Chapitre I - JUIN 1940 - AUTOMNE 1941 : NAISSANCE D'UNE OPPOSITION


A - DE L'ARMISTICE A LA RéVOLUTION NATIONALE

1 - La guerre est finie

À la signature de l'armistice, le Var n'a connu ni l'afflux massif des réfugiés, ni les mouvements désordonnés de l'exode, ni la violence des combats, ni la débandade des armées. Les Allemands sont restés loin de son horizon. Les mitraillages et les bombardements italiens n'ont causé que des dégâts insignifiants. Les aviateurs de l'Aéronavale et les marins de la flotte sont sortis vainqueurs des combats livrés. Comment d'ici se rendre vraiment compte de la situation ? De l'état de guerre à celui d'armistice, quelle différence ? L'ombre sécurisante du Maréchal a convaincu de la vanité du combat. S'il n'y avait pas les Alsaciens venus au début du conflit et les Mentonnais, s'il n'y avait surtout les hommes toujours mobilisés et dont on est parfois sans nouvelles, on pourrait s'avouer soulagé. L'incertitude qui pèse sur l'avenir semble passagère et les mises en chômage technique que les entreprises opèrent - les mines de bauxite par exemple - n'inquiètent pas vraiment. Le cadre de vie quotidien a été préservé et l'armistice garantit cette continuité. La tristesse est générale, mais l'indignation peu partagée. S'il y a colère, c'est contre les “ responsables ” de la guerre ou contre les Anglais qui viennent de troubler à Mers-el-Kébir la résignation tranquille dans laquelle la population se coule. Ils offrent à la Marine “ invaincue ” et reconnue comme telle par le vainqueur un exutoire qui permet de renouer commodément avec une anglophobie historique chez les gradés, viscérale chez les marins et dans la population. L'arsenal chôme le 10 juillet “ en prévision d'actes d'hostilités possibles contre le port de Toulon ”1. Malheur aux magasins toulonnais dont l'enseigne est anglaise, leurs vitres sont brisées et Le Petit Var est lui-même pris à partie le 12 juillet au soir pour avoir relaté l'incident. Il n'est plus question pour lui de publier des articles tels que ceux où Jean Bardanne manifestait son anglophilie, plaçant ses espoirs dans la ténacité britannique (21 juin : “ La rage au cœur, mais l'espoir reste ”) ou se refusant à souhaiter la défaite de l'ancienne alliée (9 juillet : “ Une libération ”). On retrouvera Bardanne en résistance. Le Petit Var, quant à lui, fait dans l'anglophobie et dans la contrition. La République est une autre victime expiatoire de choix pour ces élites qui ne l'aimaient guère. Le 14 juillet devient “ journée de deuil et de recueillement ” et le prétexte pour dénoncer les manifestations d'antan et le régime qui les autorisait. La défaite, comme la guerre auparavant, apparaît surtout comme l'occasion de régler des comptes intérieurs2.
La guerre est loin. Elle ne concerne plus tout à fait la population. Les 5 ou 6 0003 prisonniers varois que l'on découvre au fil des semaines ne seront-ils pas libérés sous peu ?
L'appel du général de Gaulle n'est pas resté sans écho. Le jour même de sa parution dans les journaux, un hôtelier tropézien - qui ne sera pas résistant - écrit au préfet pour savoir comment y répondre car beaucoup (dans sa clientèle sans doute) se le demandent4. Un peu plus tard, en août, c'est à Sainte-Maxime, au Café de France, qu'Henri Frenay apprendra son existence5. Dès le 25 juin, apparaît à Saint-Raphaël le premier “ A bas Pétain ”, tracé à la craie dans la nuit. Il est accompagné d'au moins deux papillons manuscrits invitant à écouter la BBC pour être “ fixé ” sur les conditions de l'armistice6. Si la signature de ce dernier et Mers-el-Kébir ont certainement réduit l'impact de l'appel du 18 juin, c'est, sans doute, plus encore, la certitude d'une paix prochaine qui lui a porté préjudice, au moins dans les premiers mois.
Il faut laisser passer l'été et le début de l'automne pour retrouver trace d'autres actes de protestation. Juillet, août et septembre sont des mois d'attente. Henri Frenay constate que “ tous, sans exception, même s'ils souffrent, acceptent la défaite comme étant sans appel ”7. Il n'y a plus d'inscriptions, sinon du PPF, et plus de tracts, du moins en nombre tel que la police puisse se rendre compte de leur existence.
Le soulagement provoqué par l'armistice, les illusions qu'il fait naître et le désir de trouver des “ coupables ” paraissent occulter la mort de la République. L'absence de réaction perceptible est symptomatique. C'est l'indifférence, hors de quelques têtes militantes. L'enquête orale le confirme puisque aujourd’hui même personne n'évoque spontanément l'épisode comme une occasion de douleur ou de prise de conscience. Pourtant les parlementaires varois présents à Vichy se sont honorablement comportés. Seuls, le maire de Toulon, Marius Escartefigue, et le vieux Gustave Fourment ont voté les pleins pouvoirs. Les quatre autres (Renoult, Collomp, Sénès, Zunino) ont refusé. À gauche, la seule défection est celle de Fourment. L'attachement républicain a dominé. Joseph Collomp qui fera graver sur sa tombe : “ Il fut l'un des 80 ” l'exprime sans équivoque dans sa correspondance : “ Quelle chute et quel recul ! C'est atroce et c'est odieux. ”8. On dira plus tard que Zunino a hésité et qu'il a finalement voté “ non ” sous la pression de ses deux collègues. Ce n'est pas invraisemblable de la part de cet officier de réserve, vice-président de l'association locale des anciens combattants. Mais l'anecdote reste suspecte car répandue par les socialistes à la Libération alors que Zunino vient de se rallier au Parti communiste.

Le vote des parlementaires varois est plutôt un ultime et digne sursaut républicain qu'une réaction précoce de résistance. Il exprime la fidélité à un régime avec lequel eux-mêmes et leur électorat s'identifiaient. Mais, pour l'heure, la base est silencieuse. Aucune voix ne s'élève pour féliciter les parlementaires parmi les élus. Aucune motion de conseil municipal, même chez les plus prolixes. Au contraire, l'un de ceux-ci, le conseil municipal de Pierrefeu demande le châtiment des “ vrais ” responsables de la défaite le 13 août, après avoir rendu hommage au maréchal Pétain, un mois auparavant, le 14 juillet. Il est ainsi l'un des premiers conseils municipaux varois à le faire, entraîné par un adjoint qui n'est jamais à court d'idées et de textes. C'est une municipalité de gauche à ossature socialiste.

Quand elle ne participe pas au courant dominant, la gauche est sur la défensive. Seul le contrôle postal permet de trouver trace d'opinions divergentes comme celle de Marius Mouttet, de passage à Brignoles, qui aurait accusé le Maréchal de faire le jeu des Allemands et aurait eu des paroles sévères vis-à-vis de Laval et Marquet9. On ne sait malheureusement pas qui étaient ses interlocuteurs.

La gauche varoise est à la dérive et ses élus commencent à subir les assauts des impatiences adverses. Le PPF se sent le vent en poupe et mène l'offensive, antisémitisme déployé.

Pour beaucoup, la stupeur et la honte (de la défaite et aussi d'une responsabilité dans celle-ci), se mêlent à l'inquiétude devant un avenir que les premières restrictions n'annoncent pas radieux. Du moins le Maréchal rassure-t-il en désignant le régime coupable, en ouvrant d'autres perspectives, celle de la paix surtout.

2 - Tout est possible

À la fin de l'été 1938, Giorgio Amendola, militant communiste italien, avait été choqué par l'atmosphère qui régnait en France, en totale discordance avec ce qui se passait non loin :

“ Il régnait parmi le peuple français une volonté générale de maintenir à tout prix le rythme de la vie quotidienne, de prolonger le plus longtemps possible la tranquillité qu'il connaissait. ”10

La même volonté de continuité, le même désir de maintenir même artificiellement l'état des choses prévaut dans le Midi, deux ans plus tard. Ceux qui, de la zone occupée, viendront s'y réfugier en seront choqués. On croit donc à la paix immédiate et la presse n'est pas la dernière à bâtir de significatives chimères sur cette fausse certitude. Le Petit Var, par la plume de son rédacteur en chef, rêve dès juillet d'un avenir toulonnais fondé sur le tourisme. Rallié aussitôt au nouveau régime, épousant comme il se doit les états d'âme de “ la Royale ”, il revendique pour la ville le ministère de la Marine .•11
La guerre est terminée pour les soldats que l'on regroupe en instance de démobilisation. Désœuvrés, las, ils s'énervent dans l'attente d'une liberté qui tarde par trop à venir et donnent généralement un assez pitoyable spectacle. Ils manifestent pour une libération immédiate, mais aussi pour avoir du vin en dehors des heures réglementaires ou contre la fermeture après 22 heures des maisons closes de la basse ville de Toulon. Charles Tillon rapporte qu'à Saint-Mandrier 16 marins ont exprimé leur refus de se battre contre les Anglais12. C'est possible, bien que le refus de combattre de la majorité n'apparaisse en rien sélectif et que, pour l'heure, ce soit les ivrognes qui, par leurs cris, leurs bagarres et le pillage des épiceries, troublent le calme du petit port. Ce constat est confirmé par le témoignage du capitaine de corvette du Garreau qui note l'existence dans les équipages de deux courants, l'un défaitiste, l'autre ne voulant en découdre que contre les Anglais13.
Il y a d'autres attitudes et, entre autres, un courant qui ne se résigne pas et dont il est d'autant plus difficile de mesurer l'audience qu'il est par ailleurs sur la même ligne politique que Vichy (ou plutôt sur ce qu'elle paraît être). Il est présent en particulier dans une armée de terre, secouée par la défaite et sur laquelle la chape conformiste n'est pas encore retombée. Une circulaire du commandement de la XVe région militaire, datée du 6 septembre, envisage la lutte contre ceux qui tentent de passer outre-mer. Elle prescrit un renforcement de la surveillance des points d'embarquement et la recherche des organisations occultes14.
C'est donc dans ce milieu militaire que les “ civils ” de la Résistance trouveront si fermé peu après que se nouent les premiers contacts. À Marseille, à Fréjus, Henri Frenay et des officiers ou sous-officiers anglophiles (ou germanophobes plutôt) jettent les bases de ce qui n'est encore qu'un réseau de relations. Arrivé fin juillet à Sainte-Maxime où réside sa mère, Frenay a des idées précises et l'on sait qu'il a conçu là un schéma d'organisation issu de son expérience du renseignement. Il envisage le ROP (renseignement, organisation, propagande), le SR (service de renseignement), le Choc, la mise sur pied de sizaines, tout ce qui fera la force et la précocité du futur mouvement Combat15. Nous reparlerons du manifeste qu'il a rédigé au même moment et qui sert de charte à son réseau plusieurs mois durant puisque nous croyons l'avoir retrouvé, circulant encore en 1941. Les bonnes volontés ne sont pas si nombreuses que l'on puisse se cantonner au milieu militaire. Le 7 septembre, le lieutenant Blouch, son délégué à Fréjus, recrute un cadre de la SNCF, André Ruelle16. Celui-ci est démocrate-chrétien tout comme Gaston Havard, secrétaire départemental de la CFTC, qui, dès l'armistice, entreprend de rassembler quelques amis de l'arsenal de Toulon “ décidés à faire quelque chose, mais ils ne savent pas trop quoi ”17. Le plus simple est de recueillir des renseignements. La rencontre (qui n'est pas fortuite) d'un officier polonais - Jekiel - lui donne les moyens de les transmettre. On est en septembre et il a déjà avec lui non seulement ses camarades de la CFTC, Auguste Brun et Ambroise Massei en particulier, mais il a aussi noué des relations dans d'autres milieux comme en témoigne le pharmacien socialiste Frank Arnal. Peu après, il prendra contact avec le directeur des mines de spath fluor de l'Estérel, Jean Herbinger, qui, dès son retour du Portugal, le 5 octobre, est en relation avec le groupe Frenay de Fréjus.
Chez ces précurseurs, seule la volonté de continuer la guerre est claire. On note déjà la part prise parmi par les prisonniers évadés (comme Frenay) et par ces chrétiens dont Harry Roderick Kedward a souligné “ leur parfaite connaissance des problèmes du nazisme et du fascisme avant-guerre ”18. De Gaulle ? Pétain ? les Anglais ? D'ailleurs quelle importance ? Ils ne s'excluent pas encore dans leur esprit et le désir de renouveau manifesté par Vichy n'est pas pour leur déplaire. Montoire n'a pas encore eu lieu et l'opprobre déferle sur la Troisième République.
C'est ce qui paralyse les républicains les plus ardents qui n'entendent pas participer à l'hallali. Ils sont encore plus isolés que les précédents. La SFIO et, à plus forte raison, les partis du centre gauche, ont disparu. Aucun témoignage d'activité même groupusculaire n'est parvenu, sinon en ce qui concerne Joseph Orsini. Il s'agit d'un de ces socialistes SFIO qui lient en eux l'appartenance à la franc-maçonnerie et le souci de la chose militaire. Il aurait commencé à former un groupe d'action armée à partir de la Fédération des officiers, sous-officiers et combattants républicains dont il s'occupe19.
Les communistes ne se manifestent guère tant ils sont affaiblis par une répression qui n'a cessé de s'accentuer et démoralisés par l'attitude de l'URSS et par le climat qui les entoure. Les militants démobilisés sont surveillés de près. Beaucoup sont coupés et ne cherchent pas à reprendre contact. Henri Seillon, le secrétaire régional en 1939, a profité des quelques jours que la police lui accorde après sa démobilisation pour renouer quelques fils. La liaison avec Marseille est rétablie (ou maintenue), mais la situation du “ centre ” est confuse, avec deux lignes qui s'affrontent20. La propagande est inexistante. Par Angelo Tasca, l'on apprend que le 2 juillet aurait été trouvé à Toulon un tract communiste, mais il n'est pas signalé localement. Ne s'agirait-il pas d'un des textes que Sadoul fait circuler ? Quoi qu’il en soit, il est intitulé significativement “ Trahison et responsabilité ”21 et n'est suivi d'aucun autre jusqu'en octobre. Des témoins font état de la circulation du fameux “ Appel du 10 juillet ”. Elle est vraisemblable puisque Joseph Girard en trouve trace dans les Alpes-Maritimes et qu'Adolphe Pinna, militant de la Jeunesse Communiste niçoise, venu s'installer à Sainte-Maxime en août, nous a assuré l'avoir porté lui-même22. Mais l'on peut considérer sans risque qu'elle est confidentielle.
La grève qui éclate aux Salins d'Hyères le 23 août est attribuée aux communistes et l'un de ses “ meneurs ” est interné pour ce motif. Elle paraît pourtant spontanée et ne peut être attribuée en tout cas à une organisation qui, à l'époque, reste embryonnaire. Seillon n'a pu que désigner une nouvelle direction avant son internement (Baptistin Etienne, Esprit Armando et Hyppolite Lambert). Un temps ralentie par le changement de régime, la machine policière s'est remis à marcher à plein régime en septembre, développant le travail commencé depuis le printemps. Des militants connus de Toulon-La Seyne (80 au total) sont avertis, d'autres sont internés. Ils ne sont plus envoyés très loin puisque, depuis le 20 juin, fonctionne le camp de Chibron, au nord de Toulon, dans la commune de Signes. Les Varois et les Marseillais rejoignent là les Niçois et des internés, venus d'un peu partout23, qui ont déjà mis sur pied une organisation interne et se sont manifestés à deux reprises de façon spectaculaire, le 14 juillet avec une retentissante Marseillaise et en août par une grève de la faim pour protester contre les brimades et les brutalités des gardes mobiles qui les surveillent. Ces actions ne sont pas connues à l'extérieur du camp.
La reprise en grand des internements administratifs en septembre marque les véritables débuts du régime de Vichy. Jusque-là, le changement ne s'était pas encore étendu à l'appareil d'État. Le limogeage du préfet Paul Haag, le 5 septembre, indique la date à laquelle commence précisément “ l'ordre nouveau ” dans le Var24.

3 - L'État Français vu d'en bas

L'exclusion des minorités suspectes se révèle d'emblée comme un souci prioritaire. Les communistes sont rejoints dans ce lot par les étrangers et naturalisés, par les francs-maçons puis par les Juifs et les adversaires politiques des nouveaux maîtres du pouvoir. Chaque catégorie est affectée par des mesures particulières appliquées en général avec zèle, mais avec plus ou moins d'ostentation. L'éviction de leur emploi des Français par naturalisation se fait rapidement en vertu de la loi du 17 juillet. Elle touche surtout des salariés de l'arsenal. Celle des fonctionnaires francs-maçons est tout aussi discrète et commence d'abord par les cadres de la police et par le secrétaire général du Conseil Général, Maurice Maurin. Au total, en quelques mois, plusieurs dizaines de fonctionnaires ou d'employés des collectivités locales perdent leur emploi pour des raisons diverses, parfois pour fautes professionnelles, mais celles-ci peuvent en cacher d'autres moins admissibles. Les relevés conservés ne portent pas sur tous les services, mais ils comptabilisent l'épuration dans l'enseignement (32), les PTT (17), les hôpitaux et hospices (64), la mairie de Toulon et la Régie des transports (99) pour ne citer que les principaux. Si les communistes, les francs-maçons et les naturalisés fournissent le gros des bataillons des sanctionnés, les socialistes ne sont pas à l'abri et Jacques Toesca, secrétaire fédéral de la SFIO, est déplacé au Mans dès le 11 septembre 1940.

La nouvelle équipe préfectorale ne fait pas preuve de faiblesse, mais elle est plus opportuniste que sectaire. Elle est dirigée par le conseiller référendaire à la Cour des comptes Gentil, nommé le 18 septembre et qui reste dans le Var jusqu'au 10 avril 1941. Il est alors nommé à la tête de la Croix-Rouge française. Il est remplacé par André Lahilonne dont la carrière bénéficie de solides appuis. Le relais des frères Sarraut qui auraient appuyé ce radical du Sud-Ouest est pris par l'amiral Darlan, par l'intermédiaire d'un frère officier supérieur dans cette arme. De là une promotion rapide qui le fait devenir sous-préfet de Toulon le 16 octobre 1940 et préfet du Var le 11 avril suivant25. Du moins l'homme restera-t-il fidèle à ses convictions républicaines. Son secrétaire général est considéré comme le responsable de l'épuration politique. Son départ en septembre 1941 coïncide en effet avec une certaine détente sur le front municipal. Cet artisan de la revanche n'est autre que le fils du ministre de la Justice, Jacques Alibert, installé en novembre et certainement pas par hasard dans ce département.
Il travaille étroitement, trop étroitement au gré de Lahilonne, avec la Légion française des combattants dont la direction départementale a été nommée en novembre 1940. Par souci tactique, elle est formée de notables “ apolitiques ” ou modérés, représentatifs de la bourgeoisie locale. Son président, Fromrich, directeur de l'Agence Havas de Toulon, est peu marqué politiquement et l'un de ses principaux adjoints, Me Gras, avocat et l'une des notabilités du monde combattant toulonnais, est considéré comme plutôt à gauche26. Mais ils ont à leurs côtés des hommes qui vont jusqu'à la droite la plus extrême (Francisme ou PPF) et l'orientation générale des sections penche dans ce sens. Il est facile de s'en rendre compte à travers les dénonciations contre les fonctionnaires ou les élus de gauche moins anonymes désormais car relayées par elles, à La Seyne, Saint-Tropez ou Sainte-Maxime par exemple27. Elles épaulent les oppositions municipales et les groupes les plus activistes dans la guérilla menée contre la gauche installée. Approvisionnée par les uns ou par les autres, la presse d'extrême droite se déchaîne, qu'il s'agisse des petites feuilles locales encore vivaces quelque temps (comme Le Petit Raphaëlois) ou des hebdomadaires “ nationaux ” repliés à Marseille, Gringoire et L'Emancipation nationale. Ceux-ci ouvrent des rubriques spécialisées dans la délation, “ Répétez-le ” pour l'un,Chroniquette du Var rouge ” pour l'autre.
Toutes les composantes de la droite relèvent la tête. Les dorgéristes créent un comité départemental éphémère. Le PPF profite des circonstances pour tenter d'élargir son audience et paraît y réussir quelque temps. Dans son bastion hyèrois, il agite un “ groupe d'entraide aux démobilisés et aux chômeurs ”. À Draguignan, ses menaces permettent au préfet d'interdire le défilé prévu par la municipalité Collomp le 1er novembre. Le département est sous la surveillance de réseaux officiels ou semi-officiels qui sont en fait l'expression plus ouverte de ceux qui travaillaient déjà pour les deuxièmes bureaux de l'Armée ou de la Marine. La Fédération varoise du patronat a le sien. Chacun fait ses propositions pour l'épuration des communes “ rouges ”. Le Comité d'informations et d'études (CIE) est lié aux Groupes de protection (les GP du colonel Groussard), dirigés par un militant d'Action Française et un officier de marine28.
Les autorités militaires se font l'écho de ces groupes avec encore plus d'insistance qu'avant l'armistice. Vu d'en bas, le régime est d'abord le leur, comme une tentative d'encasernement de la société civile. C'est le triomphe du modèle idéologique militaire. Les états-majors exercent une véritable tutelle politique et participent au courant de dénonciations. Il y a comme une atmosphère de revanche sur l'affaire Dreyfus, y compris dans l'antisémitisme29. Piliers de l'ordre nouveau, les militaires multiplient les interventions auprès du préfet pour l'élimination des municipalités de gauche. Leur contrôle s'étend jusqu'aux programmes de cinéma30. Leurs tribunaux restent le fer de lance de la répression contre le communisme et désormais contre la “ dissidence ”. La prison maritime voit défiler des dizaines de résistants dont certains s'illustreront dans la Résistance locale ou nationale à divers titres. Son registre d'écrou est une sorte de répertoire où communistes et non-communistes se côtoient. On y relève les noms d'Albert Guérisse Pat O'Leary, de Guillain de Bénouville, de René Hardy, de Jean Mérot, etc.31 Le tribunal maritime de Toulon a montré une certaine et surprenante indulgence au procès de France-Navigation, mais c'était en août 194032. Désormais constitué en cour martiale, il fait preuve d'une grande rigueur contre ceux qui luttent avec les Anglais ou qui tentent de quitter le territoire. La condamnation à mort par contumace de l'amiral Muselier, le 23 octobre 1940, est l'une des premières et des plus spectaculaires, mais d'autres l'accompagnent et la suivent. La Marine fait d'ailleurs peser une chape particulièrement pénible sur Toulon. De nombreux témoignages s'en font l'écho dont celui d'Henri Michel, professeur d'histoire au lycée et militant SFIO connu, qui s'est vu enlever, dès la rentrée, la classe de préparation à Navale.
Épurée de son aile républicaine franc-maçonne, la police constitue un autre pilier du régime. Son influence politique est considérable puisque ses services, Police spéciale et Police d'État, constituent la main séculière, mais aussi l'outil privilégié d'information, des autorités civiles. Sa hiérarchie adhère aux principes de la Révolution Nationale. Bien qu'elle se plaigne de la concurrence des réseaux parallèles et des organismes vichystes, elle encourage les mêmes pratiques. Le directeur de la Police d'État de Toulon-La Seyne enjoint à ses hommes de se “ taire et écouter les conversations imprudentes et néfastes d'autrui en toutes circonstances et en toutes occasions ” pour enrayer la propagande gaulliste33. Les services de police répercutent les griefs glanés contre les élus locaux dénoncés, proposent leur remplacement et sélectionnent leurs remplaçants.

Le pouvoir civil (ministère ou préfet) fait preuve de davantage de sens politique, mais la part de pouvoir gagnée par les organismes para-étatiques et par les instances policières et militaires pèse sur ses possibilités de choix. Plusieurs courants coexistent et traduisent l'hétérogénéité du Vichy de base dans la période de confusion originelle. Les élites “ naturelles ” qui peuplent les associations culturelles et passéistes (Académie du Var, Amis du Vieux Toulon, groupes félibréens) ou les organismes corporatifs (Fédération du Patronat, Chambre de Commerce, etc.) sont d'emblée - et resteront - avec l'Église parmi les soutiens du régime.

Celle-ci a le triomphe discret. Seuls quelques curés vindicatifs, encore en butte à un anticléricalisme actif (à Vinon ou Nans-les-Pins par exemple) prennent la plume pour réclamer l'éviction du Peppone local. Ce ne sont que scories d'une lutte passée, d'autant que nombre d'anticléricaux rivalisent dans l'affirmation de leur fidélité au nouveau pouvoir : “ les anciens partis modérés et en grande partie sinon tout le parti radical-socialiste sont partisans du gouvernement de rénovation nationale ”34. Le courant de ralliements est fort chez les notables politiques de gauche. Plusieurs facteurs objectifs les y poussent à commencer par leur position sociale, leur origine souvent rurale et davantage encore leur participation à la Grande Guerre. Mais il y a plus. Ils ne sont pas seulement conduits par la peur de l'épuration et l'opportunisme. Ils ne sont pas seulement enclins à courber la tête par souci de l'unité du pays. Vichy et ces républicains dont le socialisme n'est pas idéologique ont en commun (pour l'instant) le même moralisme transmis par l'école. L'on voit donc Maurel, maire SFIO de Bandol, s'inscrire à la Légion malgré les attaques dont il est la cible et approuver le discours du 11 octobre dans lequel le Maréchal a défini les principales orientations du régime35. Magne, conseiller général et maire SFIO de Flassans, suspend une réunion du conseil municipal parce que l'un de ses colistiers a attaqué le Maréchal. Fabre, maire SFIO de Fréjus, bien que démis, signe avec son successeur une affiche où il invite ses concitoyens à s'incliner “ profondément devant la haute personnalité du Maréchal Pétain qui ne doit pas être discutée ”36. Zunino, l'un des 80, tient à s'inscrire l'un des premiers à la Légion des Combattants de sa commune, recommande aux anciens combattants de suivre son exemple et note sur son bulletin d'adhésion “ se met à la disposition de la Légion ”37. Le zèle mis dans certaine municipalité de gauche à épurer les noms de rues va plus loin que l'hommage rendu au Maréchal par la quasi universelle délibération déférente ou que l'apposition non moins répandue de son nom sur la place ou l'artère principale de la commune38.
Peu d'hommes venus de la gauche participent cependant aux rouages mis en place par Vichy, à l'exception des syndicalistes anticommunistes de la tendance Belin. Beaucoup, parmi les notables, auraient été prêts à le faire durant la première année. Certains l'ont compris à Vichy et Lahilonne est le relais local de cette tendance républicaine, favorable à la conciliation et de plus en plus hostile aux tendances réactionnaires39. Il a cru assez longtemps au ralliement de certaines personnalités marquantes de la SFIO, en particulier à celui de Lamarque, premier adjoint et homme fort de la municipalité dissoute de La Seyne, ancien syndicaliste ouvrier, devenu journaliste et l'un des plus fermes défenseurs de la SFIO lors de la scission renaudelliste. Encore sous-préfet, il le propose pour faire partie de la commission administrative et, sous son influence probable, Gentil le présente le 3 novembre 1940 comme assez bien disposé à l'égard du gouvernement40. Pour son camarade, Henri Michel, il est l'un des premiers socialistes “ purs ” à avoir accordé sa confiance au général de Gaulle, mais ce n'est qu'un autre signe de la confusion qui règne parmi ceux que l' “ ancien régime ” a déçus : embourgeoisé, marqué par son échec aux législatives de 1936,

“ il en était devenu plus sceptique à l'égard des “ institutions républicaines”, et plus proche des formules nouvelles. Peut-être, secrètement, aurait-il penché pour Pétain s'il avait été dans un autre milieu. En tout cas, il n'avait pas de scrupule à suivre un général, fût-il ambitieux et d'Action Française, s'il apparaissait comme seul capable de libérer le pays. ”41

La composition de la commission administrative nommée le 28 janvier 1941 reflète cette volonté de réalisme et d'ouverture, au moins relative. La droite affirmée n'a que quatre représentants (deux “ modérés ” et deux royalistes), soit le même nombre que la gauche ralliée (un cégétiste, un radical-socialiste et deux socialistes non SFIO)42.

Cette position s'affirme aussi - surtout après la nomination de Lahilonne - dans le choix de nouveaux édiles plutôt républicains ou le refus d'épurer certains notables de gauche comme les anciens députés renaudellistes Chommeton à Bormes et Carmagnolle à Cotignac.

Mais cette position modératrice qui rencontre la faveur d'une partie de la gauche s'avère intenable alors que la base active du régime - ses relais politiques, administratifs et militaires - entend bien prendre sa revanche et occuper la place hiérarchique qui lui revient naturellement. La Légion est son porte-parole, mis à part dans les quelques sections locales où la tendance unitaire prévaut. D'où les conflits qui éclatent dans de nombreuses communes, les pressions qui s'exercent sur le préfet et qui distendent ses relations avec la Légion avant de déboucher sur une crise qui n'est pas propre au Var. Ils sont aussi le reflet de la décantation qui se produit peu à peu et qui amène les plus conscients à préciser leurs choix.

4 - Le triomphe du Midi “ blanc ”

Si une comparaison s'impose, c'est avec la période qui voit la fin de la Seconde République et les débuts du Second Empire : un régime autoritaire qui commence par réprimer massivement l'opposition démocrate, qui s'appuie sur les élites sociales que les années précédentes ont affolées et radicalisées, qui remplace l'élection par la nomination. Régime réactionnaire à la base, il s'accompagne d'un regain religieux et s'appuie sur les “ Blancs ”. Il n'en bénéficie pas moins d'une réelle popularité comme on peut le constater lorsque le héros vient se faire acclamer à Toulon. Toute opposition semble écrasée, annihilée43.
Après Marseille, Toulon fait un triomphe au maréchal Pétain qui s'y rend le 4 décembre 194044. Devant une telle unanimité, les réticents se sentent très isolés. Ce climat, encore plus étouffant à Toulon, surprend ceux qui arrivent de la zone occupée comme Marcel Abraham, obligé d'en partir à cause de ses relations avec le réseau du Musée de l'Homme45. Quelques mois plus tard en analysant l'évolution de l'opinion, les Renseignements généraux affirmeront que

“ la population de ce département dit “ rouge ” avait fondé des espoirs pour le relèvement de la France sur l'avènement du Maréchal Pétain, chef indiscuté. ”46

L'attitude des élus est aussi la traduction de l'opinion générale. Jusqu'à l'été 1941, aucune opposition déclarée n'est décelable dans leurs rangs, même si on perçoit le manque d'enthousiasme de tel ou tel qui rechigne à la démission. Même alors - en 1941 - la passivité prévaut chez les plus fidèles à l' “ ancien régime ”. Avec la volonté de ne pas céder la place à leurs adversaires de toujours, ils font la part du feu et le dos rond, soutenus par Lahilonne. L'épuration des noms de lieux publics, la présence aux cérémonies légionnaires, l'organisation des fêtes emblématiques du régime, une relative discrétion le 14 juillet sont autant de gages donnés. Certains vont plus loin et le maire de Carqueiranne, le républicain socialiste et ex-franc-maçon Tassy, sacrifie même la République dans la toponymie locale. Le conseiller général SFIO Ricord, maire de Montfort, et son homologue radical lorguais, Evesque, se défendent d'arrache-pied pour éviter la révocation et chantent les louanges du régime. Leur adhésion va au-delà de la seule défense intéressée puisqu'ils continuent à se justifier même après avoir été démis47. Victor Mathieu, dignitaire franc-maçon et conseiller d'arrondissement SFIO, directeur d'école à La Garde, est en butte aux attaques violentes de ceux qui veulent (et obtiendront) sa révocation. Il n'en fait pas moins un discours public le jour de la prestation de serment légionnaire qui est un modèle de profession de foi pétainiste. À travers cet exemple, on voit combien, chez les pédagogues en particulier, a pu jouer la convergence idéologique entre la morale enseignée et les principes du régime nouveau. S'adressant aux enfants après avoir survolé l'histoire édifiante de la France éternelle, il leur

“ demande seulement d'être de bonnes petites filles aimantes et dévouées, de bons petits garçons serviables et dociles, de prendre dès maintenant des habitudes d'ordre, de travail et de discipline, ”

et poursuit en affirmant :

C'est votre devoir que vous devez remplir chaque jour. Vous réaliserez ainsi, par votre reconnaissance envers vos parents, votre application au travail et votre amour de la France, la devise que le Maréchal Pétain souhaite voir adopter par notre pays : Travail, Famille, Patrie. ”

Il termine par le classique appel à l'union que “ demande celui qui, par deux fois déjà sauva notre patrie et qui est en train de la sauver une troisième. Nous n'avons qu'à le suivre ”48. Le rôle des instituteurs dans la Résistance cache quelque peu une adhésion assez générale à l'État Français49. Le conformisme et l'intérêt ne sont pas seulement en cause comme on pourra le vérifier par l'abstention de toute activité résistante de la part du plus grand nombre de ces ralliés.

La pugnacité et l'esprit de revanche de leurs adversaires ne vont pas tarder, sinon à leur ouvrir toujours les yeux, du moins à les dédouaner. Ils seront sans doute une chance pour certains qui auraient pu s'engager plus avant comme permet de le croire la dérive des cégétistes de la tendance Belin dans un milieu où la droite n'était pas en situation de concurrence. Un semblant de pratique ne suffit pas aux dévots. Dans les premiers mois surtout et selon les rapports de force locaux, les autorités sont conduites à une épuration plus massive qu'elles ne l'auraient souhaitée. À l'automne 1941, l'essentiel est fait : 68 % des municipalités remplacées ou profondément modifiées entre 1940 et l'Occupation l'ont été alors, soit 56 sur 82, ce qui représente 37 % du total des communes dont presque toutes les villes. Lahilonne ne peut conserver que certains “ caciques ” néo-socialistes comme Carmagnolle et Chommeton ou SFIO comme Magne ou le docteur Cauvin, maire de La Roquebrussanne. La prudence de ces maintenus, mais aussi celle de nombre de révoqués restera exemplaire.

La Légion Française des Combattants est un franc succès. Elle compterait 22 000 adhérents en 1941. Le refus de la rejoindre repose moins sur des motivations politiques que sur des antagonismes personnels (l'hostilité aux chefs locaux). Le curé comme l'instituteur participent à sa création. Officiers de réserve, il n'est pas rare qu'ils en soient les trésoriers ou secrétaires. Si la présence des premiers est somme toute naturelle, celle des seconds confirme ce que nous avions remarqué précédemment. Sur 100 communes sondées, la Police spéciale considère que dans 62 d’entre elles les instituteurs sont soit légionnaires, soit favorables au Maréchal50. Aux partisans de la Révolution Nationale, s'ajoute la masse des maréchalistes et des opportunistes. La police municipale de Toulon y adhère en bloc parce qu'elle en espère son reclassement dans la Police d'État51. Ce n'est sans doute pas la seule raison, mais il faut en tenir compte. Il y a souvent tous les membres des associations d'anciens combattants dissoutes auxquelles la Légion paraît seulement succéder.

D'autres - mais est-ce tout de suite ? - ont une volonté plus combattive. André Ruelle, essayant plus tard de décrire pour “ Londres ” l'évolution de l'opinion en zone non occupée, affirme à ce sujet :

La Légion est formée, beaucoup d'anciens combattants, excellents patriotes, s'y engagent, ils espèrent que cela sera l'armée de demain, que le gouvernement du Maréchal c'est défendre la France, c'est préparer la revanche. Combien ont été déçus dans leur espoir. ”52
Il existe en effet des résistants simultanément légionnaires. Ils sont certainement moins nombreux que Ruelle ne le laisse entendre. Mais il pense aux milieux qu'il connaît et certainement à Georges Cisson, démocrate-chrétien et l'une de ses recrues dans le réseau Frenay, l'un des héros incontestables de la Résistance varoise, qui, avec ses amis dracénois, participe à la Légion parce qu'il croit longtemps qu'elle peut être un instrument de lutte et de renouveau53. Lucien Sicard, franc-maçon, futur responsable de la Résistance gaulliste du Luc et recrue de Cisson, reconnaîtra à la Libération avoir adhéré aux Amis de la Légion pour répondre à l'appel à l’union lancée par le chef de l'État. Mais il n'est pas le seul représentant de l'influente gauche locale à y participer. Emile Pellepol, militant SFIO notoire, y a adhéré avant d'en être exclu “ pour manifestation publique de sentiments gaullistes ”54, on ne sait précisément quand. La présence de socialistes et de francs-maçons dans la Légion inquiète. Un tribunal d'honneur se chargera de chasser les plus voyants, comme le sénateur Sénès en novembre 1941. Les autorités craignent surtout un noyautage communiste. Si une tentative d'entrisme est en effet attestée, la plupart des 222 communistes comptabilisés par la police en août 1941 n'y sont certainement pas entrés sur ordre55. Pour un Louis Michel, un des premiers militants clandestins, participant à cette tentative, combien de salariés de l'arsenal licenciés et devenus légionnaires pour obtenir leur réintégration ?
Comme dans le domaine municipal, c'est finalement la droite (et pas forcément la droite extrême, même si c'est d'elle qu'il s'agit souvent) qui conduit à la rupture. Elle contrôle la plupart des sections communales, représentée par des officiers retraités, des receveurs buralistes et des médecins, parfois PPF, plus souvent royalistes ou PSF, encore plus fréquemment conservateurs et cléricaux. Charles Boyer, autre grande figure de la Résistance provençale, ancien conseiller général radical-socialiste du canton d'Aups, éprouve le besoin d'écrire au préfet pour s'inquiéter du choix des chefs légionnaires de l'endroit afin d'éviter de retomber dans le lacis “ des haines et des jalousies rurales ”. Effrayé par “ l'appel au combat civil ”, il n'en croit pas moins possible de repartir sur des bases nouvelles56. La section de Solliès-Pont est l'une des rares à être dirigée par la gauche ralliée, avec à sa tête un inspecteur de l'enseignement primaire en retraite et le directeur d'école. Mais ils ne tardent pas à se heurter au maire nommé, un notable dorgériste particulièrement autoritaire qui, par son sectarisme, pousse le premier à démissionner57. Au fil des mois, la Légion s'épure, mais aucune crise interne ne paraît encore la menacer un an après sa création. Elle n'est pas encore tout à fait la caricature que trace Jean Guéhenno en août 1942 :

“ Peu de monde. Mais le maire était là, et son adjoint, et l'instituteur, tous militants radicaux ou socialistes, il y a deux années, et les présidents des sociétés locales, et quelques lourdes notabilités. Au total une cinquantaine d'hommes avilis par la peur, l'intérêt ou la vanité... Mais le petit peuple n'y était pas ”.58

Pour son anniversaire, le 31 août, n'est-elle pas parvenue à rassembler 10 000 légionnaires à Toulon ?

La paysannerie n'est pas restée insensible au ruralisme du régime. Elle est flattée par cette reconnaissance qui se conjugue avec l'effet “ ancien combattant ” et les retombées financièrement fructueuses que la pénurie commence à assurer aux horticulteurs de la région toulonnaise. Mais les militants “ avancés ” qui se sont battus avant-guerre pour les assurances sociales ne sont pas indifférents à la retraite instituée. Avec le Maréchal, le mythe du “ bon chef ” peut se déployer même si ses représentants locaux sont plutôt recrutés parmi les “ gros ”, adversaires de toujours.

Mais le triomphe des “ Blancs ”, si triomphe il y a vraiment, est de courte durée. Dès le printemps 1941 (avril-mai), le rassemblement hétéroclite que cache le maréchalisme ordinaire montre ses lézardes. Elles ne sont pas provoquées seulement par des facteurs externes. Elles tiennent aussi à l'évolution du régime et à la décantation qui s'ensuit. L'administration s'irrite de plus en plus des initiatives et des pressions qui partent du front mouvant et assez anarchique des mouvements et organismes semi-officiels qui ont proliféré. Le commissaire divisionnaire de la Police spéciale, peu suspect de déloyauté, commence à critiquer la délation généralisée, les abus d'autorité et les interventions démagogiques dont on feignait de croire qu'elles étaient l'apanage de l' “ ancien régime ”59. Les relations du préfet et de la Légion se détériorent. Les empiètements des légionnaires, leur activisme qui les fait intervenir sur le ravitaillement et les affaires municipales sont de moins en moins supportés. Le zèle de la Jeunesse de France et d'Outre-Mer (JFOM) n'est pas moindre et va au-delà des activités classiques des organisations de jeunesse60 tandis que les Comités de propagande sociale du Maréchal, censés centraliser cette activité, apparaissent vite comme le réseau d'informateurs de Paul Marion. Tout est prétexte à rapports et dénonciations et les aspects sectaires et répressifs sont d'autant moins supportés que la situation alimentaire se dégrade. Les volumineuses liasses d'enquêtes individuelles, de contrôles de correspondance témoignent de cette surveillance où l'odieux n'est jamais très loin du dérisoire et du ridicule61. Cela se sait et n'est pas porté au crédit du pouvoir, sinon par les adeptes de la Révolution Nationale. L'antirépublicanisme du régime heurte les convictions, même s'il n'a pas entraîné une revalorisation du régime républicain aussi rapide que ce que laisse entendre Claude Bourdet62. De là, l'échec de la “ vraie ” gauche vichyste.
Peu suivis après septembre 1939, les dirigeants cégétistes se sont déconsidérés en devenant partie prenante du nouvel ordre. Conseiller municipal, membre de la commission administrative départementale, homme lige des autorités maritimes, André Dupuis, secrétaire du syndicat de l'arsenal, a perdu son influence et ses alliés de la tendance Jouhaux. Le 30 avril 1941, la conférence donnée par Louis Bertin, directeur du journal Au Travail, sous l'égide de l'Union départementale des syndicats ouvriers du Var, n'attire que 50 Toulonnais63 et, si Belin est écouté par un millier de personnes à Toulon le 4 juin suivant (mais combien d'ouvriers ?), il n'a que 150 auditeurs à La Seyne. De leur côté, les anciens de l'USR ne rencontrent pas plus d'écho en créant au même moment les Amis du journal L'Effort64. Ces échecs annoncent celui que rencontrera plus tard, en 1942, le RNP, dirigé pourtant par l'ancien responsable départemental de l'USR, et ancien salarié de l'arsenal, Vincent Cadamartory.

Dans l'espace politique taillé par le régime de Vichy, la place laissée à gauche est dérisoire, quoique l'on en dise parfois. L'adhésion conjoncturelle et partielle n'est pas la participation active aux structures ou à l'action, et, à gauche comme ailleurs, elle n'est pas encore contradictoire d'autres sentiments, à commencer par l'anglophilie.




1. Le Petit Var du 10 juillet 1940, communiqué de la préfecture maritime.

2. Voir notre contribution à Var, Terre des Républiques, déjà citée.

3. Exactement 5 669 recensés commune par commune, sans que l'on puisse préciser à quelle date puisqu'il y aura des libérations entre 1940 et 1943.

4. ADV, 1 W 79, lettre du propriétaire de l'hôtel de La Pinède.

5. H. FRENAY, La nuit finira, Paris, 1973, p. 26.

6. J.-M. GUILLON, Le Var..., op. cit. document 10.

7. H. FRENAY, op. cit. p. 26.

8. J.-M. GUILLON, Le Var..., op. cit. document 15, lettre du 24 août 1940 à un militant socialiste tropézien.

9. ADV, cabinet 875 1, 5 août 1940. M. Mouttet est ancien ministre et député SFIO de la Drôme.

10. G. AMENDOLA, L'Ile, mémoires d'un exil, Paris, 1983, p. 242.

11. Articles de Raymond Cuisinier des 27 et 29 juin 1940. Le comble est atteint le 10 juillet avec en première page un “ Et pourquoi pas ? ” suivi d'un “ Toulon deviendra-t-il un grand centre touristique ? ”. Articles publiés dans J.-M. GUILLON, Le Var..., op. cit., document 13.

12. C. TILLON, Les F.T.P., Paris, 1962, p. 34 de l'édition 10/18.

13. AN, 72 AJ 95, Alpes-de-Haute-Provence, 14 novembre 1946 (Henri Michel).

14. ADV, 1 W 79, note du préfet du 14 septembre avisant la police de cette instruction officielle du général Dentz, commandant la région, Elle émane du secrétariat d'État à la Guerre, vise explicitement le recrutement pour l’armée gaulliste et rappelle que la loi interdit de s'engager dans une armée étrangère.

15. H. FRENAY, op. cit., p. 25-26 et 33.

16. A. RUELLE, Et le soleil se leva, Flayosc, 1979, p. 14-15.

17. ADV, 3 décembre 1946 (Fonds Masson) et 10 février 1947 (H. Michel) et tém. dactylographié, Mes souvenirs de guerre 39/45, p. 12. Havard est mis en relation avec Jekiel, l'un des créateurs du réseau F2, par Horowitz, un camarade de travail qui a pu jugé de sa volonté de lutte.

18. H. R. KEDWARD, op. cit., p. 32.

19. Témoignage recueilli par J. Bessone. Orsini fixe l'origine de son groupe entre août et septembre ce qui nous semble précoce.

20. Les communistes..., op. cit., notre contribution p. 290 et, sur Marseille, celle de M.-P. BERNARD, p. 285-286.

21. D. PESCHANSKI, op. cit. p. 358 : Tasca en a connaissance par une note sur les menées communistes du 14 juillet. Les sources locales signalent le même jour la diffusion d'une quinzaine de tracts communistes à Draguignan (ADV, 02 928, commissaire de police). S'agit-il du même texte ? C'est vraisemblable, mais impossible de le savoir puisqu'il n'est pas joint au rapport. La faiblesse de l'organisation clandestine qui ne paraît pas dépasser la région toulonnaise nous fait pencher pour l'hypothèse Sadoul.

22. J. GIRARD, La Résistance dans les Alpes-Maritimes, Nice, 1973. Par ailleurs, le directeur des services de police de Marseille répond à son collègue de Toulouse le 19 septembre que cet appel a sans doute été diffusé dans sa ville (ADBdR, M6 III 11 050). Tém. J. Pinna 1987.

23. Voir notre contribution sur ce camp in Les communistes... op. cit., p. 166-170. Nous avons eu depuis l'important témoignage d'Henri Gruber, 1987, qui nous permet de compléter ici.

24. Paul Haag est révoqué comme franc-maçon. Il sera le successeur de Raymond Aubrac au commissariat régional de la République à Marseille en janvier 1945.

25. Et préfet de police à Paris en 1958, mais quelques jours seulement à cause d'une malencontreuse manifestation policière qui conduit à son remplacement par Maurice Papon.

26. Apparenté à Gabriel Péri, réputé républicain, sa “ brusque évolution ” a surpris (ADV, 1 W 62, police 12 juillet 1943).

27. J.-M. GUILLON, “ Vichy et les communes du Var ou les dilemmes de l'épuration ”, Provence Historique, 1983, p. 390 et suivantes. Cf. graphique en annexe tiré de cet article.

28. J.-M. GUILLON, “ Vichy et les communes du Var • ”, p. 389-390. Ces réseaux se recrutent dans la droite extrême, y compris PPF. À noter que cet aspect délateur n'est pas absent des premiers appels du général Cochet (par exemple sa lettre du 29 septembre qui demande de signaler les fautes et négligences des services publics). C'est un autre signe de la confusion qui règne et qui amènera les uns et les autres dans des directions inverses.

29. Par exemple note de la Préfecture maritime reproduite dans J.-M. GUILLON, Le Var..., op. cit., document 23 qui attribue les fausses nouvelles aux Juifs.

30. ADV, 1 R 103, circulaire préfectorale du 13 août 1940 prise à la demande des autorités militaires.

31. Voir les récits de détention dans cette prison in V. BROME, Histoire de Pat O’Leary, Amiot Dumont, 1957, P. G. de BÉNOUVILLE, Le sacrifice du matin, Robert Lafont, 1946, R . HARDY, Derniers mots, Fayard, 1984

32. Le procès a eu lieu du 27 au 29 août et a abouti à l'acquittement des inculpés. D. GRISONI et G. HERZOG, Les Brigades de la mer, Paris, 1979, p. 406-407.

33. Le Var de 19I4..., op. cit., document 60, Ordre de service au sujet des menées anti-nationales du 9 juin 1941.

34. ADV, 3 Z 20 2, Ollioules, rapport du maire, 16 juin 1941.

35. J.-M. GUILLON, “ Vichy... ”, op. cit., p. 394.

36. ADV, 1 W 42, Fréjus, 31 décembre 1940. Sur Flassans, 1 W 41, Pol. spéc. du 24 février 1942.

37. ADV, 3 Z 4 19, La Garde, Pol. spéc. 5 avril 1941. Zunino était vice-président de l'association locale des anciens combattants.

38. J.-M. GUILLON, “ Du refoulement à la réinvention, la Révolution Française dans le Var des années 40 ”, Provence Historique, 1987, p. 274.

39. J.-M. GUILLON, “ Vichy... ”, op. cit., p. 388.

40. ADV, 1 W 55, rapport à Vichy et 1 W 52 témoignage justificatif de Lamarque du 6 septembre 1944 où il dit avoir refusé l'offre de participer à cette commission.

41. H. MICHEL, Quatre années dures, Paris, 1945, p. 14 (Lamarque est peint sous les traits de Latour).

42. La commission est composée de trois conseillers généraux : le socialiste indépendant Lambert, maire de Salernes, le radical Martel, maire de Fayence et Paul Comte, son président, seul représentant de la droite (URD) au conseil général dissous. Leur sont adjoints : Fromrich, président départemental de la Légion, Bluzet, maire USR du Lavandou, Dupuis, secrétaire général du syndicat des ouvriers de l'arsenal, de Boisgelin, président de la délégation spéciale de Saint-Martin-de-Pallières, notable légionnaire et AF comme de Colbert, maire du Cannet-des-Maures.

43. Cette comparaison est rendue possible grâce à la thèse d'E. CONSTANT, Le département du Var sous le Second Empire et au début de la Troisième République, Aix, 1977. Le toujours prince-président est à Toulon le 27 septembre 1852 et 50 000 personnes l'auraient acclamé.

44. J.-M. GUILLON, Le Var..., op. cit., documents 19 et 20. Description in H. MICHEL, op. cit., p. 70-80.

45. AN, 72 AJ 199-200, Var, 25 mai 1946 (Edouard Perroy) : “ la population était franchement vichyssoise, surtout à Toulon, milieu des officiers de marine ”.

46. ADV, 1 W 21, rapport mensuel, 25 septembre 1942.

47. ADV, 1 W 44, Lorgues et 1 W 46, Montfort, correspondances et rapports nombreux à ce sujet en 1941 et 42, J.-M. GUILLON, “ Vichy... ”, op. cit., p. 397.

48. Le Petit Var 14 juillet 1941. Mathieu était paulfauriste.

49. Ce que constate la Police spéciale le 15 novembre 1941 dans une Enquête sur l'état d'esprit des enseignants du primaire (ADV, 3 Z 4 6) et qu'a relevé Y. DURAND dans son Vichy 1940-1944, Paris, 1972, p. 89. C. d'ARAGON, résistant chrétien du Tarn, se fait un malin plaisir de relever que “ les “ hussards noirs ” de la République avaient égaré leurs montures dans la nuit. Ils ne furent point isolés dans ces jours de déconfiture. Mais il était plaisant de voir ces diacres fervents de l'anticléricalisme se ranger dans le même camp que les évêques bénisseurs et que les chevaux-légers de l'ordre moral ”. (La Résistance sans héroïsme, Paris, 1977, p. 48).

50. ADV, 3 Z 4 6, rapport déjà cité du 15 novembre 1941. Sur les nombreux curés légionnaires, 1 W 95, rapport du 24 janvier 1945. Les mêmes animent souvent les antennes locales du Secours National.

51. ADV, 1 W 36, dossier Mo.

52. Archives Ruelle : rapport non daté, mais écrit en 1943, transmis par Mme Gendraud que je remercie.

53. Tém. Dr German qui faisait partie de son groupe. Cisson est resté membre de la Légion jusqu'en 1943. Il choisira le 14 juillet pour en démissionner.

54. ADV, 1 W AA2, dossier Ga. Même source pour Sicard.

55. Les communistes..., op. cit., p. 293.

56. ADV, 1 W 60, lettre du 18 février 1941 dans laquelle il fait aussi des réserves sur le président choisi à Puget-sur-Argens.

57. ADV, 20 2936, Solliès-Pont, lettre de démission du 4 juin 1941 et autre lettre sans date mais du même moment où le président explique son geste au chef départemental par le recul de la politique d'union et de réconciliation. Il prévoit des lendemains fâcheux.

58. J. GUÉHENNO, op. cit., p. 284 (23 août 1942). L'auteur a pu revenir à Montolieu dans l'Aude. R. PAXTON le cite dans La France de Vichy 1940-1944, Paris, 1972, p. 187 de l'édition de poche, mais sans tenir compte de la date, or entre 1941 et 1942, entre le premier et le deuxième anniversaire, bien des yeux se sont ouverts et le portrait de la cérémonie ne peut être transposé un an auparavant, au moins parce que le petit peuple y était.

59. ADV, 3 Z 4 6, 10 mai 1941.

60. Implantée surtout à Toulon et Hyères, elle rassemble 280 à 300 membres en juillet 1941 sous la houlette d'un “ collègue ” d'Henri Michel au lycée de Toulon. Description dans H. MICHEL, op. cit., p. 62-63 en particulier.

61. La mesquinerie n'a pas de limites. Un chef compagnon dénonce la municipalité du petit village de Baudinard pour avoir préféré participer à une battue aux lapins plutôt qu'à la cérémonie du 1er mai 1941. Et la gendarmerie enquête ! Jean Pizan, maire de Cabasse, difficile à “ déboulonner ”, est en butte aux tracasseries de la Légion, appuyée par Alibert : il est dénoncé par le lieutenant de louveterie - et chef de secteur légionnaire - pour organiser des battues administratives sans autorisation...

62. C. BOURDET, L'aventure incertaine, Paris, 1975, p. 68 : “ Il ne fallut pas trois mois de mascarade maréchaliste pour que le mot de "République" reprenne sa valeur et son sens ”. Bourdet était réfugié à Cannes. Même opinion dans M. DEBRÉ, op. cit., p. 265.

63. ADV, cabinet 609 1. Sur L. Bertin et son journal, D. PESCHANSKI, op. cit., contribution de M. Dreyfus, “ Syndicats, nous voilà ! le syndicalisme vichyssois à travers un journal : “ Au Travail ” ”, p. 93 et suivantes.

64. ADV, 3 Z 4 32, réunion organisée le 5 mai à Toulon.