Chapitre I - JUIN 1940 - AUTOMNE 1941 : NAISSANCE D'UNE OPPOSITION


C - DE LA RÉSISTANCE INFORMELLE A LA RÉSISTANCE ORGANISÉE

Il n'y a pas de coupure entre l'une et l'autre, et surtout pas dans ces mois de naissance des organisations clandestines. Du cri hostile au tract, de l'écoute de la BBC à la collecte du renseignement, la Résistance s'exprime de façon multiple et non encore hiérarchisée, en fonction du milieu d'appartenance. Le refus le plus radical n'est pas le plus formalisé, on le sait. Il y a plus de révolte dans les quolibets et les graffitis que dans bien des mouvements naissants.

Mais l'organisation est une étape indispensable dans le développement de l'opposition politique, un saut qualitatif. C'est encore souvent peu de chose, car les initiateurs agissent à tâtons, réinventent des formes d'organisation que la démocratie française et les traditions locales ont perdues de vue depuis longtemps ou en inventent de nouvelles. Ils connaissent de plus les mêmes troubles et les mêmes hésitations que ceux auxquels ils s'adressent. Hors des germanophiles et de la poignée de communistes organisés, les limites entre les camps sont fluides. La Résistance intérieure se construit peu à peu à partir de sources diverses, nourrie par le vivier d'une opposition de plus en plus massive.

1 - Rues désertes, mais embarquements clandestins

Souterrains, éparpillés, embryonnaires, les premiers groupes de résistance sont incapables d'organiser une manifestation, même avec l'aide de la BBC. La rue reste aux foules officielles. Il n'y a pas l'équivalent ici du 11 novembre 1940 parisien. Henri Michel et le petit groupe de ses camarades socialistes croyaient se retrouver cinquante devant le monument de la place de la Liberté à Toulon. Ils ne sont que six et il n'y a pas grand monde pour répondre à l'appel de Londres le 1er janvier 1941 1  H. MICHEL, op. cit. , p. 54 et son témoignage in L'ours, n° 154, octobre 1984, p. 46. Londres a demandé de déserter la rue entre 15 et 16 heures.. Il n'y a pas plus de manifestation d'opposition le 1er mai suivant et les tracts qui appellent à se rassembler près du monument aux morts de Saint-Raphaël le 27 mai, en souvenir de la mort de Foch, ne sont pas suivis 2  ADV, 1 W 79, Pol. spéc., 29 mai 1941, tracts non signés.. Il n'y a rien encore de franchement oppositionnel le 14 juillet. Les autorités prennent pourtant très au sérieux les risques de manifestation, facilement affolées par la psychose antigaulliste et anticommuniste - les deux sont mélangés dans leur esprit - qui les habite et l'on voit le sous-préfet accourir à Bandol le 12 mai à l'appel du maire sous prétexte qu'une manifestation gaulliste doit y avoir lieu 3  ADV, 1 W 79 et 2 Z 4 33, 12 mai 1941. Évidemment, il n'y a rien.. Les seuls gestes qui marquent ces journées commémoratives sont donc isolés. Ils sont rares. Les seuls connus sont pour le 11 novembre 1940 la tentative des socialistes toulonnais et le dépôt, la veille au soir, d'une planche tricolore en forme de croix de Lorraine au monument aux morts de Saint-Tropez par Jean Despas et son épouse et, pour le 14 juillet 1941, le collage de papillons gaullistes à Saint-Raphaël par le futur maire de la Libération, le socialiste Coeylas, affaire connue parce qu'il se fait prendre... 4  ADV, Cour de Justice de Draguignan, dossier Th. : l'affaire est classée grâce à des complicités dans la police.. Les communistes, pas plus que les gaullistes, ne sont capables d'organiser alors un semblant de manifestation. Il leur faut pour cela constituer ou reconstituer la trame d'une organisation. Malgré les appels à l'action revendicative que leur presse diffuse et les consignes d'utilisation des problèmes matériels, les communistes sont étrangers à l'agitation spontanée (et confuse) qui règne à Toulon, trois jours durant, du 20 au 22 février 1941. Elle est simplement provoquée par la suppression de la distribution escomptée de tickets de pain 5  ADV, 13 M 38, préfet, 28 février 1941 : rassemblement devant la sous-préfecture le 20, à 14 heures, puis au même endroit et devant la Bourse du travail, lieu des distributions habituelles, le lendemain à 9 heures 45 (200 personnes environ) et là encore (60 personnes) le surlendemain. Agitation pour la même raison à Draguignan aussi.. Ce ne sont pas encore de vraies manifestations pour le ravitaillement. Les premières ont lieu les 4 et 16 août à Saint-Raphaël. Les réfugiés n'y sont pas étrangers puisque la tête des 50 femmes, rassemblées devant la mairie, le 4 se trouve le maire de Bergues, dans le Nord. Quant au fond du problème, il réside dans le relatif afflux d'estivants qui a déséquilibré un ravitaillement très précaire 6  ADV, 3 Z 4 6 et 02971 : les femmes crient " À ". Il y a 100 personnes le 16. Agitation aussi à Sainte-Maxime le 24 et J. GIRARD, op. cit. , rapporte qu'une manifestation semblable a eu lieu à Cannes le 14./span>.

Le Parti communiste est trop faible pour ce type d'action et les gaullistes ou anglophiles ne le placent pas en tête de leurs préoccupations. La plupart veulent participer à la lutte militaire. Le départ vers l'Angleterre qui commence ici, d'ailleurs naïvement, par la volonté de gagner l'Afrique du Nord est un des souhaits de beaucoup. Il alimente les conversations (voir l'affaire Crémieux) et les rêves d'adolescents prêts à tout quitter pour rejoindre de Gaulle comme ces deux jeunes Hyèrois dont l'interpellation le 28 juin pour inscriptions gaullistes révèle le projet 7  ADV, 3 Z 4 33, 30 juin 1941 : la perquisition fait découvrir une petite imprimerie et le projet.. Il alimente surtout les registres d'écrou de la prison maritime de Toulon où sont conduits tous ceux que l'on arrête le long des côtes françaises de Méditerranée pour être jugés par le tribunal maritime. Il y en a 138 pour le premier semestre de 1941, mais de moins en moins après, lorsque l'on prend conscience de la vanité de l'opération et de la nécessité de lutter sur place (54 le deuxième semestre, 14 en 1942). Guillain de Bénouville qui s'est fait prendre en arrivant à Alger a décrit avec minutie cette affreuse prison toulonnaise, mais aussi les filières qui permettent le départ de Marseille 8  P. G. de BÉNOUVILLE, op. cit. , Paris, 1946, rééd. 1983, p. 67-75.. Malgré le caractère " romantique " du projet, il suppose un minimum d'organisation pour peu qu'il soit relativement sérieux. Il est donc à l'origine de certains des groupes qui vont former les mouvements de résistance.

La première tentative au départ des côtes varoises a lieu le 22 octobre 1940 et met en cause dix aspirants polonais. Venus de Marseille, ils sont interpellés à Bandol au moment de s'embarquer sur un yacht 9  ADV, 1 W 79, Pol. spéc., 22 octobre 1940 et ADBdR, M6 II 062, Surveillance du territoire, 28 octobre 1940.. C'est probablement l'une des premières opérations menées par les Polonais, décidément tôt organisés. Il y en aura d'autres, par exemple sous couvert de la Croix-Rouge polonaise, et qui réussiront. Les affaires suivantes concernent des jeunes gens (encore les jeunes !), en général étrangers à la région, fréquemment originaires de la zone occupée. Le 17 mars 1941, la police en arrête 11 en instance d'engagement dans la marine. L'affaire révèle une filière marseillaise (une adresse pour avoir les papiers nécessaires) et toulonnaise (une autre pour le convoyeur) d'une certaine ampleur puisque l'on a promis 45 F par jour aux partants et 1 500 F de prime lors d'une réunion qui rassemblait une trentaine de participants. Dix jours après à peine, quatre apprentis marins de 18 à 20 ans sont interpellés pour avoir imprudemment évoqué au café un projet de passage vers l'Angleterre 10  ADV, 1 W 79 pour ces deux affaires, Pol. spéc., 17 et 27 mars 1941. À rapprocher de l'arrestation, le 14 décembre précédent, à Marseille, de deux candidats au départ pour Gibraltar (un Canadien et un garçon de café français), munis de papiers fournis par un Toulonnais non identifié (ADBdR, M6 II 063, 16 décembre 1940).. Les jeunes marins justifient donc la méfiance de la police.

On ne sait combien de ces tentatives ont réussi. Vraisemblablement peu. La difficulté pour trouver une filière sérieuse amène les plus déterminés à projeter de s'emparer d'un bâtiment. Le chalutier Le Poitou qui approvisionne Toulon en poisson est la cible de comploteurs résolus. Avec la complicité d'un marin breton de l'équipage, 12 passagers clandestins se hissent à son bord dans la nuit du 13 mai 1941. Ce sont presque tous des Bretons qui ont fui l'arsenal de Brest et pour lesquels Toulon et son arsenal ne constituent qu'une étape vers l'Angleterre. Il y a aussi parmi eux René Hardy, sur lequel on saisit des renseignements en langage codé. Comment se sont-ils trouvés ? D'après Hardy, les organisateurs seraient le matelot Costard, l'homme d'équipage qu'il va trouver dans un sordide logement de la basse ville, et le fils du général Durmeyer. Mais, comme dans d'autres affaires, John Mentha, une des figures marquantes de la Résistance toulonnaise, est dans le coup. C'est par lui que le jeune Emmanuel Bouchard a vent de l'affaire à laquelle il est à deux doigts de participer. Tous ces jeunes hommes continueront dans la Résistance, on le sait pour certains, on le verra pour les autres. Mais la police empêche le départ et arrête les protagonistes. C'est dans la prison de Toulon qu'Hardy fera la connaissance de Guillain de Bénouville 11  ADV, 3 Z 4 6, 3 Z 4 33 et 1 W 79, diverses pièces, notamment Pol. spéc., 14 et 26 mai, 4 juin 1941. L'équipe comprend neuf Bretons et deux Normands. Mentha sera condamné à 300 F d'amende, le 7 août, pour cette affaire que rapporte R. HARDY dans ses mémoires, op. cit. , p. 157 et suivantes. Hardy vient de Paris et doit porter des renseignements à Londres pour son réseau. Il attribue la découverte du départ à une imprudence de Durmeyer ce que nos sources ne confirment pas. Contrairement à ce qu'il indique, l'arrestation s'est faite avant le départ du bateau. Hardy sera condamné à quinze mois de prison. Les autres condamnations s'échelonnent de trois mois à trois ans de prison..

Mentha est impliqué au même moment dans une autre affaire d'embarquement clandestin. Sous un pseudonyme, il a incité des élèves du collège Rouvière au départ en leur promettant 400 F. Sur sept contactés, trois ont refusé, mais quatre ont demandé à réfléchir et, finalement, deux sont partis pour Marseille le 30 mai en pensant gagner Oran. Mais la police arrête Mentha et un lycéen " recruteur " le 7 juin 12  ADV, 3 Z 4 6, Pol. spéc., 9 juin 1941. Les deux partants auraient pu s'embarquer à bord du Gouverneur général Del Piaz..

Ces tentatives brouillonnes, voire contestables, qui font de Mentha une sorte de repoussoir pour certains résistants aussi précoces que lui, illustrent aussi le côté " bricolage " des débuts de cette résistance. Les filières sont fragiles et la police bien renseignée. On peut donc comprendre que Malraux, un voisin, soit réticent à s'engager. Malgré les efforts de certains professionnels, un Frenay qui a mûrement établi un plan d'action ou les responsables des réseaux de renseignement les plus sérieux, elle fait une large part à l'improvisation et à l'aventure. Elle est pour tout dire marquée par la juvénilité politique ou militaire et la marginalité de ses animateurs. Ce n'est pas toute la Résistance, mais toute la Résistance parce qu'elle doit innover et parce qu'elle a besoin d'audacieux connaît les mêmes maladies infantiles.

2 - Premières feuilles clandestines

La mise en place d'une propagande écrite donne lieu au même constat, du moins chez les non-communistes qui manquent d'expérience et doivent apprendre l'agit-prop. Aussi examinerons-nous la propagande communiste à part.

Le premier " papier " trouvé dans le Var, à Toulon, le 4 octobre 1940, est un exemple caricatural de marginalité. Copié à quatre exemplaires, intitulé " La Vérité " , son propos est si confus qu'on en attribue la paternité à un illuminé 13  ADV, 4 M 55 2, Pol. d'État, 11 octobre et 3 Z 4 33, 2 novembre 1940. Le tract, aux accents mystiques, (" DIEU-Le Christ-Trois antéchrists-César, Napoléon, Hitler... ") n'en est pas moins nettement gaulliste.. Plus révélatrices, les feuilles suivantes inaugurent la formation de " chaînes " qui transmettent les tracts par recopiages successifs. Signées Légion Française De Gaulle, on les dit envoyées par la RAF, mais leur présence simultanée à Marseille laisse à penser qu'elles en proviennent. Elles circulent de la mi-octobre à la mi-novembre à Toulon, Fréjus, Hyères, Ollioules, Draguignan, envoyées par la poste ou mises dans des boîtes aux lettres. Nul ne connaît leur origine, mais on se les passe encore avec naïveté et spontanéité.

La police démantèle l'une des " chaînes " à la gare du PLM de Toulon, ce qui permet d'en voir le mécanisme : le 19 octobre, des marins démobilisés donnent l'un de ces tracts, daté du 5 octobre, à un contremaître de l'arsenal qui le montre à ses partenaires de belote ; l'un d'eux le récupère, le passe à son fils qui le porte à la gare où il travaille ; il le fait copier en une dizaine d'exemplaires et circuler sans que personne n'y trouve rien à redire jusqu'à l'intervention de la police. Inculpés, les auteurs de cette diffusion sont les premières victimes non communistes de la répression contre la Résistance dans le Var 14  ADV, 3 Z 4 33 et 1 W 79, Pol. spéc., 22 novembre 1940 : sept inculpés et trois incarcérés, tract " Si l'on ne se bat plus en France, la guerre n'est pas terminée "..

D'autres feuilles sont signalées au même moment à Toulon et Fréjus, les deux centres locaux de cette activité précoce. Manuscrites, elles portent des slogans anglophiles (" Aidez les Anglais à vaincre ", " Nous, Anglais, dans 90 jours, serons en France " ), des informations sur les conditions de l'armistice (" Propositions de paix Allemagne-France " ), des attaques contre les media (" Notre presse, notre radio sont allemands " ), des dénonciations de la collaboration et du gouvernement (" La viande pour l'Allemand, la peau pour le Français, collaboration " , long tract : " La collaboration franco-allemande étend ses effets " , quatrain : " Il faudra ! Il faudra que Laval chancelant soit à jamais brisé... recopiez deux fois et faites passer. Merci " ) 15  ADV, par ordre de citation, 3 Z 4 33, Toulon, 27 octobre 1940, manuscrit à l'encre bleue sur fond tricolore, cabinet 864 2, Toulon, octobre, 1 W 79, Fréjus, 28 octobre, idem, Toulon, 16 et 20 novembre (en mai 41, à Fréjus, le billet de 5 F est utilisé comme support d'un texte semblable inscrit dans le cartouche), idem, Toulon, 25 novembre, idem, Toulon et La Seyne, 28 novembre, idem, Toulon, 28 et 29 novembre (premier tract de la série des tracts satyriques que Vichy suscite ; un autre circule par recopiage à Toulon, en avril 1941 : " Aimons et admirons Le chancelier Hitler , l'éternelle Angleterre est indigne de vivre... ").. Les thèmes de ces premiers " papiers " confirment les constatations faites par la police à propos de l'opinion et le sentiment que l'on a de choix finalement assez précoces. Il faut constater cependant qu'il y a un creux entre décembre 1940 et janvier 1941 (un seul papillon gaulliste signalé à Draguignan) et que la diffusion ne paraît reprendre qu'en février. Est-ce là l'un des effets du 13 décembre dont Henri Noguères, parlant des gaullistes, dit bien qu'il accorde " un sursis à leurs illusions "  16  H. NOGUÈRES, op. cit. , t. 1, p. 208. ? Mais nous y verrions aussi une étape dans la structuration de la Résistance, celle de la transformation des " chaînes " en réseaux, celle du passage de la spontanéité imprudente à la connivence méthodique. La plupart des tracts signalés par la suite laissent pressentir, même s'ils ne sont pas signés, un minimum d'organisation et peuvent être rattachés à un réseau (Frenay ou Cochet principalement). Postés de diverses villes (Marseille en particulier), ils sont adressés à des personnalités que l'on pense accessibles à cette propagande : un adjoint au maire de Fréjus le 13 février, un imprimeur dracénois radical-socialiste (devenu pétainiste...) le 5 février, etc. 17  ADV, 1 W 79 et 1 W 5, divers exemples. H. FRENAY, op. cit. , p. 68, envoie ses bulletins aux adresses de sympathisants présumés dont les noms sont fournis par ses amis.. Les premières diffusions à l'aveugle, dans la rue, ne commencent qu'en avril-mai 1941 et à Toulon seulement, ce qui différencie sensiblement cette action de celle des communistes. La diffusion par la poste prend alors du champ. Les réseaux s'étendent désormais dans toute la zone non occupée. Fin mai, des tracts venus de Lyon (qui commence à prendre partiellement le relais de Marseille comme " capitale " de la Résistance organisée) reproduisent l'Appel de Roosevelt du 10 mai 1941 et demandent de le renvoyer au consulat américain pour protester contre la collaboration. Des maires et des fonctionnaires de plusieurs localités (Draguignan, Hyères, Rians, Tavernes, Barjols) reçoivent en juillet des feuilles postées à Toulouse et Lyon 18  ADV, 3 Z 4 33, 31 mai 1941 pour l'appel de Roosevelt et 1 W 79 pour l'autre texte (" Français, en ce mois anniversaire de la défaite... "). Au même moment, Liberté est posté de Nîmes (idem, 13 juillet).. À partir de septembre, la circulation des tracts, devenue plus nourrie, s'accompagne de celle des journaux clandestins. Les réseaux sont en train de devenir mouvements.

Il est impossible de savoir quel est l'impact de cette propagande. Il n'est même pas possible d'avoir une idée de sa diffusion. Presque tous ces tracts, ces papillons plutôt, sont anonymes. Ils sont souvent dus à des initiatives locales, malgré l'évolution des réseaux que nous venons de décrire. Manuscrits, dactylographiés, rarement ronéotypés, ils ont peu d'exemplaires et cette diffusion restreinte est une autre différence de taille avec la propagande communiste. On se rend mieux compte encore de la faiblesse des réseaux à travers leur presse. Le peu de saisies opérées par la police est, malgré tout, significatif. Pour toute cette première période, on ne repère, par elles, que sept exemplaires différents de journaux et toujours donnés en faible quantité 19  Voir liste en annexe.. Les sept se répartissent ainsi : un numéro de La Libération Nationale (Frenay), deux de Liberté (de Menthon), deux de la Note indépendante d'information (Bardanne ?) et deux de Libération (d'Astier). Ce journal-ci connaît la plus forte diffusion signalée avec une vingtaine d'exemplaires à Toulon le 27 octobre 1941. La diffusion réelle est plus importante d'après ce que l'on sait par les témoignages. C'est particulièrement vrai pour le bulletin de Frenay puisque son organisation est la seule à avoir une implantation réelle. Il n'en reste pas moins qu'un seul exemplaire de sa propagande - le texte qui sert de manifeste au mouvement - est saisi, le 21 mai, grâce à la Légion. Aucun exemplaire de son bulletin est signalé. Vu le climat de surveillance de l'époque, on ne peut s'empêcher de croire que c'est significatif d'une diffusion très restreinte, elle-même reflet d'un très faible développement. La carte des localités touchées par ces diffusions permet de le vérifier. Sauf Draguignan, elles sont toutes situées sur la côte, mais leur nombre se réduit à quatre : Toulon, Hyères, Fréjus, Saint-Raphaël. C'est une illustration de la coupure, ou plutôt du décalage, qu'il y a entre la population opposante et les réseaux naissants, dépendants de la voie ferrée et surtout de la population mouvante et " bourgeoise " (déclassée ou non) du littoral 20  Ce qui confirme l'analyse de H. R. KEDWARD, op. cit. , p. 79-80 qui relativise la notion de " pionnier de la Résistance " et montre bien que celle-ci est une construction, donc en mouvement, et pas une donnée toute faite.. La Résistance organisée est un tout petit monde qui est loin de toucher tous les individus et tous les milieux opposants (ou potentiellement opposants). Il faut se méfier des témoignages qui, dans leur presque totalité, "écrasent" cette période en l'annexant à celle qui suit. Ils oublient ou minimisent (involontairement bien sûr) la longueur de la période d'attente, de prise de contacts, de rodage. Ils donnent très souvent la diffusion de tracts et de journaux (première action de résistance évoquée) pour plus précoce, plus fréquente et plus massive qu'elle ne l'est en réalité 21  Innombrables exemples de cette reconstruction. Parmi les témoignages de résistants varois, en voici deux : Roger Mistral fixe au début 1941 la diffusion de Franc-Tireur (18 novembre 1946, H. Michel, Fonds Masson) et Georgette Amigas place celle de Vérités au même moment (Idem, 31 décembre 1955).. Jean-Pierre Lévy, créateur de Franc-Tireur, est plus proche de la vérité lorsqu'il fixe à août 1941 son premier contact avec un journal clandestin. Ça se passe à Toulon, chez Frank Arnal, et c'est vraisemblablement de Libération qu'il s'agit 22  H. NOGUÈRES, op
2 cit., t. 1, p. 203, fait l'erreur commune en plaçant cet épisode trop tôt, en novembre 1940. D. VEILLON, Le Franc-Tireur, Paris, 1977, rétablit la chronologie p. 70, mais, à notre avis, ce n'est pas de Vérités qu'il s'agit, mais de Libération n°2, août 1941, qui circule à Toulon alors et qui est le premier journal imprimé signalé dans le Var (ce que précise le témoignage utilisé par H. NOGUÈRES).
. Beaucoup de témoignages signalent l'existence de tracts ou de journaux qu'aucune donnée " objective " ne confirme. L'appel du 18 juin a-t-il été reproduit à Toulon ? circule-t-il à Hyères fin 1940 ? Pourquoi pas ? mais ne confond-t-on pas avec les tracts signés Légion Française De Gaulle 23  Sur Toulon, AN, 72 AJ 199-200 Var, tém. dactyl., s.d., F. Fortoul d'après lequel l'appel aurait été reproduit par les imprimeurs Lions et Azzaro, et Mistral, tém. déjà cité ; sur Hyères, L. Picoche, tém. dactyl., s. d., sur la Résistance à Hyères, Fonds Masson. Tout ça est d'autant moins vraisemblable que l'appel a été reproduit par la presse régionale. ? Ces remarques sur la validité des témoignages s'appliquent tout aussi bien à la Résistance communiste. Il ne s'agit certes pas de mettre en doute systématiquement ces indications, mais de les examiner d'un œil critique avec un souci de vraisemblance. Nous savons bien que les sources policières conservées ne donnent pas une image précise de ce qui circule sous le manteau et il est des témoignages recevables à ce sujet. Ainsi en va-t-il, par exemple, avec la circulation de La Voix du Vatican, ronéotypée à Marseille par les Dominicains, et que Georges Cisson et ses amis reçoivent à Draguignan, sans que jamais la police ne le signale 24  Tém. J. Cazelles, 22 mai 1947 (Mme Merlat, Fonds Masson). Ce bulletin reproduit les informations données par la radio pontificale et l'on en saisit l'importance pour les catholiques résistants à la lecture des Ephémérides de quatre années tragiques de P. LIMAGNE, La Villedieu, rééd. 1987..

La Résistance non-communiste commence à peine à s'individualiser. Les réseaux mis en place se différencient encore mal les uns des autres, unis par la germanophobie plus que par l'hostilité au régime. Ils s'implantent dans les mêmes milieux. D'autres groupes, plus politiques ou plus spécialisés, restent à l'écart, méfiants. Certains ne sont encore que virtuels, d'autres déjà actifs, souvent liés les uns aux autres par des relations communes.

3 - Les écloseries de la Résistance non communiste

Par les tracts et les journaux, on a pu mesurer la géographie restreinte des organisations naissantes. Elle se limite à deux pôles seulement : Toulon et Fréjus-Saint-Raphaël (avec une extension à Draguignan). Elle se réduit aux franges ouvertes de milieux culturels très spécifiques que " conscientisent " deux réseaux en partie confondus.

a - Le réseau Frenay (MLN)

Il est le plus précoce et le moins fragile des futurs mouvements gaullistes. Implanté d'abord autour du milieu militaire de Fréjus, il s'étend ensuite à Toulon par absorption de groupes déjà constitués. Son organisation manifeste déjà des traits caractéristiques de l'histoire de la Résistance locale (et de l'histoire varoise en général), en particulier l'influence décisive de Marseille, mais aussi l'attirance de la partie orientale du Var par les Alpes-Maritimes.

Le groupe de Fréjus-Saint-Raphaël, dirigé par André Ruelle Hélène et Blouch, est lié à celui de Cannes dont s'occupe Claude Bourdet. Par eux, transitent les journaux venus de Marseille, où parfois se réunissent les responsables locaux 25  A. RUELLE, op. cit. , p.17 et suivantes, témoignage capital, confirmé par celui qu'il nous donné (1978) et C. BOURDET, op. cit. , p. 59 et 64. Le pseudonyme de Ruelle varie en fonction de l'interprétation du LN qui lui sert de base (Elen par exemple).. Leur action a été remarquable aux dires de leurs chefs. C'est l'un des secteurs modèles. Il a organisé des sizaines dès la fin décembre 1940. Frenay vient l'inspecter en mars 1941 et se félicite de toute cette activité et du travail fait en direction des militaires. Il y a même un bon réseau de renseignement (en fait celui d'Herbinger) 26  H. FRENAY, op. cit. , p. 72 et p. 31 où il note le rôle de Blouch et d'un autre officier colonial, Teulière, que Ruelle ne cite pas, mais que, par contre, Chevance cite seul (H. NOGUÈRES, op. cit. , t. 1, p. 229) et à qui il attribue la " conversion " de Ruelle alors que ce dernier en donne le mérite à Blouch. Nous avouons ne pas savoir quel a été le rôle respectif de ces deux officiers.. Le recrutement est assez composite et pas seulement militaire comme le révèle le démantèlement de l'une des sizaines par la police grâce aux renseignements donnés par un sous-officier infiltré, en janvier 1941. Une Américaine, férue d'astrologie, installée ici depuis dix ans, Madame Ketels, est chargée de la propagande. Son courrier, intercepté, montre qu'il s'agit d'un personnage moins farfelu qu'il ne paraît. Gaulliste de cœur et de raison, elle connaît Vers l'armée de métier et estime que Pétain refera sien le jugement qu'il portait alors sur de Gaulle (" un jour la France fera appel à lui " ). Elle est au centre d'une toile qui la met en liaison avec Marseille, avec des officiers ainsi qu'avec le garagiste Jules Gohman, l'un des piliers de la Résistance locale aux nombreuses relations. Elle connaît même une filière par l'Espagne. Son groupe, composé de sa mère, d'une anglaise, d'un curé et d'un Alsacien se réunit chez elle pour écouter la BBC (qui tient une place déterminante), mais collecte aussi des renseignements sur l'état d'esprit des soldats 27  ADV, cabinet 8642, courrier intercepté, 5 mai 1941. Cette dame, perquisitionnée en vain, le 31 janvier, est d'abord présentée comme déséquilibrée (février), puis plus sérieusement, ce qui lui vaudra une décision d'expulsion en juillet. Elle part avec son mari, artisan mécanicien, à l'automne. Elle considérait en mai que presque tous les cadres de l'un des camps de Fréjus, celui de La Lègue, étaient prêts à " marcher "..

Outre le renseignement et le recrutement de ce qui doit être une future armée, les sizaines, d'après Ruelle, se livrent activement à la contre-propagande (lacération d'affiches, inscriptions sur les devantures de commerçants " collabos ", tapage au cinéma, etc.). Sans doute participent-elles à la campagne des V. Mais cette action qui a laissé peu de traces reste, de fait, limitée et le restera tant que la position par rapport au régime ne se sera pas précisée. Cependant un sabotage aurait été organisé début 1941 à la sortie de la gare de Saint-Raphaël, entraînant le déraillement d'un train de bauxite. Bien que non confirmée, la chose est possible. Peu après, les cheminots de l'organisation sont munis de pompes leur permettant de saboter les wagons par injection de sable 28  A8 RUELLE, op. cit. , p. 35-37, pour tout ce passage. C. BOURDET cite un sabotage identique dans les Alpes-Maritimes, op. cit. , p. 65, note 1..

Par Ruelle qui est originaire de Flayosc, l'organisation s'étend à la région dracénoise. Naturellement, il a pris contact avec un ardent et exemplaire militant, démocrate-chrétien comme lui, Georges Cisson. Ancien responsable CFTC, profondément engagé à gauche, catholique forçant l'admiration, combattant valeureux, il est l'animateur d'un petit groupe d'amis qui se réunissent régulièrement pour discuter. Ils ont adhéré à la Légion pour la noyauter, dit-on. Sans doute ne sont-ils pas insensibles aux possibilités de rénovation que le régime paraît ouvrir un moment. Cisson et ses amis se situent dans l'orbite de Temps Nouveaux et font venir Stanislas Fumet à Draguignan pour une conférence. Ils reçoivent aussi La Voix du Vatican. Peut-être maréchalistes d'un certain point de vue, ils sont assurément critiques et les ambiguïtés qu'ils ont pu entretenir avec l'État Français sont de courte durée. S'ils restent dès lors jusqu'en 1943 dans la Légion, ce n'est ni par opportunisme, ni par zèle 29  Tém. J. Cazelles, déjà cité, et Dr A. German, 1980. On remarquera que les démocrates-chrétiens varois n'ont pas favorisé Liberté qui ne semble avoir eu aucun noyau ici, mais le journal est reçu par le délégué du général Cochet à Toulon et signalé à Fréjus et Saint-Raphaël, en juillet..

On sait bien que le mouvement naissant a une orientation assez favorable à la Révolution nationale et que son opposition porte avant tout sur l'attitude à avoir vis-à-vis des belligérants. Frenay ne le cache nullement dans ses mémoires 30  Mais BOURDET le minimise dans les siennes. Frenay n'a pas encore pris le tournant qui l'éloignera du Maréchal et Vérités d'août 1941 est encore très clair là-dessus (H. R. KEDWARD, op. cit. , p. 131).. Comme nous l'avons déjà signalé, le seul texte signé du MLN que l'on repère alors dans le Var est un long papier de cinq pages dont l'origine est incontestable. Trouvé à Saint-Raphaël en mai 1941, ce document paraît très proche du manifeste que Frenay a rédigé à Sainte-Maxime l'été précédent, si ce n'est le manifeste lui-même, comme nous le pensons 31  ADV, 1 W 79, transmis au préfet par le maire de Sainte-Maxime, le 21 mai 1941. Voir texte en annexe. H. FRENAY, op. cit. , p. 28, écrit à ce sujet : " ce texte, je ne l'ai plus. C'est pour moi un grand regret ", regret partagé par H. MICHEL et M. GRANET dans leur ouvrage sur Combat, Paris, 1957, p. 32, note 2, d'où l'importance du document. Chevance évoque, comme eux, une charte (H. NOGUÈRES, op. cit. , t. 1, p. 113), mais il la fait rédiger, par erreur, à Marseille. Elle aurait donc servi de base " idéologique " au mouvement durant plusieurs mois.. C'est une profession de foi pétainiste dithyrambique :

" À l'œuvre du Maréchal Pétain, nous sommes passionnément attachés. Nous souscrivons à l'ensemble des grandes réformes qui ont été entreprises... Nous prions Dieu d'accorder au Maréchal Pétain une vie suffisamment longue pour que nous puissions nous ranger derrière lui et suivre la voie qu'il nous indiquera. "

Mais la Révolution nationale, jugée indispensable, doit passer après la Libération nationale. Le " second devoir " , après la victoire anglaise, sera " l'anéantissement du communisme " . Les directives aux adhérents recommandent de recruter des Français de vieille souche et d'exclure les étrangers, même naturalisés. Quant aux Juifs, il faut les faire adhérer à la condition qu'ils aient combattu.

Le réseau est donc marqué par l'idéologie dominante ce qui rend son évolution ultérieure d'autant plus remarquable. Sa composition hétérogène qui fait venir à lui de nombreux hommes de gauche, comme on le verra localement, facilitera cette mutation et l'empêchera de se scléroser ou de rester à l'état de groupe élitiste comme d'autres organisations. En effet, sa chance est de recruter des adhérents aux motivations diverses et qu'intéressent plus les possibilités d'action qu'il offre que son contenu idéologique. Ici comme dans d'autres organisations de résistance, l'acte compte plus que le discours 32  Remarque d'H. Michel in H. MICHEL et B. MIRKINE-GUETZÉVITCH, Les idées politiques et sociales de la Résistance, Paris, 1954, p. 11, mais aussi par C. d'ARAGON, op. cit. , p. 11 et 36 et par C. BOURDET, op. cit. , p. 113.. Tous ceux qui rejoignent le réseau ont le même but prioritaire : " la guerre contre l'occupant "  33  H. MICHEL et M. GRANET, op. cit. , p. 31 : " le but de Frenay est l'action "..

On sait mal comment le réseau Frenay s'est installé à Toulon. Il est sans liaison avec le groupe du Var oriental et se constitue d'ailleurs bien après. Rien n'est encore vraiment structuré à l'automne 1941. Le directeur de la Banque ottomane de Marseille, Bellet, qui a la responsabilité régionale de l'organisation a confié le soin de la créer dans ce secteur à Pierre Vallet qui réside à Saint-Cyr. Bien situé pour assurer la liaison avec Marseille, il l'est moins pour monter quelque chose à Toulon et paraît axer son effort sur les cantons limitrophes du Beausset (Var) et de La Ciotat (Bouches-du-Rhône) dont il gardera la charge jusqu'en mars 1943 34  Tém. P. Vallet, 15 mars 1984 (E. Coulet, Fonds Masson). H. NOGUÈRES fait erreur en lui attribuant la création de Combat dans le Var ( op. cit. , t. 2, p. 134) en septembre 1941. Sur Bellet, qui ne suivra pas Frenay dans son tournant antimaréchaliste, H. FRENAY, op. cit. , p. 71-72 et H. NOGUÈRES, op. cit. , t. 1, p. 113. Il est cité dans le journal de C. RIST, Une saison gâtée, Paris, 1983, p. 119. . Vérités, le journal du MLN, a-t-il circulé à Toulon ? C'est possible, mais nous n'en avons trouvé aucune confirmation. En fait, le démarrage du mouvement ne s'y produit au mieux qu'à l'automne 1941, et plus vraisemblablement à la fin de l'année, grâce à l'absorption de deux groupes locaux formés auparavant.

Le premier est celui qui s'est constitué autour d'un industriel juif alsacien replié, Robert Blum. C'est un personnage exceptionnel. Il mourra en déportation après avoir été le commandant juif du camp de Drancy. Pour Claude Bourdet,

" c'était un de ces juifs qui, une fois qu'ils ont pris goût au métier militaire, en deviennent plus fanatiques que les vieilles culottes de peau. Officier de réserve, il était parvenu en ne manquant sans doute aucun cours de perfectionnement, au grade de lieutenant-colonel, ce qui est évidemment un tour de force quand on sait la parcimonie avec laquelle l'armée admet les réservistes dans les cadres dits supérieurs. " 35  AN, 72 AJ 46-47, C. Bourdet, 6 juin 1946 (Mme Merlat).

Il a créé début 1941 une organisation de type militaire, avec ses classiques bureaux. Elle s'est livrée à quelques actes de propagande. Son premier papillon date du 30 avril 36  ADV, 1 W 79, Pol. spéc., 30 avril 1941 (" le blocus anglais découle du pillage allemand. Si le Boche ne volait pas 80 % de nos VIVRES, il n'y aurait NI FAMINE, NI BLOCUS. Pensez et agissez Français "). Il est difficile d'apprécier le rôle de ce groupe de " préformation ", comme disent les rares témoins. On sait que les titulaires de trois de ses bureaux étaient J. Hamel, chef du 1er, Me Auscher, chef du 2e, Lagresille, chef de la propagande, remplacé par Bian en septembre 1941.. Il ne semble pas qu'il y ait eu beaucoup d'autres actions de ce genre. Sans doute Blum a-t-il privilégié la mise sur pied d'une organisation et l'établissement de liaisons, ce qui le conduira à rencontrer Vallet.

L'autre groupe qui va se fondre dans le réseau Frenay partage cette préoccupation prioritaire, tout en ayant une tonalité plus politique. C'est celui que le socialiste et franc-maçon Joseph Orsini Martin a monté à partir de l'association des officiers, sous-officiers et combattants républicains qu'il présidait. Le contact a peut-être été établi par Malacrida de Marseille, lui aussi franc-maçon et socialiste, à qui le futur Combat doit son recrutement exceptionnellement à gauche en Provence. Sous le couvert de la société de gymnastique et de préparation militaire Pro-Patria qu'ils dirigent, Orsini et son adjoint Auguste Marquis ont pu organiser le " Groupe d'action armée ". Le nom, impressionnant, ne doit pas cacher la modestie des actions réalisées jusque-là (lacération d'affiches, recrutement) et celle d'une implantation limitée à la région toulonnaise.

b - Le réseau Interallié (sous-réseau Marine)

À Gaston Havard Hardi et ses amis de la CFTC et de l'arsenal, le temps des tâtonnements a été épargné par les liens établis avec les Polonais qui ont fourni aussitôt directives et conseils de professionnels. Devenu le sous-réseau Marine, le groupe est intégré au réseau Interallié (futur F2) en février 1941 avec l'indicatif PO4 37  G. Havard, tém. cit. et H. NOGUÈRES, op. cit. , t. 1, p. 39 et 117. Le sous-réseau est sous les ordres de Jekiel Doctor dont le PC est à Nice. Il est immatriculé à partir du 12 octobre 1940. H. NOGUÈRES fournit un organigramme du réseau, p. 483. Mais celui de la brochure rédigée par G. Havard, M. Camolli et leurs amis (Historique du réseau Azur, s. d. n. l., ronéo.) est plus complet. . Il a (et gardera) une assise ouvrière et toulonnaise, mais, grâce aux relations des uns et des autres, il peut étendre son aire d'activité le long de la côte et en Corse. Frank Arnal Macie permet d'obtenir des renseignements sur l'Italie et l'Afrique du Nord. Sa contribution est importante, mais il n'est pas l'animateur de l'organisation que présente abusivement Noguères 38  H. NOGUÈRES, op. cit. , t. 1, p. 308, passage intitulé " A l'actif de Frank Arnal ". Les renseignements italiens portent sur le débarquement en Lybie. . La cheville ouvrière en est incontestablement Havard, qui est d'ailleurs incarcéré quelques jours en janvier 1941 après l'arrestation d'un jeune agent d'origine juive. Le groupe est ainsi la première branche de la Résistance organisée à subir la répression. Ce n'est qu'une petite alerte. Havard peut se disculper et sera acquitté par le tribunal maritime. Mais elle est salutaire en lui faisant considérer avec encore plus de rigueur le travail clandestin. Ayant hâté la dissolution du syndicat CFTC de l'arsenal, il se consacre de plus en plus au réseau, couvert par son travail et par l'animation de l' " Association des jardins ouvriers de Toulon ". Plusieurs secteurs sont organisés. Les agents sont choisis après enquête. La discipline est stricte et le bénévolat érigé en règle. Ces principes, toujours respectés, sont à la base d'une réussite exemplaire. Sa longévité (jusqu'à la Libération) en témoigne.

En octobre 1941, les arrestations opérées par le Contre-espionnage dans l'antenne du réseau à Marseille entraînent celle d'Arnal, à Toulon. L'affaire est d'autant plus sérieuse qu'il est l'un de ces " hommes-orchestres " qui se trouvent au carrefour de toutes les Résistances 39  Expression de C. BOURDET, op. cit. , p. 77. J.-P. Lévy qualifie Arnal de " précieuse plaque tournante " (AN, 72 AJ 55, 1er novembre 1946, Melle Patrimonio). Arnal est arrêté le 29 octobre et incarcéré au fort Saint-Nicolas. Sur ces arrestations, tém. Arnal (5 février 1949, Mme Granet, Fonds Masson), P. HENNEGUIER, Le soufflet de forge, Paris, 1960 et H. NOGUÈRES, op. cit. , t. 2, p. 199-200. De là, date le contentieux entre ces résistants et les services du colonel Paillole. Le réseau marseillais sera reconstitué par des Varois.. Jean-Pierre Lévy qui l'a connu par l'intermédiaire d'un commerçant juif est venu le voir à diverses reprises. Arnal est son premier contact toulonnais. Il se trouve d'ailleurs chez lui au moment de l'arrestation.

Havard est aussi l'un de ces résistants dont les contacts balisent presque toute la Résistance naissante. Parmi ses agents, on repère certaines des personnalités marquantes de la Résistance varoise : les époux Mentha, Verviers, dessinateur renvoyé de l'arsenal car belge d'origine, Mistral, maire SFIO de La Farlède (démis en novembre 1941), Herbinger, fondateur du réseau Nilo, etc. Arnal et lui, engagés dans le renseignement, n'acceptent pas de responsabilités ailleurs malgré les sollicitations. Ils fournissent par contre certains de leurs hommes ou des contacts aux mouvements naissants comme celui de Jean-Pierre Lévy. Croyant que leurs indications bénéficient à la France Libre, ils sont au centre de la fragile toile résistante tissée dans Toulon. Leur objectif est encore très proche de celui de Frenay et des autres créateurs de mouvement. Il est aussi de constituer une armée de volontaires pour la Libération future 40  R. Mistral, tém. cit. On voit aussi Herbinger venir chercher des explosifs chez Havard au moment de son arrestation de janvier 1941..

4 - Le petit monde résistant

Les deux organisations précédentes nous semblent avoir joué le rôle de matrices de la Résistance locale non communiste. Peut-être est-il injuste de considérer que les autres groupes ont eu une influence moins grande ? Il est, à vrai dire, difficile de débrouiller l'écheveau tant les hommes s'entremêlent déjà.

a - Autour du général Cochet :

On est là dans le domaine d'une résistance aux contours flous que de multiples liens attachent au nouveau régime. Elle se trouve dans les marges autorisées où se côtoient des réseaux qui vont de l'officiel discret (les réseaux militaires) au clandestin encore admis (Groussard). Tous les résistants, Frenay par exemple, ont eu connaissance des appels que le général écrit depuis septembre 1940. Ils sont transmis par un réseau de relations à base amicales ou professionnelles qui exagère les caractéristiques sociales (des cadres) et idéologiques (l'attachement à la Révolution nationale) de toute cette résistance non communiste que nous avons essayée de décrire. Ces appels ont joué un rôle important dans l'engagement de certains milieux de droite, des militaires en particulier. Il faut attendre le printemps pour que la rupture avec Vichy soit nette. Le Var a tenu une certaine place dans cette affaire.

Le 25 avril 1941, le représentant quasi officiel du général à Toulon est perquisitionné. On saisit tous les appels du général depuis celui du 6 septembre et ceux du mouvement Liberté (autre signe de la capillarité entre les groupes). Me Holtzer, installé à Toulon depuis trois mois, est accusé de les avoir diffusés et d'avoir essayé de créer un corps franc. Légionnaire, anti-allemand mais anti-anglais, non gaulliste, secrétaire général de la " Société coopérative pour le retour à la terre ", il a prospecté dans tout le Var le milieu " national " de juristes et de grands propriétaires qui est le sien, ce qui lui vaut d'être dénoncé par un avoué de Toulon. Ses relations avec la Légion à Vichy ne l'empêcheront pas de goûter aux rigueurs de l'internement administratif à Saint-Paul-d'Eyjaux 41  ADV, 3 Z 4 33, Sûreté nationale, 21 janvier 1941 et Pol. spéc., 26 avril. Holtzer est en contact avec un envoyé de la Légion de Vichy, Pérette, qui scandalise les légionnaires varois par ses propos hérétiques, au point que Fromrich va s'en plaindre à Vichy. Holtzer diffuse aussi Tour d'Horizon. Sur Cochet, H. Noguères, op. cit. , t. 1, p. 110 et H. R. KEDWARD, op. cit. , p. 37. Les appels du général ont été publiés par J. NOCHER, Paris, 1945. D'après ses archives, il aurait eu un autre contact à Toulon dans l'arsenal avec pour objectif d'y cacher des armes (à notre avis, l'ingénieur Braudel). . Opérant dans le fief de Darlan, il a assurément commis un crime de " lèse amiral ". Aux policiers, Holtzer a déclaré que les activités du général Cochet sont connues de 5 000 Varois. L'exagération est d'autant plus manifeste que la police ou le contrôle postal n'ont jamais signalé trace de ses appels avant cette affaire. Néanmoins il possède à Cavalaire un autre maillon important, vraisemblablement un officier, qui fait circuler ses textes depuis le début de l'année et entretient avec lui une correspondance régulière. La lettre que celui-ci lui adresse le 4 avril est intéressante dans la mesure où, comme l'affaire Holtzer (et les textes du général eux-mêmes), elle permet de mesurer que le pétainisme de son réseau n'est pas aussi tactique que le dira plus tard le général. Ainsi son correspondant désapprouve-t-il les inscriptions faites en mars par les jeunes gens qui seront arrêtés plus tard, non pas tant les V et les croix de Lorraine que les slogans hostiles à la Légion et à l'Amiral. Il constate qu'heureusement, à ses yeux, " un " Vive Pétain " corrigeait le reste " . Vis-à-vis de la Légion qu'il a contribué à former, s'il n'y participe pas, c'est à cause du sectarisme local (" J'espère que Cavalaire est seul à donner un aussi triste exemple de cet effort vers le renouveau que tout le monde désire et souhaite si vivement " ). Il partage enfin la xénophobie commune (" Et nos 75 % d'Italiens sont toujours là )" 42  AN, 72 AJ 435, Fonds Cochet : ce correspondant, Guittard, passera en Espagne en septembre 1943 et reviendra comme capitaine à la Libération. En 1949, le maire de Cavalaire affirmera qu'une pétition demandant au Maréchal de ne pas s'allier avec l'Allemagne aurait été signée par la majorité de la population (ADV, 1 W 108, Enquête sur l'Occupation et la Libération). Cette initiative serait bien dans la ligne Cochet, mais nos sources ne la confirment pas (aurait-elle été interrompue par l'arrestation du général ?). .

On ne sait si, pendant la tournée qu'il a faite sur la Côte d'azur, le général s'est arrêté dans le Var. Mentha qui est évidemment en contact avec Holtzer affirme qu'il est venu à Toulon le 13 mai et qu'il aurait déjeuné avec 14 officiers de réserve (dont Arnal) pour rassembler ceux qui refusent l'armistice 43  J. Mentha rapporte le fait dans un article très violent contre F. Arnal, publié dans La France du 26 mars 1949, à une époque où Arnal, toujours socialiste, a entrepris une carrière politique qui donne quelques aigreurs au RPF Mentha.. Non confirmé par la police (qui n'aurait pas manqué de s'y intéresser), ce séjour, s'il a eu lieu, ne s'est certainement pas produit à la date indiquée, soit peu après l'arrestation de son représentant. Car l'affaire Holtzer est importante pour le général Cochet puisqu'elle est à l'origine de son internement. Elle a provoqué contre lui l'intervention du secrétaire d'État à la Marine auprès de son collègue de l'Intérieur. On lui reproche de faire preuve d'opposition à l'égard de la politique du gouvernement dans ses dernières circulaires. Cette intervention embarrasse le cabinet du général Bergeret, secrétaire d'État à l'Aviation, qui lui rappelle la promesse qu'il aurait fait " de rester dans la ligne tracée par le Maréchal " . Dans sa réponse, le 7 juin, le général Cochet, niant tout engagement, dit s'être toujours référé aux paroles du Maréchal présentant l'Allemand comme l'ennemi n° 1, récuse toute possibilité de collaboration politique et " encore moins militaire " et affirme qu'il a donné des conseils de prudence à son délégué toulonnais 44  AN, 72 AJ 435, Fonds Cochet, lettre au général du colonel de Dumast, chef de cabinet du général Bergeret, le 26 mai, et réponse de Cochet, le 7 juin. Rappelons que jamais on ne s'est cru si près d'une collaboration militaire.. La suite ne se fait pas attendre. Venant après Toulon, cette attitude aggrave son cas. L'amiral Darlan lui fait rejoindre à Vals-les-Bains d'autres opposants célèbres.

b - Avec les services britanniques

Grâce à eux, commence à se constituer une résistance aux finalités plus spécifiques. À vrai dire, elle se différencie encore peu des groupes précédents dans son recrutement. Elle en est l'une des facettes.

Les réseaux de la France Libre sont dans les limbes et ne font que des apparitions épisodiques. Le réseau Ali avec Stanislas Mangin et Roger Wybot, travaillant alors au Service des menées antinationales à Marseille, se serait procuré des mitraillettes en février 1941 par l'intermédiaire d'un agent de renseignement toulonnais, très trouble 45  H. NOGUÈRES, op. cit. , t. 2, p. 552. . La date nous semble douteuse. Ils sont en contact avec le capitaine Fourcaud, remuant fondateur de réseaux gaullistes (dont le réseau Brutus). Un peu plus tard (le 25 ou 26 août), celui-ci vient en personne à Toulon porter une lettre du général de Gaulle à l'amiral de Laborde, chef de l'escadre de Haute Mer, et se fait mettre à la porte. Il est arrêté à Marseille avec Wybot, deux jours après 46  Affaires rapportées par le colonel PASSY Deuxième Bureau, Londres, Monte-Carlo, 1947, p. 202 (25 août), par P. BERNERT, Wybot et la bataille de la DST, Paris, 1975, p. 25 (26 août), et par P. PAILLOLE, Services Spéciaux 1935-1945, Paris, 1975, p. 322.. Ces opérations scabreuses témoignent à la fois d'accointances avec des milieux qui participent du régime, qui sont au moins dans sa mouvance idéologique, et aussi de certaines illusions politiques. Une fois connues, elles justifieront la méfiance de ceux qui préfèrent travailler avec les services britanniques, considérés comme plus sérieux.

Pour l'heure, aucune distinction n'est faite entre la France Libre et les Anglais. Les résistants qui participent aux réseaux de l'Intelligence Service et qui ne peuvent imaginer qu'il y ait quelques différences entre eux sont anglophiles et gaullistes, ce qui fait perdre de leur sévérité aux jugements qu'ils pourront porter plus tard. Les Anglais assurent l'existence de presque tout ce qui fait du renseignement à l'époque et qui s'entremêle comme à plaisir.

Parallèlement au sous-réseau d'Havard à Toulon, le réseau F2 qui, bien que Polonais, dépend des Anglais, monte un autre sous-réseau à partir d'avril 1941. Mais il ne prendra une certaine extension qu'après 47  H. NOGUÈRES, op. cit. , t. 1, p. 373 : sous-réseau S III étendu au Var à partir des Alpes-Maritimes..

Le SR Dumas (puis Nilo) s'étend, lui aussi le long de la côte jusqu'en Corse et en Italie. Il est l'œuvre de Jean Herbinger Brissac et se confond partiellement avec le MLN de Fréjus-Saint-Raphaël. Herbinger, directeur de société, est parti au Portugal après la débâcle avec l'intention de gagner Londres. À Lisbonne, ses relations à l'ambassade britannique le convainquent de travailler pour l'Intelligence Service. Après avoir suivi un entraînement, il revient à Saint-Raphaël, le 5 octobre 1940, avec mission de créer un réseau. Aidé par son adjoint, l'ingénieur Gibelin, fils du maire révoqué de Bagnols-en-Forêt, petit village de l'Estérel, il bénéficie dès janvier 1941 d'un émetteur radio, l'un des premiers, si ce n'est le premier, en fonctionnement ici et qui est servi par un sous-officier télégraphiste, recruté par Ruelle à Fréjus 48  H. NOGUÈRES, op. cit. , t. 1, p. 162 et AN, 72 AJ 63, résumé sur la création et l'organisation de Nilo, le 3 septembre 1943, à Londres, par Rody. Également A. RUELLE, op. cit. , p. 22 et 29. Gibelin, maire républicain socialiste, est révoqué en octobre 1940 après une altercation avec les gendarmes.. L'organisation prend une extension nationale à partir de là, servie par le matériel britannique (elle compte six postes émetteurs peu après) et par les relations nouées avec les groupes proches dont elle ne se distingue guère.

Herbinger connaît peut-être déjà ou fait alors connaissance du journaliste Bardanne. Ce dernier se présente comme chef de réseau, mais l'homme est un peu mythomane. Il appartient vraisemblablement à l'organisation d'Herbinger 49  Les souvenirs nébuleux et romancés de J. BARDANNE, Le Plan de Gibraltar, Paris, 1950, p. 111 et 147 surtout, ne permettent pas de le savoir. Herbinger et lui seront associés après-guerre. Jean Bardanne est le pseudonyme de Georges Bauret.. C'est un curieux individu à la carrière mouvementée et parfois trouble, lié au monde du renseignement, qui s'est fait remarquer en juin 1940 par les articles anglophiles publiés dans Le Petit Var. Correspondant d'une agence de presse américaine à Marseille, il aurait commencé très tôt à publier un bulletin d'information indépendant (Le Bulletin jaune) 50  AN, 72 AJ 51, 16 octobre 1946, Melle Patrimonio : Bardanne dit l'avoir commencé le 16 juillet 1940. H. NOGUÈRES, op. cit. , t. 1, p. 164, donne octobre. S'agit-il des Notes indépendantes d'information trouvées à Fréjus en juin ? . Il est en contact avec le général Cochet et participe donc aux réseaux britanniques. Il affirme même avoir son propre émetteur. Son arrestation le 28 octobre 1941, à Marseille, dans la foulée du démantèlement du réseau Interallié atteste d'une activité réelle. Il est rejoint au Fort Saint-Nicolas par l'un des membres varois de son réseau, Maxime Lindon, arrêté le 5 novembre. Parisien d'origine juive, réfugié à Sainte-Maxime, il est sous surveillance depuis mai, tout comme son frère Maurice. Repérés dans le noyau d'opposants bourgeois, liés à Paul Reynaud, qui troublent la sérénité des légionnaires locaux, on les soupçonne d'être en liaison avec le MLN et Liberté 51  Les frères Lindon, neveux d'André Citroën, correspondent avec des internés de Vals-les-Bains. Maxime est un banquier, franc-maçon, ancien chargé de mission de Paul Reynaud. Il sera incarcéré à Marseille jusqu'en janvier 1942. Maurice était directeur des agences Citroën en province..

Herbinger et Bardanne sont eux-mêmes liés au plus important des réseaux locaux qui va servir de support principal à l'Intelligence Service dans la région, celui que le peintre André Girard Carte, commence à constituer. Réseau hybride par ses ambitions, il recrute dans les mêmes lieux (le littoral) et les mêmes milieux (bourgeois, militaires, réfugiés) que les autres organisations, et à peu près les mêmes hommes. Citons André Gillois, d'abord replié à Marseille où il fait la connaissance de Bardanne, Guillain de Bénouville à sa sortie de prison, Germaine Sablon, réfugiée à Agay où Joseph Kessel ne va pas tarder à la rejoindre. Mais c'est peut-être aller un peu vite que de parler déjà d'une organisation Carte qui n'est encore qu'embryonnaire 52  Sur Gillois, H. NOGUÈRES, op. cit. , t. 1, p. 165. Sur Kessel et Germaine Sablon, Y. COURRIÈRE, Joseph Kessel, Paris, 1985, p. 554. .

c - Des initiatives éparses

D'importance variable, elles sont décelables en dehors de celles que nous venons d'évoquer. Certaines sont sans lendemain, mais n'ont pas moins de signification que les autres qui réussissent.

À Hyères, milieu décidément fertile, la police surprend deux jeunes garçons en train de coller des papillons gaullistes dans la nuit du 28 juin 1941. Deux jours auparavant, ils ont formé un groupe appelé Mouvement d'action gaulliste, comprenant au total six garçons et une fille, âgés de 16 à 20 ans. Ils ont confectionné plusieurs centaines de papillons à l'aide d'une imprimerie de bureau et d'un tampon-encreur. Ce sont des étudiants et des employés. Le chef est aide radiologiste à l'hôpital et rêve de passer en Grande-Bretagne. Que sont-ils devenus ? Nous ne le savons pas, mais peut-être le démantèlement de juin 1941 a-t-il fait avorter la constitution d'un groupe plus ample 53  ADV, 1 W 79, Pol. Hyères, 30 juin 1941 : Nicolas Clément, le chef, et ses deux amis, Jourdan et Daridan, 16 ans chacun, seront condamnés à 2 mois de prison avec sursis le 31 juillet. Le papillon qu'ils ont collé appelle à résister (" Français, résistez à l'oppression "). C'est à notre connaissance la première fois dans la propagande locale. .

Frédéric Fortoul est d'une génération autre. C'est un dessinateur de l'arsenal de 31 ans, à la fois utopiste et homme d'action. Il vient d'aider son frère à s'échapper de captivité en Allemagne. Ils créent ensemble un groupe de distribution de tracts, pompeusement appelé Front de la civilisation. Ses tracts, signés La Libération du Var n'ont pas laissé de trace. Sans doute faut-il relativiser le témoignage où il prétend confectionner 600 tracts par mois en deux tirages 54  Tém. dactyl. sur La naissance et le développement de la Résistance dans le Var, s.d. (vers 1946 ; Fonds Masson) et tém. envoyé à H. Michel, le 7 janvier 1945, où il situe le début de son activité clandestine à janvier 1941. Il affirme aussi avoir créé une Armée civile de Libération.. L'exagération sur le nombre et sur le rythme est probable. Vraisemblablement, cette activité reste encore très confidentielle et ne prendra corps qu'en 1942. Cependant Fortoul est l'un des futurs chefs de la Résistance provençale et il n'est pas indifférent de savoir comment il a commencé.

Le mouvement d'Emmanuel d'Astier de la Vigerie ne démarre pas dans le Var avant l'été 1941. La diffusion à Toulon en août du deuxième numéro du journal en témoigne. Encore ne s'agit-il que d'un faux départ. Cette tentative est dirigée par un représentant de commerce d'origine juive socialiste et franc-maçon, Maxime Oukrat, à qui d'Astier a confié la tâche de former un groupe. Le premier noyau mis sur pied comprend aussi bien Mentha que Marcel Abraham qui vient d'arriver de Paris avec ses trois sœurs. C'est peu de chose malgré ce que d'Astier, qui bluffait volontiers, peut en dire ailleurs. Il est limité à Toulon et s'éparpille lorsque le contact avec lui est rompu, peu après, sous prétexte d'arrestations à Marseille 55  Tém. M. Oukrat, s.d. (vers 1947, E. Coulet, Fonds Masson) Cette rupture est peut-être provoquée par le manque de confiance de d'Astier vis-à-vis d'Oukrat.. Qui aurait pu croire à l'avenir d'une organisation aussi fragile ? Sa force sera de rallier une partie de l'opposition " politique " jusque-là en marge de ces initiatives.

Entre les deux, Marcel Abraham qui se situe rapidement au cœur de la microsociété résistante de Toulon fait, en quelque sorte, le lien. Écrivain aux nombreuses relations littéraires (à Lyon et Marseille notamment), c'est aussi un socialiste connu. Oukrat l'a recruté sur les indications de Daniel Mayer. Jacques Lévy-Rueff, ingénieur et chef d'un sous-réseau, donnera plus tard, en quelques mots, un aperçu de son activité inlassable :

" Que n'a-t-il pas fait pendant son séjour toulonnais ? Il a été l'âme inspiratrice et l'abeille laborieuse. Il a rédigé pour Londres les rapports moraux sur la " Flotte " et, la nuit, couvert les murs de " V " et de croix de Lorraine ; il a préparé et reçu la visite de tous les chefs responsables et il a recruté le receveur des trams, une excellente boîte aux lettres. " 56  In memoriam, Marcel Abraham, Paris, 1956, p. 129.

À Toulon, il participe aux réunions qu'une poignée de socialistes organise régulièrement chez Lamarque ou chez le docteur Risterrucci. C'est un petit cénacle de cinq ou six camarades d'avant-guerre, amateurs d'analyse politique, désespérés par la situation, s'interrogeant sur de Gaulle (et sans doute sur Pétain), marqués par le pacifisme, cultivant le sentiment d'avoir raison contre tous, trop modelés par le moule républicain pour agir aisément dans les nouvelles structures d'opposition dont le pétainisme les inquiète (et qui manifestent autant de méfiance à leur égard), mais prêts à répondre aux sollicitations. Sous une forme à peine romancée, Henri Michel a décrit le petit groupe. Il y a là un employé aux écritures de l'arsenal, antimilitariste et munichois que la défaite a retourné et qui rêve " volontiers d'une levée populaire pour la défense des libertés ". Il n'accorde " pas encore au général De Gaulle une confiance totale " à la différence du journaliste, ex-ouvrier embourgeoisé (à l'évidence Albert Lamarque), qui peut-être aurait penché pour Pétain " s'il avait été dans un autre milieu ". Son anticommunisme irrite celui qui est dépeint sous les traits de Risterrucci, médecin des pauvres, idéaliste qui se refuse à désespérer" de l'union de tous les travailleurs par l'entente des deux grands partis " prolétariens " ", déjà persuadé que l'union se fera derrière de Gaulle 57  H. MICHEL, op. cit. , p. 13 pour le portrait de l'employé, vraisemblablement Etienne Verniéri, responsable de la SFIO à Toulon, p. 14 pour Lamarque et p. 87 pour Risterrucci. Les discussions du cénacle sont décrites à partir de la p. 10. Confirmation dans le tém. confié à L'ours, op. cit. . Ces hommes n'ont pas d'autre activité que de se " tenir chaud " entre eux. Leurs tentatives de manifestation les 11 novembre 1940 et 1er janvier 1941 se sont soldées par des échecs. Mais de ce noyau sortira le Parti socialiste clandestin varois. Encore faut-il réaliser la jonction avec les militants qui sont dans les mouvements. Les socialistes " partisans " n'y sont pas encore prêts, car il répugne

" au fond, à tous ces démocrates de suivre un homme, de lutter contre le mythe pétainiste en suscitant un mythe gaulliste, d'opposer au vieux Maréchal défaitiste, le jeune général revanchard. " 58  H. MICHEL, p. 15.

Ces sentiments dont ils n'ont pas le monopole dans le Var républicain ont certainement joué un rôle de frein au développement des mouvements de résistance dans les premiers temps. La rencontre a été plus tôt réalisée dans les Bouches-du-Rhône. Pourtant une liaison avec l'extérieur est assurée par Lamarque qui participe à la réunion constitutive du CAS, à Nîmes, le 30 mai 1941. Il en ramène sans doute le tract " Vive la République ", mais ne le diffuse qu'aux amis 59  C. Sandro l'a eu en mains. Pendant longtemps, aucune activité socialiste n'est relevée par la police.. Il est déjà caractéristique que ces hommes n'aient pas voulu ou pas pu faire acte militant en le reproduisant. Ils ne se livrent à aucune propagande. Ils n'ont, semble-t-il, aucun lien avec les socialistes marseillais et très peu hors de la région toulonnaise (en tout cas sur le plan de l'organisation). Pourtant Jean Charlot de Saint-Raphaël, déjà engagé dans les réseaux de la localité, a participé à la réunion de Nîmes. Un autre socialiste paraît maintenir des contacts avec l'extérieur, mais en solitaire chef de clan. Il s'agit de l'ancien sénateur Sénès qui aurait participé en mai au congrès de Lyon. L'homme suscite la méfiance de ses camarades varois et Henri Michel qui le connaît bien pour être originaire du village voisin du sien sera sans doute le plus critique 60  H. MICHEL, op. cit. , p. 80 où il le présente sous les traits de Ramon, notable affairiste et cynique, opportunément légionnaire. Sur sa participation à la réunion de Lyon, tém. Pierre-Bloch in H. NOGUÈRES, op. cit. , t. 1, p. 412. .

Plusieurs de ces opposants socialistes sont francs-maçons et notamment Charles Sandro, membre du secrétariat départemental avant-guerre, que le régime vient de révoquer de son poste de directeur d'école. La franc-maçonnerie a été assez sérieusement ébranlée par les effets de la Révolution nationale, par les défections et les reniements, par la répression qui fait de ses membres des parias, épinglés publiquement, en particulier dans la presse 61  Le Petit Var publie les noms des francs-maçons varois à partir d'août 1941 et jusqu'en décembre sous la rubrique " Les Fils de la Veuve ", copiée du Journal Officiel.. Mais, dès septembre 1940, commence la reconstitution de triangles clandestins par ceux qui restent fidèles à leurs convictions. L'instigateur de cette action clandestine, le Vénérable Paul Custaud, sert de lien entre les deux obédiences, le Grand Orient qui est la sienne et la Grande Loge. Custaud est socialiste. Grâce à sa position stratégique, il deviendra l'un des hommes clés de la Résistance toulonnaise et varoise, en contact par les francs-maçons avec les milieux résistants les plus variés. Son témoignage postérieur donne l'impression qu'il a sciemment placé " ses " hommes dans tous les réseaux en formation 62  Tém. P. Custaud ronéo., Compte-rendu succint de l'activité de la Résistance dans le Var dans le cadre de la franc-maçonnerie (1940-1944), 25 mai 1964 (Fonds Masson).. La réalité est un peu moins simple. Spontanément, nombre de francs-maçons ont participé à ces créations à Toulon et ailleurs (Sandro, Orsini, Marquis, Charlot, etc.). Ils y joueront, y jouent déjà un rôle majeur, ainsi à Hyères où Louis Picoche a commencé à regrouper quelques amis avec qui il se livre à la contre-propagande. La force de Custaud est d'établir entre eux par les triangles maçonniques des liaisons que leurs propres mouvements, plus homogènes socialement et géographiquement, ne peuvent assurer.

5 - Premier bilan

Il ressort de cette esquisse de panorama de la Résistance non-communiste naissante un certain nombre de traits qui vont marquer profondément son développement. C'est d'autre part une des questions classiques de l'histoire de la Résistance que celle qui consiste à s'interroger sur les " pionniers ".

Comme ailleurs, cette résistance est un fait urbain 63  Fait souvent signalé, ainsi dans les Alpes-Maritimes par J. GIRARD, op. cit. , t. 1, p. 47, ou pour une aire plus vaste par C. d'ARAGON, op. cit. , p. 19. qui s'étend de ville en ville le long de la voie ferrée. L'extension vers l'arrière-pays n'est pas encore esquissée à l'automne 1941 bien que ce soit là le sanctuaire de la République " avancée ". Les réseaux se mettent à peine en place sur le littoral, commençant à joindre les petits noyaux d'amis, de relations et de militants. C'est le temps de " la fronde en petits comités " décrite par Jean Cazalbou, autre professeur du lycée de Toulon, qui se fera le romancier de cette résistance 64  J. CAZALBOU, Anne et les ombres, Paris, 1971, p. 107.. Ce sont tout au plus quelques dizaines de personnes dans les groupes les moins confidentiels comme le MLN ou le réseau Interallié. Ces petites cellules conspiratrices rappellent les sociétés secrètes du XIXe siècle, mais il est probable qu'elles ne s'en sont pas inspirées. Aucun témoignage n'évoque leur exemple. C'est une de ces résurgences que le grand bond en arrière des années 40 suscite. Ces réseaux se constituent en contre-société d'où tout millénarisme n'est pas absent. Il y a moins de déclassés et de personnalités en rupture qu'on ne le laisse parfois entendre. Des marginaux ? Oui souvent, si l'on entend par là l'appartenance à des groupes de pensée minoritaires, mais surtout des hommes (puisqu'il s'agit presque exclusivement d'eux) de conviction - parfois de foi-- et de caractère qui savent rassembler autour d'eux 65  Ces lignes ont été écrites avant que nous ne prenions connaissance du travail de H. R. KEDWARD, op. cit. , auquel nous souscrivons tout à fait (p. 76-77). C. BOURDET, op. cit. , trace un excellent tableau de ce petit milieu résistant du Midi qu'il a contribué à faire naître : importance des chrétiens de gauche, des francs-maçons et des Juifs (p. 89), issus de la bourgeoisie et des classes moyennes (p. 36), mais peut-être surestime-t-il la part des déclassés (p. 26) et des nouveaux venus à la politique (p. 21)..

Limités géographiquement, ces embryons de résistance le sont aussi sociologiquement. Ils sont composés surtout d'adultes confirmés venus des classes moyennes, fonctionnaires ou employés de l'État (Cisson, Havard, Michel, Ruelle, quelques officiers et sous-officiers, etc.), certaines professions libérales (représentants comme Mentha, Oukrat, Amigas, pharmacien comme Arnal, journalistes comme Lamarque ou Bardanne, etc.) et quelques artisans et commerçants (Charlot, Orsini, etc.). Pas de grands bourgeois, du moins autochtones, pas de paysans, peu d'ouvriers. Le " prolétariat " de cette résistance, ce sont les employés, souvent employés de l'État. Mais presque tous sont des " intellectuels organiques ", hommes de réflexion et parfois d'utopie. Ce sont des " cadres " et les premiers réseaux ne cherchent parfois qu'à recruter dans cette tranche qui rassemble les compétences économiques, sociales et politiques. Le texte du MLN trouvé en mai 1941 recommande de rechercher des cadres et, pour assurer les liaisons, des représentants, des commerçants possesseurs de filiales, des pilotes d'avion et des agents des PTT 66  Sur le rôle des " travailleurs intellectuels ", H. NOGUÈRES, op. cit. , t. 1, p. 130, à propos de Paris, mais on peut faire la même remarque pour la province. . A fortiori, les émissaires du général Cochet ne prospectent que ces couches.

Souvent brimés par le régime ou par les Allemands (juifs, réfugiés, francs-maçons, etc.), ces résistants étaient souvent sensibles au danger représenté par les nazis avant-guerre. Certains d'entre eux, d'origine bourgeoise en général, entretenaient des relations (professionnelles ou familiales) avec la zone occupée et parfois avec les pays anglo-saxons. La plupart ne sont pas aussi novices en politique qu'on le dit. Ils le sont évidemment de moins en moins au fur et à mesure que commencent à se rejoindre les groupes anglophiles et germanophobes actifs, revenus de leur pétainisme des origines, et les groupes de "républicains" anti-vichystes, sortant de leur trouble et de leur torpeur. Mais la jonction ne se fera vraiment qu'en 1942. Il est vrai, par contre, que l'on trouve peu de notables politiques.

Cette résistance première manière a un caractère militaire prononcé. Les militaires de carrière (à l'exception de la marine) n'en sont pas absents, mais l'on est surtout frappé par le nombre d'officiers de réserve qu'elle compte. De même, dans une proportion qu'il est difficile de mesurer, mais suffisante pour qu'on la remarque, il s'y trouve beaucoup de prisonniers évadés, de ceux qui ne se sont pas contentés des promesses faites ou imaginées et qui ont ressenti la captivité comme une humiliation intolérable. La réaction nationaliste en est une composante essentielle, plus essentielle que l'antifascisme. Elle n'est pas suffisante pour expliquer à elle seule l'engagement et se combine avec d'autres motivations, politiques, religieuses ou personnelles. C'est la raison pour laquelle on ne peut pas encore considérer les services discrets ou clandestins de l'armée d'armistice ( Deuxièmes bureaux, Contre-espionnage, Camouflage du matériel de guerre) comme en étant déjà partie prenante, même s'ils fournissent parfois une aide à certains groupes. Les arrestations de l'automne 1941, la rupture de Frenay et du 2e Bureau au même moment illustrent une évolution divergente 67  Le service du commandant Mollard, le Camouflage du matériel de guerre (CDM), a caché de l'armement dans le Var. On peut remarquer que les industriels et grands propriétaires terriens choisis ne penchaient pas du côté de quelque résistance que ce soit.. Relativement peu pourchassé jusque-là (et en tout cas moins que la contestation informelle ou politique), tout un pan de la Résistance non-communiste doit faire preuve de plus de rigueur clandestine. Nulle mansuétude n'est plus à attendre d'un pouvoir plus homogène et plus répressif. Le jeu entre les tendances contradictoires de Vichy n'est plus possible. Organisations plus structurées, clarification idéologique, " républicanisation " et ralliement sans réserve au gaullisme caractérisent l'étape suivante et favorisent le développement géographique, sociologique et politique de cette résistance.

L'évolution suivie par les communistes n'est pas bien différente de ce point de vue, malgré le poids d'une répression qui marque jusqu'à la chronologie de leur reconstitution.


 1 H. MICHEL, op. cit. , p. 54 et son témoignage in L'Ours, n° 154, octobre 1984, p. 46. Londres a demandé de déserter la rue entre 15 et 16 heures.
 
2 ADV, 1 W 79, Pol. spéc., 29 mai 1941, tracts non signés.
 
3 ADV, 1 W 79 et 2 Z 4 33, 12 mai 1941. Évidemment, il n'y a rien.
 
4 ADV, Cour de Justice de Draguignan, dossier Th. : l'affaire est classée grâce à des complicités dans la police.
 
5 ADV, 13 M 38, préfet, 28 février 1941 : rassemblement devant la sous-préfecture le 20, à 14 heures, puis au même endroit et devant la Bourse du travail, lieu des distributions habituelles, le lendemain à 9 heures 45 (200 personnes environ) et là encore (60 personnes) le surlendemain. Agitation pour la même raison à Draguignan aussi.
 
6 ADV, 3 Z 4 6 et 02971 : les femmes crient " À manger ". Il y a 100 personnes le 16. Agitation aussi à Sainte-Maxime le 24 et J. GIRARD, op. cit. , rapporte qu'une manifestation semblable a eu lieu à Cannes le 14.
 
7 ADV, 3 Z 4 33, 30 juin 1941 : la perquisition fait découvrir une petite imprimerie et le projet.
 
8 P. G. de BÉNOUVILLE, op. cit. , Paris, 1946, rééd. 1983, p. 67-75.
 
9 ADV, 1 W 79, Pol. spéc., 22 octobre 1940 et ADBdR, M6 II 062, Surveillance du territoire, 28 octobre 1940.
 
10 ADV, 1 W 79 pour ces deux affaires, Pol. spéc., 17 et 27 mars 1941. À rapprocher de l'arrestation, le 14 décembre précédent, à Marseille, de deux candidats au départ pour Gibraltar (un Canadien et un garçon de café français), munis de papiers fournis par un Toulonnais non identifié (ADBdR, M6 II 063, 16 décembre 1940).
 
11 ADV, 3 Z 4 6, 3 Z 4 33 et 1 W 79, diverses pièces, notamment Pol. spéc., 14 et 26 mai, 4 juin 1941. L'équipe comprend neuf Bretons et deux Normands. Mentha sera condamné à 300 F d'amende, le 7 août, pour cette affaire que rapporte R. HARDY dans ses mémoires, op. cit. , p. 157 et suivantes. Hardy vient de Paris et doit porter des renseignements à Londres pour son réseau. Il attribue la découverte du départ à une imprudence de Durmeyer ce que nos sources ne confirment pas. Contrairement à ce qu'il indique, l'arrestation s'est faite avant le départ du bateau. Hardy sera condamné à quinze mois de prison. Les autres condamnations s'échelonnent de trois mois à trois ans de prison.
 
12 ADV, 3 Z 4 6, Pol. spéc., 9 juin 1941. Les deux partants auraient pu s'embarquer à bord du Gouverneur général Del Piaz.
 
13 ADV, 4 M 55 2, Pol. d'État, 11 octobre et 3 Z 4 33, 2 novembre 1940. Le tract, aux accents mystiques, (" DIEU-Le Christ-Trois antéchrists-César, Napoléon, Hitler... ") n'en est pas moins nettement gaulliste.
 
14 ADV, 3 Z 4 33 et 1 W 79, Pol. spéc., 22 novembre 1940 : sept inculpés et trois incarcérés, tract " Si l'on ne se bat plus en France, la guerre n'est pas terminée ".
 
15 ADV, par ordre de citation, 3 Z 4 33, Toulon, 27 octobre 1940, manuscrit à l'encre bleue sur fond tricolore, cabinet 864 2, Toulon, octobre, 1 W 79, Fréjus, 28 octobre, idem, Toulon, 16 et 20 novembre (en mai 41, à Fréjus, le billet de 5 F est utilisé comme support d'un texte semblable inscrit dans le cartouche), idem, Toulon, 25 novembre, idem, Toulon et La Seyne, 28 novembre, idem, Toulon, 28 et 29 novembre (premier tract de la série des tracts satyriques que Vichy suscite ; un autre circule par recopiage à Toulon, en avril 1941 : " Aimons et admirons Le chancelier Hitler l'éternelle Angleterre est indigne de vivre... ").
 
16 H. NOGUÈRES, op. cit. , t. 1, p. 208.
 
17 ADV, 1 W 79 et 1 W 5, divers exemples. H. FRENAY, op. cit. , p. 68, envoie ses bulletins aux adresses de sympathisants présumés dont les noms sont fournis par ses amis.
 
18 ADV, 3 Z 4 33, 31 mai 1941 pour l'appel de Roosevelt et 1 W 79 pour l'autre texte (" Français, s anniversaire de la défaite... "). Au même moment, Liberté est posté de Nîmes (idem, 13 juillet).
 
19 Voir liste en annexe.
 
20 Ce qui confirme l'analyse de H. R. KEDWARD, op. cit. , p. 79-80 qui relativise la notion de " pionnier de la Résistance " et montre bien que celle-ci est une construction, donc en mouvement, et pas une donnée toute faite.
 
21 Innombrables exemples de cette reconstruction. Parmi les témoignages de résistants varois, en voici deux : Roger Mistral fixe au début 1941 la diffusion de Franc-Tireur (18 novembre 1946, H. Michel, Fonds Masson) et Georgette Amigas place celle de Vérités au même moment (Idem, 31 décembre 1955).
 
22 H. NOGUÈRES, op
 
2 cit., t. 1, p. 203, fait l'erreur commune en plaçant cet épisode trop tôt, en novembre 1940. D. VEILLON, Le Franc-Tireur, Paris, 1977, rétablit la chronologie p. 70, mais, à notre avis, ce n'est pas de Vérités qu'il s'agit, mais de Libération n°2, août 1941, qui circule à Toulon alors et qui est le premier journal imprimé signalé dans le Var (ce que précise le témoignage utilisé par H. NOGUÈRES).
 
23 Sur Toulon, AN, 72 AJ 199-200 Var, tém. dactyl., s.d., F. Fortoul d'après lequel l'appel aurait été reproduit par les imprimeurs Lions et Azzaro, et Mistral, tém. déjà cité ; sur Hyères, L. Picoche, tém. dactyl., s. d., sur la Résistance à Hyères, Fonds Masson. Tout ça est d'autant moins vraisemblable que l'appel a été reproduit par la presse régionale.
 
24 Tém. J. Cazelles, 22 mai 1947 (Mme Merlat, Fonds Masson). Ce bulletin reproduit les informations données par la radio pontificale et l'on en saisit l'importance pour les catholiques résistants à la lecture des Ephémérides de quatre années tragiques de P. LIMAGNE, La Villedieu, rééd. 1987.
 
25 A. RUELLE, op. cit. , p.17 et suivantes, témoignage capital, confirmé par celui qu'il nous donné (1978) et C. BOURDET, op. cit. , p. 59 et 64. Le pseudonyme de Ruelle varie en fonction de l'interprétation du LN qui lui sert de base (Elen par exemple).
 
26 H. FRENAY, op. cit. , p. 72 et p. 31 où il note le rôle de Blouch et d'un autre officier colonial, Teulière, que Ruelle ne cite pas, mais que, par contre, Chevance cite seul (H. NOGUÈRES, op. cit. , t. 1, p. 229) et à qui il attribue la " conversion " de Ruelle alors que ce dernier en donne le mérite à Blouch. Nous avouons ne pas savoir quel a été le rôle respectif de ces deux officiers.
 
27 ADV, cabinet 8642, courrier intercepté, 5 mai 1941. Cette dame, perquisitionnée en vain, le 31 janvier, est d'abord présentée comme déséquilibrée (février), puis plus sérieusement, ce qui lui vaudra une décision d'expulsion en juillet. Elle part avec son mari, artisan mécanicien, à l'automne. Elle considérait en mai que presque tous les cadres de l'un des camps de Fréjus, celui de La Lègue, étaient prêts à " marcher ".
 
28 A8 RUELLE, op. cit. , p. 35-37, pour tout ce passage. C. BOURDET cite un sabotage identique dans les Alpes-Maritimes, op. cit. , p. 65, note 1.
 
29 Tém. J. Cazelles, déjà cité, et Dr A. German, 1980. On remarquera que les démocrates-chrétiens varois n'ont pas favorisé Liberté qui ne semble avoir eu aucun noyau ici, mais le journal est reçu par le délégué du général Cochet à Toulon et signalé à Fréjus et Saint-Raphaël, en juillet.
 
30Mais BOURDET le minimise dans les siennes. Frenay n'a pas encore pris le tournant qui l'éloignera du Maréchal et Vérités d'août 1941 est encore très clair là-dessus (H. R. KEDWARD, op. cit. , p. 131).
 
31 ADV, 1 W 79, transmis au préfet par le maire de Sainte-Maxime, le 21 mai 1941. Voir texte en annexe. H. FRENAY, op. cit. , p. 28, écrit à ce sujet : " ce texte, je ne l'ai plus. C'est pour moi un grand regret ", regret partagé par H. MICHEL et M. GRANET dans leur ouvrage sur Combat, Paris, 1957, p. 32, note 2, d'où l'importance du document. Chevance évoque, comme eux, une charte (H. NOGUÈRES, op. cit. , t. 1, p. 113), mais il la fait rédiger, par erreur, à Marseille. Elle aurait donc servi de base " idéologique " au mouvement durant plusieurs mois.
 
32 Remarque d'H. Michel in H. MICHEL et B. MIRKINE-GUETZÉVITCH, Les idées politiques et sociales de la Résistance, Paris, 1954, p. 11, mais aussi par C. d'ARAGON, op. cit. , p. 11 et 36 et par C. BOURDET, op. cit. , p. 113.
 
33 H. MICHEL et M. GRANET, op. cit. , p. 31 : " le but de Frenay est l'action ".
 
34 Tém. P. Vallet, 15 mars 1984 (E. Coulet, Fonds Masson). H. NOGUÈRES fait erreur en lui attribuant la création de Combat dans le Var ( op. cit. , t. 2, p. 134) en septembre 1941. Sur Bellet, qui ne suivra pas Frenay dans son tournant antimaréchaliste, H. FRENAY, op. cit. , p. 71-72 et H. NOGUÈRES, op. cit. , t. 1, p. 113. Il est cité dans le journal de C. RIST, Une saison gâtée, Paris, 1983, p. 119.
 
35 AN, 72 AJ 46-47, C. Bourdet, 6 juin 1946 (Mme Merlat).
 
36 ADV, 1 W 79, Pol. spéc., 30 avril 1941 (" le blocus anglais découle du pillage allemand. Si le Boche ne volait pas 80 % de nos VIVRES, il n'y aurait NI FAMINE, NI BLOCUS. Pensez et agissez Français "). Il est difficile d'apprécier le rôle de ce groupe de " préformation ", comme disent les rares témoins. On sait que les titulaires de trois de ses bureaux étaient J. Hamel, chef du 1er, Me Auscher, chef du 2e, Lagresille, chef de la propagande, remplacé par Bian en septembre 1941.
 
37 G. Havard, tém. cit. et H. NOGUÈRES, op. cit. , t. 1, p. 39 et 117. Le sous-réseau est sous les ordres de Jekiel Doctor dont le PC est à Nice. Il est immatriculé à partir du 12 octobre 1940. H. NOGUÈRES fournit un organigramme du réseau, p. 483. Mais celui de la brochure rédigée par G. Havard, M. Camolli et leurs amis (Historique du réseau Azur, s. d. n. l., ronéo.) est plus complet.
 
38 H. NOGUÈRES, op. cit. , t. 1, p. 308, passage intitulé " A l'actif de Frank Arnal ". Les renseignements italiens portent sur le débarquement en Lybie.
 
39 Expression de C. BOURDET, op. cit. , p. 77. J.-P. Lévy qualifie Arnal de " précieuse plaque tournante " (AN, 72 AJ 55, 1er novembre 1946, Melle Patrimonio). Arnal est arrêté le 29 octobre et incarcéré au fort Saint-Nicolas. Sur ces arrestations, tém. Arnal (5 février 1949, Mme Granet, Fonds Masson), P. HENNEGUIER, Le soufflet de forge, Paris, 1960 et H. NOGUÈRES, op. cit. , t. 2, p. 199-200. De là, date le contentieux entre ces résistants et les services du colonel Paillole. Le réseau marseillais sera reconstitué par des Varois.
 
40 R. Mistral, tém. cit. On voit aussi Herbinger venir chercher des explosifs chez Havard au moment de son arrestation de janvier 1941.
 
41 ADV, 3 Z 4 33, Sûreté nationale, 21 janvier 1941 et Pol. spéc., 26 avril. Holtzer est en contact avec un envoyé de la Légion de Vichy, Pérette, qui scandalise les légionnaires varois par ses propos hérétiques, au point que Fromrich va s'en plaindre à Vichy. Holtzer diffuse aussi Tour d'Horizon. Sur Cochet, H. Noguères, op. cit. , t. 1, p. 110 et H. R. KEDWARD, op. cit. , p. 37. Les appels du général ont été publiés par J. NOCHER, Paris, 1945. D'après ses archives, il aurait eu un autre contact à Toulon dans l'arsenal avec pour objectif d'y cacher des armes (à notre avis, l'ingénieur Braudel).
 
42 AN, 72 AJ 435, Fonds Cochet : ce correspondant, Guittard, passera en Espagne en septembre 1943 et reviendra comme capitaine à la Libération. En 1949, le maire de Cavalaire affirmera qu'une pétition demandant au Maréchal de ne pas s'allier avec l'Allemagne aurait été signée par la majorité de la population (ADV, 1 W 108, Enquête sur l'Occupation et la Libération). Cette initiative serait bien dans la ligne Cochet, mais nos sources ne la confirment pas (aurait-elle été interrompue par l'arrestation du général ?).
 
43 J. Mentha rapporte le fait dans un article très violent contre F. Arnal, publié dans La France du 26 mars 1949, à une époque où Arnal, toujours socialiste, a entrepris une carrière politique qui donne quelques aigreurs au RPF Mentha.
 
44 AN, 72 AJ 435, Fonds Cochet, lettre au général du colonel de Dumast, chef de cabinet du général Bergeret, le 26 mai, et réponse de Cochet, le 7 juin. Rappelons que jamais on ne s'est cru si près d'une collaboration militaire.
 
45 H. NOGUÈRES, op. cit. , t. 2, p. 552.
 
46 Affaires rapportées par le colonel PASSY Deuxième Bureau, Londres, Monte-Carlo, 1947, p. 202 (25 août), par P. BERNERT, Wybot et la bataille de la DST, Paris, 1975, p. 25 (26 août), et par P. PAILLOLE, Services Spéciaux 1935-1945, Paris, 1975, p. 322.
 
47 H. NOGUÈRES, op. cit. , t. 1, p. 373 : sous-réseau S III étendu au Var à partir des Alpes-Maritimes.
 
48 H. NOGUÈRES, op. cit. , t. 1, p. 162 et AN, 72 AJ 63, résumé sur la création et l'organisation de Nilo, le 3 septembre 1943, à Londres, par Rody. Également A. RUELLE, op. cit. , p. 22 et 29. Gibelin, maire républicain socialiste, est révoqué en octobre 1940 après une altercation avec les gendarmes.
 
49 Les souvenirs nébuleux et romancés de J. BARDANNE, Le Plan de Gibraltar, Paris, 1950, p. 111 et 147 surtout, ne permettent pas de le savoir. Herbinger et lui seront associés après-guerre. Jean Bardanne est le pseudonyme de Georges Bauret.
 
50 AN, 72 AJ 51, 16 octobre 1946, Melle Patrimonio : Bardanne dit l'avoir commencé le 16 juillet 1940. H. NOGUÈRES, op. cit. , t. 1, p. 164, donne octobre. S'agit-il des Notes indépendantes d'information trouvées à Fréjus en juin ?
 
51 Les frères Lindon, neveux d'André Citroën, correspondent avec des internés de Vals-les-Bains. Maxime est un banquier, franc-maçon, ancien chargé de mission de Paul Reynaud. Il sera incarcéré à Marseille jusqu'en janvier 1942. Maurice était directeur des agences Citroën en province.
 
52 Sur Gillois, H. NOGUÈRES, op. cit. , t. 1, p. 165. Sur Kessel et Germaine Sablon, Y. COURRIÈRE, Joseph Kessel, Paris, 1985, p. 554.
 
53 ADV, 1 W 79, Pol. Hyères, 30 juin 1941 : Nicolas Clément, le chef, et ses deux amis, Jourdan et Daridan, 16 ans chacun, seront condamnés à 2 mois de prison avec sursis le 31 juillet. Le papillon qu'ils ont collé appelle à résister (" Français, résistez à l'oppression ... "). C'est à notre connaissance la première fois dans la propagande locale.
 
54 Tém. dactyl. sur La naissance et le développement de la Résistance dans le Var, s.d. (vers 1946 ; Fonds Masson) et tém. envoyé à H. Michel, le 7 janvier 1945, où il situe le début de son activité clandestine à janvier 1941. Il affirme aussi avoir créé une Armée civile de Libération.
 
55 Tém. M. Oukrat, s.d. (vers 1947, E. Coulet, Fonds Masson) Cette rupture est peut-être provoquée par le manque de confiance de d'Astier vis-à-vis d'Oukrat.
 
56 In memoriam, Marcel Abraham, Paris, 1956, p. 129.
 
57 H. MICHEL, op. cit. , p. 13 pour le portrait de l'employé, vraisemblablement Etienne Verniéri, responsable de la SFIO à Toulon, p. 14 pour Lamarque et p. 87 pour Risterrucci. Les discussions du cénacle sont décrites à partir de la p. 10. Confirmation dans le tém. confié à L'Ours, op. cit.
 
58 H. MICHEL, p. 15.
 
59 C. Sandro l'a eu en mains. Pendant longtemps, aucune activité socialiste n'est relevée par la police.
 
60 H. MICHEL, op. cit. , p. 80 où il le présente sous les traits de Ramon, notable affairiste et cynique, opportunément légionnaire. Sur sa participation à la réunion de Lyon, tém. Pierre-Bloch in H. NOGUÈRES, op. cit. , t. 1, p. 412.
 
61 Le Petit Var publie les noms des francs-maçons varois à partir d'août 1941 et jusqu'en décembre sous la rubrique " Les Fils de la Veuve ", copiée du Journal Officiel.
 
62 Tém. P. Custaud ronéo., Compte-rendu succint de l'activité de la Résistance dans le Var dans le cadre de la franc-maçonnerie (1940-1944), 25 mai 1964 (Fonds Masson).
 
63 Fait souvent signalé, ainsi dans les Alpes-Maritimes par J. GIRARD, op. cit. , t. 1, p. 47, ou pour une aire plus vaste par C. d'ARAGON, op. cit. , p. 19.
 
64 J. CAZALBOU, Anne et les ombres, Paris, 1971, p. 107.
 
65 Ces lignes ont été écrites avant que nous ne prenions connaissance du travail de H. R. KEDWARD, op. cit. , auquel nous souscrivons tout à fait (p. 76-77). C. BOURDET, op. cit. , trace un excellent tableau de ce petit milieu résistant du Midi qu'il a contribué à faire naître : importance des chrétiens de gauche, des francs-maçons et des Juifs (p. 89), issus de la bourgeoisie et des classes moyennes (p. 36), mais peut-être surestime-t-il la part des déclassés (p. 26) et des nouveaux venus à la politique (p. 21).
 
66 Sur le rôle des " travailleurs intellectuels ", H. NOGUÈRES, op. cit. , t. 1, p. 130, à propos de Paris, mais on peut faire la même remarque pour la province.
 
67 Le service du commandant Mollard, le Camouflage du matériel de guerre (CDM), a caché de l'armement dans le Var. On peut remarquer que les industriels et grands propriétaires terriens choisis ne penchaient pas du côté de quelque résistance que ce soit.