, malgré les assez nombreuses recrues qu'il a pu faire, “ détesté par toute la population ”7, ce médecin préfère quitter la région l'été suivant, après un stage à Uriage, rendu peut-être conscient de la vanité de son action et certainement de l'hostilité soulevée.
À Villecroze, petit village sans autre “ histoire ” que celle de l'affrontement traditionnel des “ Rouges ” et des “ Blancs ”8, la réaction est plus immédiatement brutale. Le héros malheureux en est le chef de la Milice de la localité voisine de Salernes, médecin lui aussi. Il veut réagir contre la lacération des affichettes que ses hommes ont collées sur le buste de la fontaine. De plus, une main anonyme a marqué “ Vive la République ”. Il vient donc en représailles, le jour de Pâques, à bord d'une voiturette de l'armée italienne (ce qui aggrave son cas), pour kidnapper cette Marianne. Ameutés par les cris – “ On vole la Marianne ! ” -  les joueurs de boules, les joueurs de cartes, les spectateurs accourent et prennent à partie l'équipage jusqu'à ce que l'un d'eux parvienne à s'emparer du buste descellé, posé dans le véhicule9. C'est le lendemain que la Milice de Toulon vient occuper le village et le soumettre à quelques brimades qui provoquent la réprobation du préfet. Quant au chef milicien, nous l'avons vu trouver une porte de sortie en allant s'engager dans la Waffen-SS, moins par conviction - son itinéraire ultérieur le montrera - que pour quitter des lieux où il n'a plus rien à faire.

Marianne n'est donc plus, en 1943, un symbole désuet et un peu oublié. Les attaques dont elle est l'objet lui redonnent de la substance et réactivent sa signification. Le phénomène est classique.

Le 14 juillet est l'objet de la même ferveur, retrouvée en 1942. Cette commémoration est désormais “ plus chère que jamais ” au cœur de la population, d'après la police. Elle est même préférée au 11 novembre dont on va jusqu'à admettre qu'il ne soit plus célébré10. Celui-là incarne la Résistance, celui-ci, dévalué par l'onction pétainiste, l'oppression. La République qui, ici, se confond souvent avec celle d'avant, celle qui restera pour la génération qui l'a connue un peu plus vraie que les suivantes, triomphe dans l'adversité.

Mais, dans sa régénération résistante, elle se radicalise. Ses adversaires s'en inquiètent. Redoutant les “ émotions populaires ”, ils y voient l'influence de sa variante communiste, leur obsession majeure. Ils ne sont pas les seuls. Il est vrai que l'on commence maintenant, par le biais de ce qui se passe à l'extérieur, à distinguer dans la Résistance, à ne plus forcément confondre gaullisme et communisme, à apprécier l'apparition d'autres composantes.

 

2 - Une sympathie diffuse

Le Var rouge a servi et continue de servir de support privilégié à la Résistance. C'est dans ce milieu-là qu'elle a trouvé les plus larges soutiens. C'est là qu'elle se diffuse encore. Mais son spectre social et politique ne cesse de s'élargir. La sympathie pour telle ou telle forme de résistance se répand aussi dans des couches nouvelles.

Le peuple de gauche reste gaulliste ou communiste, si ce n'est les deux à la fois aux yeux des adversaires de la Résistance dont l'esprit de nuance n'est pas la qualité première. L'époque, il est vrai, ne s'y prête pas. Le meilleur agent du SD de Draguignan signale dans ses rapports que

“ la population de Salernes est en majeure partie hostile à un rapprochement franco-allemand. Ils (sic) sont tous plus ou moins communistes ou gaullistes ”.
C'est pareil à Aups, alors qu'à Villecroze, on est “ surtout gaulliste ”11. Le commissaire de police d'Hyères estime que “ petit à petit, on voit se dessiner sous le masque de la Résistance, le visage du communisme ”12. Pour les collaborateurs des diverses obédiences, l’amalgame est toujours de rigueur. Vichy a peut-être contribué, par là, au succès du communisme, mais n'exagérons pas la portée de sa propagande. D'ailleurs s'agit-il de propagande ? C'est bien plutôt d'ignorance et d'idéologie qu'il s'agit. En mars 1943, le contrôle téléphonique mentionne encore Franc-Tireur comme journal “ communiste ” diffusé en même temps que des tracts gaullistes13. Mais la police qui s'est maintenue assez longtemps dans cette vision manichéenne commence à en sortir. Elle distingue l'action des gaullistes de celle des communistes et se rend compte que des dissensions les opposent. Elle considère alors le Front national comme plutôt communiste14.
Il se confirme que la gauche radicale et socialiste est presque tout entière derrière de Gaulle. La confirmation est donnée au moment de son face-à-face avec Giraud. “ Seul de Gaulle compte et c'est lui qui aura “ le droit de parler ” après la guerre ”15. Cette extrême popularité du général dépassera toujours les milieux de la Résistance, bien que de moins en moins restreints, qui se réclament de lui. Le gaullisme est présent même là où elle n'est pas organisée. Sa présence n'est pas une condition nécessaire à l'existence du gaullisme aux yeux de ses adversaires comme à ceux de ses sympathisants (pas plus qu'avant ou après, il n'était besoin d'être “ encarté ” pour se dire et être considéré comme socialiste). À Forcalqueiret, petit village, un peu à l'écart, un légionnaire dénonce, le 13 février 1943, la campagne de propagande menée par les gaullistes. Il va jusqu'à affirmer avoir entendu leur “ chef ” parler d'une liste de gens à fusiller16. L'affaire qui n'a aucune suite est peu vraisemblable. Le village n'aura jamais de groupe de résistance organisée à notre connaissance. Il n'empêche qu'il y a des gens qui se réclament du gaullisme et donc un sentiment d'appartenance à la Résistance.
Aux approches de la Libération, ceux qui, à gauche, ont peur des Soviets espèrent que de Gaulle gouvernera en s'appuyant sur la SFIO17. Ceux-là sentent que le rapport de force entre communistes et gaullistes est en train de se modifier. Les progrès de l'action armée et des luttes sociales sont les signes de la puissance renouvelée du PCF. Les socialistes, sûrs de leur domination politique jusqu'à l'automne 1943, se sentent talonnés et attendent avec d'autant plus d'impatience le débarquement18. L'analyse des rapports de force au sein de la Résistance organisée apportera un autre éclairage à cette nouvelle appréciation de la situation politique dont la police, comme le patronat, se rend compte au contact des ouvriers19. Propagande plus active, implantation ouvrière, engouement répandu pour l'URSS laissent craindre une domination communiste. Il n'y aurait aucune volonté de lutte contre lui, même dans les milieux bourgeois20. Cette peur qui n'est pas nouvelle, mais qui prend de la consistance s'ajoute donc aux autres, se surimpose à elles, sans doute grossie par nos sources qui privilégient le point de vue de la classe moyenne ou supérieure urbaine qui, de gauche ou de droite, est au moins unie dans l'anticommunisme.

Face à de Gaulle et au PCF qui inquiètent, Giraud vient apporter un complément rassurant qui favorise en fin de compte le passage des couches les plus tardivement détachées de Vichy du côté de la “ dissidence ”. Il est le vecteur résistant des militaires, des petits patrons, des curés et des policiers que le gaullisme n'avait pas séduits. Ses partisans sont

“ surtout nombreux dans les milieux bourgeois qui (voient) en lui, non seulement un ennemi des Allemands, mais aussi un adversaire du bolchevisme à tendance nettement conservatrice. ”21
Malgré ses déboires, ils continuent à miser sur lui jusqu'en avril 1944. Mais, toujours aussi réticents vis-à-vis de de Gaulle, trop antagoniste du Maréchal et qui n'a pas encore l'image d'un homme d'ordre, ils sont constamment à la recherche d'un champion (militaire) de remplacement. Au fur et à mesure des étapes de l'éviction de Giraud, ils reportent leurs espoirs vers de Lattre de Tassigny, puis, au début mai, vers Koenig “ de populaire en plus populaire ”22. Opportunistes ou non (et probablement moins qu'il ne serait facile de le dire), ils viennent grossir le courant résistant. Ils ne sont pas forcément moins actifs que ceux qui y sont venus avant eux.
Gaullistes de longue date, giraudistes récents, admirateurs de l'Armée rouge, sympathisants attentistes des Alliés, la masse continue à participer à la lutte par procuration et compte avant tout sur les forces extérieures pour mettre fin au cauchemar. Mais n'est-ce pas aussi dans la logique de l'influence prise par les radios étrangères comme sources d'informations privilégiées (et de plus en plus) ? Sources majeures de la rumeur, leur impact dépasse les seuls milieux favorables à la Résistance pour atteindre désormais l'ensemble de la population. En août 1943, les Renseignements généraux constatent que de nombreux attentistes prennent position et ils lient, non sans raison, le phénomène au développement de la propagande orale dont la radio est l'évident support23. Fille de la République, la Résistance est aussi fille de la radio. Plus que par les feuilles clandestines, c'est par elle que l'information passe et que la Résistance intérieure est finalement le mieux connue. Cet appui est inestimable. Il prépare le terrain, accompagne son développement, favorise son action. Mais il a un revers qui est une double dépendance, à la fois de l'information transmise et qui n'est pas toujours adéquate et aussi des forces extérieures qui poursuivent leurs propres objectifs politiques ou militaires.

À la veille du 6 juin, même dans les localités où tout le monde se connaît (et où personne ne trahit, ce qui n'est pas rien), les résistants, sinon actifs, du moins organisés, sont peu nombreux. Que ce soit un peu par choix, par volonté de limiter le recrutement aux hommes sûrs ou utiles, que ce soit tout autant par nécessité vu le peu de moyens disponibles et le peu d'actions à accomplir, que la responsabilité en incombe donc au moins partiellement à la Résistance elle-même ne nous importe pas ici. Le constat seul nous intéresse. Il y a

“ une distinction à établir entre la population qui a pu résister et militer (FFI, FTP, etc.) - elle est peu importante quant au nombre - et la population qui, bien que germanophobe, n'a pas milité pour diverses raisons. Elle est plus importante quant au nombre ”,
écrira bien maladroitement le commissaire de police de Draguignan, après la Libération pour un secteur où, pourtant, la résistance active n'a pas été négligeable du tout et a même été importante les derniers mois24. De là d'ailleurs, le divorce qu'il constate déjà entre les uns, qui y ont participé, et les autres, qui ignorent souvent tout de l'organisation de la Résistance intérieure, qui se situent par rapport à de Gaulle, aux Alliés, parfois à Giraud, aux communistes sûrement, méconnaissant le monde foisonnant des réseaux et des mouvements clandestins. De cette ignorance largement répandue, les multiples rapports qui scrutent l'opinion pendant ce temps d'occupation nous donnent une idée, ne serait-ce qu'à propos du CNR, jamais mentionné, alors que le Comité d'Alger l'est fréquemment. On tient là un facteur explicatif important de l'évolution politique d'après la Libération. Aujourd'hui même, les témoignages de non-résistants ne sont pas moins éclairants. De qui nous parlent-ils sinon de la “ Résistance ” en général ou des “ FFI ”, à la rigueur des FTP (là où ils ont été actifs) ? Rien de plus précis, même s'ils ont eux-mêmes aidé ou sympathisé avec la Résistance. Mais les témoignages de résistants sont-ils si précis ?
Les résistants de base ne savent pas toujours précisément à quelle organisation ils ont appartenu. Cas limite sans doute, mais significatif, tout récemment, l'un d'eux qui était à la recherche d'attestations a frappé à la porte de l'historien pour savoir quel était le mouvement qui lui avait valu d'être arrêté et condamné en mai 194325 ! Mais quand bien même les résistants, même responsables, connaissent leur propre organisation, que savent-ils des autres ? Peu de choses et souvent quelques clichés26.

On comprend mieux pourquoi, dans un de ses tout premiers articles, La Résistance du Var Libéré ait jugé bon d’expliquer la signification des divers sigles de la Résistance intérieure

“ à la demande de nombreux lecteurs qui ne sont pas familiarisés avec les abréviations employées... et qui sont restées à peu près secrètes. ”27

 

3 - L'opinion et la lutte armée

C'est l'aspect le plus facile à suivre de l'évolution des sentiments vis-à-vis de la Résistance à l'époque dans la mesure où son côté spectaculaire en favorise l'expression. Il est vrai que la presse et les radios autorisées ou (pour des raisons contradictoires) celles de la Résistance font une large place au maquis, aux sabotages et aux attentats. Aussi une “ opinion ” peut-elle se dégager là-dessus que les autorités scrutent attentivement.

Influencée par la propagande - par la redoutable force de conviction d'Henriot, en particulier - elle réprouve le “ banditisme ”. Rapports des Renseignements généraux et contrôle postal sont unanimes pour ce qui est de la condamnation d'ensemble. Malgré les réserves que l'on doit faire sur leur validité, remarquons tout de même que sur les trois cent soixante-quinze allusions au “ terrorisme ” relevées dans la correspondance en décembre 1943 et janvier 1944, 327 lui sont hostiles et trente-six favorables28. Dans l'ensemble, la population craint tout ce qui peut la gêner, lui porter un préjudice. Elle désapprouve les attentats contre la voie ferrée qui perturbent ses propres possibilités de circulation (ou celle du ravitaillement). Elle condamne ce qui la touche de près, ce qui, dans une petite localité, risque d'ébranler l'unité de la communauté et fait sortir la division des limites que la sociabilité admet. C'est la raison pour laquelle l'attentat qui abîme le siège de la Légion à Saint-Tropez, en décembre 1942, comme ceux de Draguignan, quelques semaines après, est peu apprécié.
Dans les premiers temps de l'action directe, la répression est approuvée, y compris à gauche. En mars 1943, la population dracénoise condamne les attentats qui ont visé les domiciles de collaborateurs notoires et les met sur le compte d' “ imbéciles ”, car ils risquent d'entraîner des mesures de contrainte29. Les gaullistes déplorent les vols commis par le maquis dans les mairies. Les socialistes qui sont souvent les mêmes sont effrayés par le “ terrorisme ”. Tous sont soucieux du maintien de l'ordre30. Le constat n'est pas invraisemblable. Il est le pendant de la peur du communisme et correspond à une tendance naturelle pour un socialisme “ installé ”.
 Après quelques mois d'occupation, les attentats sont mieux acceptés. Tout dépend alors de la cible choisie. Celui qui vise le Café de la Paix, à Toulon, en juin 1943, a plutôt tendance à réjouir. Haut lieu du marché noir de luxe, d'après la rumeur publique, il est surtout fréquenté par les Allemands31.
Grâce au contrôle postal, il est possible de préciser cette condamnation sélective et évolutive. S'ils visent les collaborationnistes (PPF ou miliciens), les attentats indiffèrent ; s'ils entravent le STO, ils sont applaudis ; s'ils détériorent les voies ferrées et les bâtiments publics, ils restent condamnés. Réprouvés en mai, ils sont considérés comme inutiles en juin (sauf exception, comme à Toulon) ; regrettables, mais inévitables, en août, ils ne troublent plus beaucoup par la suite32.
La population redoute surtout la guerre civile. Elle s'inquiète particulièrement lorsqu'elle apprend que des combats contre le maquis ont lieu dans la région ou dans les Alpes33. Elle condamne la répression, tant allemande - encore que celle-ci, parfaitement haïssable, soit dans l'ordre des choses - que française34. Le gouvernement heurte le sens commun en voulant à tout prix la “ franciser ”, car, à ce moment-là, il est le responsable de la guerre civile. Elle considère avec d'autant plus de sympathie ou d'indulgence les réfractaires de Haute-Savoie ou de Corrèze qu'ils sont loin et que leur présence ne peut entraîner aucune conséquence désagréable. On ne les assimile pas aux “ bandes crapuleuses ”, à fortes doses d'étrangers, que cloue au pilori Henriot, le maître à parler du régime, dans ses éditoriaux. En revanche, les sentiments sont plus réservés en ce qui concerne les maquisards de la région. Du moins tant que la répression ne les transforme pas en martyrs et ne leur donne le visage d'un garçon que l'on a pu connaître, directement ou non. Ainsi, après les exécutions du 2 janvier 1944, à Signes, la réprobation est immédiate. Ces maquisards que la mort humanise ne sont plus les bandits de la propagande. La popularité d'Henriot subit un sérieux coup lorsque, voulant répliquer à l'éloge épique que Maurice Schumann en a fait au micro de la BBC, il nie la réalité du massacre et veut jeter l'opprobre sur les victimes35.
Les relations du maquisard et de la population qui le côtoie ne sont pas simples. S'il est souvent sympathique, il n'en est pas moins craint, non seulement pour ce qu'il peut faire lui-même, mais aussi pour ce que sa présence peut entraîner comme représailles. Dans l'ensemble, on préfère le savoir loin36. Il n'empêche que le maquis bénéficie d'une large complicité. C'est bien ce que déplore le président de la délégation spéciale de Saint-Martin-de-Pallières lorsqu'il dénonce sa présence dans les bois du village à la police, en août 194337. Les autorités, les gendarmes et les Allemands constatent la même chose dans les Maures, où il trouve des amitiés “ faciles et nombreuses ”38. À Cotignac, les maquisards peuvent rechercher tout le temps qu'il leur faut (pendant deux heures) les tickets d'alimentation qu'ils sont venus voler. Non seulement la population ne prévient pas les gendarmes, mais encore l'affaire “ est, en général, commentée en faveur des auteurs ”39.
Cet appui que les adversaires du maquis ont tendance à majorer et que les maquisards trouvent, quant à eux, bien insuffisant est surtout passif. C'est une connivence qui s'exprime, notamment, par le refus de la dénonciation. Elle se manifeste avec éclat lors des obsèques de maquisards, comme on peut le constater pour ceux qui ont été tués à Signes. Dans ce village, puis au Luc ou à Salernes d'où sont originaires deux des victimes, la solidarité de la communauté villageoise est spectaculaire. Transcendant les désaccords politiques ou pratiques, malgré la gêne que le maquis peut représenter, elle est soudée derrière les siens et affirme par là son hostilité aux Allemands et à leurs complices. À Salernes, l'agent que le SD envoie pour l'enterrement de Pierre Valcelli est impressionné par les “ obsèques nationales ” qu'on lui a réservées. Les cafés et les cinémas sont fermés. Des tentures de deuil sont étalées partout, sauf chez les “ collaborateurs ”40. Au moins formellement, la population est solidaire du “ terrorisme ” de ses fils, quelle que soit leur origine (même italienne et communiste comme à Salernes et au Luc).

Modelée par des décennies de pratique démocratique où le combat électoral a fait oublier les insurrections et les complots passés, la population admet tardivement et partiellement la nécessité de s'engager dans l'action clandestine, et a fortiori violente. Elle est, en somme, trop “ moderne ” pour se rallier d'emblée à la lutte armée. L'attentisme, dans et hors de la Résistance, est aussi le reflet de cette culture politique. L'extension des maquis modifie lentement cette vision des choses, surtout dans cette zone où ils sont précocement présents, mais où l'action directe accuse un “ retard ” certain.

La Résistance intérieure est reconnue, même dans ses expressions les plus brutales, lorsque commence l'occupation allemande. Largement diffusée à travers les diverses couches de la société, la sympathie qui l'entoure ne se traduit pas encore par une participation massive à l'action. Il faut, et surtout il faudra, pour cela des circonstances extraordinaires, luttes sociales ou insurrectionnelles. Le maquis et tout l'appui logistique qu'il suppose est une formidable “ machine ” à fabriquer les résistants, mais aussi de nouvelles zones de Résistance.

 

1. ADV, 1 W 21, Rens. gén., une vingtaine de papillons, collés, faits au pochoir.

2. C. BOURDET, op. cit., p. 67, mais Bourdet place ce constat un peu tôt (dès 1940), à notre avis.

3. AN, F1a 3 756, questionnaire politique adressé à tous les réseaux en octobre 1943. Les réponses sont très intéressantes, nettement plus à droite que la Résistance en général. Nous nous appuyons sur la réponse qui provient de la région la plus proche du Var, celle de Cannes-Antibes par Nenuphar RC 18 (non identifié, n°111, reçue le 4 décembre 1943) qui constate l'ancrage plus républicain que jamais de la population et propose aussi comme innovations constitutionnelles : davantage de séparation des pouvoirs, le remplacement de la Chambre des Députés par une Chambre corporative.

4. ADV, 1 W 35, Bandol, lettre d'un médecin au préfet, 9 février (constat de la coupure entre le pays “ resté très socialiste ” et la municipalité nommée), 1 W 15, Pol. Saint-Tropez, 25 mars et 1 W 38, Carqueiranne, lettre interceptée par le contrôle postal, sondage d'agglomération, 18 août 1943. François-Marsal, sénateur, était sous la IIIe République l'un des chefs de la droite parlementaire. Il attribue la permanence des idées d' “ Ancien régime ” au fait qu'aucun des “ responsables ” de la défaite n'a été puni.

5. ADV, 1 W 21, Rens. gén., 3 octobre 1943.

6. Voir J.-M. GUILLON, “ Du refoulement... ”, op. cit., p. 268-269 et sur Roquebrune, “ Un village dans la tourmente... ”, op. cit., p. 23. À Roquebrune, les faits se déroulent les 29 janvier (buste de la mairie) et 12 février (buste de la fontaine) et à Puget-sur-Argens, en mai (buste de la mairie).

7. ADBdR, Cour de Justice d'Aix-en-Provence, dossier 125, rapport de gendarmerie, 17 mai 1943.

8. Au point de donner naissance à un récit en provençal de l'instituteur félibre Gabriel Trotobas à propos des élections de 1935 (Leis eleciens a Villetouarto). Cette petite satire aurait été savoureuse en d'autres temps, mais, publiée en 1943, à Draguignan, elle est typique du refus du réel des félibres et, pour le moins, d'une bonne dose d'inconscience.

9. L'auteur du sauvetage, un ouvrier agricole, était un réfugié de Menton... ce qui ne remet pas en cause l'analyse de l'attachement populaire à la République (tém. G. Tilman).

10. ADV, 1 W 21, Rens. gén., 17 juillet 1943.

11. ADV, Cour de Justice de Draguignan, dossier Th., rapport du 9 mars sur Salernes et Villecroze et rapport du 10 janvier sur Aups où la population est présentée comme tout à fait favorable aux Anglais et, curieusement pour cette localité plutôt “ blanche ”, en majorité communiste. Les collaborateurs s'y sentent menacés.

12. ADV, 1 W 13, 25 mars 1944.

13. ADV, 1 W 28, synthèse de mars 1943.

14. ADV, 1 W 21, Rens. gén., 25 avril et 29 août 1943.

15. ADV, 1 W 21, 20 mars 1943.

16. ADV, 1 W 42, Forcalqueiret, lettre de dénonciation.

17. ADV, 3 Z 4 9, Rens. gén., bulletin hebdomadaire, 30 avril 1944.

18. ADV, 1 W 21, Rens. gén., 18 septembre 1943 : les socialistes veulent retrouver leur prépondérance passée et ne craignent pas le PCF, mais, les 9 et 16 janvier 1944, ils ont peur de l'après-guerre et attendent nerveusement la Libération.

19. ADV, 1 W 22, idem, 12 février 1944, par exemple (constat de l'influence communiste chez les ouvriers dont les “ esprits sont de plus en plus surchauffés ”) ou 1 W 50, Saint-Raphaël, sondage d'agglomération, 27 octobre 1943 et La Seyne, idem, 19 novembre.

20. ADV, 1 W 22, Rens. gén., 1er avril et 6 mai 1944 (constat que la propagande communiste surclasse celle des gaullistes).

21. ADV, 3 Z 4 9, Rens. gén., 22 avril 1944.

22. ADV, même rapport et 1 W 22, 6 mai. Sur les étapes de la “ chute ” de Giraud : 1 W 21, Rens. gén., 13 novembre 1943 (amertume à droite après l'éviction attendue de Giraud et de ses représentants du gouvernement provisoire), 2 janvier 1944 (scission de Gaulle - Giraud mal vue du clergé et des fidèles), 9 janvier (les modérés mettent tous leurs espoirs en de Lattre en qui ils voient un remplaçant possible de de Gaulle), 1 W 22, idem, 15 avril.

23. ADV, 1 W 21, 7 août 1943.

24. ADV, 1 W 95, 17 septembre 1944. Même constat dans le Lot (P. LABORIE, op. cit., p. 247).

25. Il s'agissait de l'AS de Toulon pour laquelle ce jeune homme (alors) avait transporté des armes. André Hurstel nous a livré son témoignage en 1985.

26. C'est là un des problèmes majeurs de la procédure d'homologation des titres de résistance après guerre, que les luttes politiques n'ont pas contribué à clarifier.

27. Article reproduit in J.-M. GUILLON, Le Var..., op. cit., document 179, extrait du n°8 du journal, daté du 24 août 1944, soit huit jours après la Libération de Draguignan.

28. ADV, 1 W 28, rapports mensuels du contrôle postal, voir tableau en annexe, 3 janvier et 2 février 1944 et 1 W 21, Rens. gén., 23 octobre 1943 (“ unanime réprobation ”), 2 janvier, 25 mars et 8 avril 1944.

29. ADV, 1 W 41, Draguignan, sondage d'agglomération, 16 mars 1943. Idem constat à Saint-Tropez sur l'approbation de la répression à gauche (1 W 15, 23 mars 1943).

30. ADV, 3 Z 4 9, Rens. gén., 19 février 1944 (“ les socialistes de toute nuance et les éléments mûrs ” le condamnent) et 1 W 22, idem, 8 avril (socialistes et radicaux).

31. Attentat réalisé le 11 juin par les FTP-MOI : photo in J.-M. GUILLON, Le Var..., op. cit., document 91. Ceux de Saint-Tropez et de Draguignan sont l'œuvre des gaullistes.

32. ADV, 1 W 28, contrôle postal, 29 mai, 29 juin, 30 juillet, 30 août et 29 septembre 1943.

33. ADV, 3 janvier et 2 février 1944 : 239 allusions à cette peur en janvier (le massacre de Limattes, à Signes, vient d'avoir lieu) contre 8 en décembre.

34. ADV, 27 novembre 1943, 1 W 50, Saint-Tropez, sondage d'agglomération, 25 octobre et 1 W 22, Rens. gén., 22 février et 25 mars 1944.

35. ADV, 3 Z 4 9, Rens. gén., 25 mars 1944 (la crédibilité d'Henriot est, dès lors, compromise) et éloge de Schumann reproduit in J.-L. CRÉMIEUX-BRILHAC, op. cit., t. 4, émission du 9 mars 1944, à 21 heures 25 (Honneur et Patrie).

36. N. REVELLI, Le monde des vaincus, Paris, 1980, p. 43-47 et J-M. GUILLON, “ Le maquis, une résurgence du banditisme social ? ”, Provence Historique, t. XXXVII, fascicule 147, janvier-mars 1987, p. 64.

37. ADV, 1 W 88, Rens. gén., 9 août 1943. Ce hobereau catholique et royaliste est l'une des personnalités importantes de la Légion du Var.

38. ADV, 1 W 21, Rens. gén., 5 septembre 1943.

39. ADV, 1 W 83, Cotignac, Gend., 31 décembre 1943, reproduit in J.-M. GUILLON, Le Var..., op. cit., document 141. Il s'agit comme dans les Maures, à Saint-Martin-de-Pallières ou à Signes des maquisards de la 1e Cie FTPF de Provence.

40. ADV, Cour de Justice de Draguignan, dossier Th., rapport du 9 mars 1944. Même solidarité au Luc pour Venturrucci.